BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Emotional Tattoos pochette

PISTES :

CD 1 - Italian version
1. Il Regno (7:12)
2. Oniro (6:06)
3. La lezione (5:08)
4. Mayday (5:56)
5. La danza degli specchi (6:03)
6. Il cielo che c'è (4:55)
7. Quartiere generale (5:27)
8. Freedom Square (Instrumental) (4:47)
9. Dalla Terra alla Luna (5:57)
10. Le cose belle (5:16)
11. Big Bang (5:07)
 
CD 2 - English version
1. We're Not An Island (7:12)
2. Morning Freedom (6:06)
3. The Lesson (5:08)
4. So Long (5:56)
5. A Day We Share (6:03)
6. There's A Fire In Me (4:55)
7. Central District (5:27)
8. Freedom Square (Instrumental) (4:47)
9. I'm Just A Sound (5:57)
10. Hannah (5:16)
11. It's My Road (5:07)

FORMATION :

Lucio Fabbri

(violon, claviers, guitare, chant)

Marco Sfogli

(guitare)

Alessandro Scaglione

(claviers)

Alberto Bravin

(claviers, chant)

Roberto Gualdi

(batterie)

PREMIATA FORNERIA MARCONI
(PFM)

"Emotional Tattoos"

Italie - 2017

InsideOut - 61:54

 

 

Au commencement était le Verbe. Mais est-ce vraiment le début ? Où situer le début des choses ? Ceci est le début de la chronique du nouveau disque de PFM. Mais probablement que ce texte est né bien avant que sa première phrase soit écrite. A l’époque du dossier PFM paru en 2001 dans le numéro 38 de Big Bang ? Ou 20 ans avant, lors de mon premier contact avec les disques de PFM que je découvrais dans une boutique d’occasion du vieux Lyon ? Je profite de l’occasion pour remercier chaleureusement le découpage de la pochette du vinyl de The World Became The World et le dessin hyperréaliste de la tablette de chocolat US de Chocolate Kings, sans qui cette chronique serait certainement toute différente et probablement rédigée par quelqu’un d’autre. Voilà pour l’intro... enfin, ce genre de considération.

1957, 3 Novembre, Laïka devient le premier être vivant terrien à s’approcher des étoiles. C’est un événement considérable, pour ne pas dire cosmique, surtout pour nous, animaux-humains, Laïka, quant à elle, ne retirant certainement aucun plaisir de son (je cherche le mot)... son sacrifice, voilà, c’est le mot ! (“Laïka mourut 7 heures après le lancement, de stress et de surchauffe”). 60 ans après, pratiquement jour pour jour, Emotional Tattoos vient de paraître et c’est également un événement, de moindre ampleur, cela va sans dire, et sans lien avec le précédent (quoique, j’y reviendrai), mais important quand même, pour ne pas dire “microcosmique” (le monde du prog) : c’est en effet le premier album studio de PFM depuis plus de 10 ans si on ne tient pas compte, malgré leur grande qualité formelle et artistique, de A.D. 2010 La Buona Novella (reprise en 2010 de l’album de F. de Andrè, avec de nouveaux arrangements, plutôt passionnants) et du grandiose PFM In Classic en 2012, aucun des deux ne contenant à proprement parler de nouveaux morceaux.  

1967. On ne présente plus PFM, “premier de cordée” du prog italien dans les années 70, (je cherche à utiliser une expression qui a le vent en poupe actuellement et qui change du sempiternelle “père fondateur”), précurseurs (le voilà le lien avec Laïka) de ce qu’on appelle de nos jours le RPI, acronyme regroupant le prog à la sensibilité toute italienne. En 1967, avant sa rencontre avec le violoniste Mauro Pagani deux ans plus tard, PFM s’appelle encore I Quelli et passe son temps à accompagner les stars de la variété italienne au lieu de chercher à faire progresser le rock.  A partir de 1971, les membres de PFM deviennent des défricheurs, parcourant le monde de la musique pop pour trouver de nouveaux espaces sonores (deuxième lien ?) qui leur conviendraient mieux.  

1977. Après une demi-décennie en état de grâce (malgré le départ de Pagani en début d’année), PFM, avec l’aide de Gregory Bloch au violon, arrive à sortir ce qui sera son ultime album indispensable : Jet-Lag (soit PFM sous influence Area). Le groupe milanais traverse les 10 années suivantes de façon très chaotique, en suivant de façon inéluctable la même triste pente descendante que la quasi-totalité des autres ténors du prog, le talent sacrifié sur l’autel des impératifs commerciaux de l’occident et de la tendance mercantile du genre humain (troisième lien ?), avant de jeter le gant en 1987 et de le relever, en même temps que la tête, en 1997, avec l’album Ulisse.  

1997 - 2007, PFM toujours sur la brèche, encore capable d’envie (Ulisse), rempli d’énergie et de combativité (Serendipity), de bonne intention et d’ambition (Dracula), de fulgurance et de talent (Stati Di Immaginazione), si ce n’est de génie et d’idée novatrice.

2017. Nouveau chapitre dans l’histoire de PFM. Le guitariste historique Franco Mussida ayant quitté le groupe en 2015, il a été remplacé par Marco Sfogli, au jeu virtuose mais relativement impersonnel. Mussida et Premoli partis (depuis 2006 pour ce dernier, le claviériste Alberto Bravin occupant le poste), le batteur/chanteur Franz Di Coccio reste le seul membre présent depuis les débuts. Constitué uniquement de nouvelles compositions, dont un titre instrumental, Emotional Tattoos sort en édition spéciale comprenant  un CD chanté en italien et un second avec les mêmes morceaux chantés en anglais. Le procédé évoque quelque peu les intentions commerciales de l’époque du Label Manticore (73/74). Et pour surligner en jaune la filiation avec ce glorieux passé, ce nouvel album sort sous le prestigieux label InsideOut, on ne peut plus reconnu et légitime dans le monde du prog.

Sur le plan conceptuel, Emotional Tattoos trouve son inspiration dans un regard sur la situation critique de notre planète, la musique étant un des mondes utopiques dans lequel l’humanité peut chercher à s’échapper comme dans un rêve (quatrième lien ?).  Musicalement, Emotional Tattoos est sans réelle prise de risque mais met beaucoup de grâce et d’inspiration dans des mélodies puissantes et de conviction dans des arrangements de claviers lumineux (par exemple l’irrésistible motif de synthé sur “La Lezione”/ “The Lesson» - 5:08),  laissant souvent la place à de brèves envolées solistes de la guitare, voire de violon du célèbre Lucio Fabbri, fidèle au groupe depuis des lustres. L’album ne manque pas de moments forts (“Il Regno/ We’re Not An Island” 7:12) ou nous rappelant quelque peu les grandes heures du passé comme avec “La Danza Degli Specchi/ A Day We Share” (6:03) ou  l’instrumental “Freedom Square” (4:47), débridé mais très cohérent, lointains cousins des chefs-d'oeuvres d’antan (remember “Celebration”, “E Festa”...). Les titres les plus calmes ne sont pas les moins réussis, portés par des mélodies touchantes (“Oniro”/ “Morning Freedom» - 6:06) et somptueuses (“Mayday”/ “So Long» (5:56). Certains titres comme “Il Cielo Che C’è” / “There’s A Fire In Me” (4:55), se rapprochent davantage de la variété-rock italienne haut de gamme (Battiato, Nina, Alice...), ou du rock-stadium folklorique de luxe («Quartiere Generale” / “Central District” - 5:27), tout en maintenant notre intérêt car la qualité mélodique ne faiblit pas, et la pertinence de l’orchestration enflammée est évidente.

Le fougueux “Dalla Terra Alla Luna” (cinquième lien ?) / “I’m Just A Sound” (5:57), après une belle intro au piano, (je la comprends comme un hommage au fabuleux “750,000 Anni Fa ... L’Amore?” de Banco) possède une couleur et une structure ouvertement RPI qui ravira tous les fans du genre. Si on fait abstraction des deux derniers morceaux du disque qui ont tendance à verser dans la mièvrerie et la facilité mélodique, on peut affirmer que PFM tient là une de ces plus belles réussites depuis 1977. PFM fait encore du RPI, sans contestation possible, du RPI sous sa forme prog-rock calibré, sans exploration aventureuse, sans développement enveloppant (ce PFM-là semble appartenir à un passé révolu), mais du RPI chatoyant, accrocheur, formellement parfait, mélodiquement peu contestable, du RPI sous un jour des plus favorables. Voilà pour la conclusion et “chaudement recommandé” sont les mots de la fin.

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°101 - Février 2018)