
PISTES :
1. Le Dernier Héraut (6:42)
2. Hexacorde / La Ferme (7:49)
3. Thésis (5:42)
4. Sur Un Fil (6:07)
5. Ouigaa (4:30)
6. Mandarin Mécanique (6:43)
7. Bourrée Tropicale (7:22)
FORMATION :
Frédéric L’Epée
(guitares)
Laurent Chalef
(guitares, glockenspiel, percussions)
Bernard Ros
(Chapman stick, percussions)
Jean-Louis Boutin
(batterie)
PHILHARMONIE
"Rage"
France - 1996
Cuneiform - 45:22
On comprend que Steve Feigenbaum, le patron de Cuneiform, ait été surpris en recevant les bandes du quatrième album de Philharmonie ! La première écoute de Rage est en effet assez déconcertante : quel changement depuis Nord, paru pourtant il y a à peine plus d'un an et demi ! Nos quatre Niçois semblent s'être abandonnés sans retenue au vertige de I'électricité, et le temps où Philharmonie était un trio de guitaristes à la musique souvent paisible est définitivement révolu.
Les écoutes ultérieures mettront rapidement un bémol à ces constatations. Si la musique de Philharmonie a effectivement connu une évolution conséquente, elle n'en conserve pas moins, sous des apparences plus ou moins différentes, des bases semblables. Nord apparaît bel et bien, avec le recul comme un album de transition, témoin de la lente genèse d'un nouveau groupe dans lequel la section rythmique devait à terme occuper une place égale à celle des guitares. C'est chose faite avec Rage.
Ne me comprenez pas mal : je n'entends nullement, pour légitimer cette évolution, renier le Philharmonie d'antan, et utiliser une argumentation du type "la chrysalide est devenue papillon". Il serait trop facile de jouer les théoriciens de l'a-posteriori !
Soyons donc clair sur un point: la forme première de Philharmonie n'avait rien de disgracieux et, si les musiciens eux-mêmes ne s'en étaient lassés (après six ans, c'est compréhensible !), elle aurait fort bien pu se perpétuer. Les Eléphants Carillonneurs ne traduisait aucunement une impasse. Cependant, pour apprécier Rage à sa juste valeur, il faut définitivement faire le deuil du Philharmonie que l'on a aimé - ainsi va la vie, après tout... Dans ce cas, au moins, il reste les disques !
Mais la nostalgie n'a pas lieu d'être: le Philharmonie nouveau est tout aussi passionnant que l'ancien ! Les craintes ressenties au(x) premier(s) contact(s) fondent comme neige au soleil à mesure que les écoutes se multiplient : non, Philharmonie n'est pas rentré dans le rang Cuneiform, proposant une musique réservée aux férus d'expérimentation; non, il n'est pas devenu un clône instrumental du King Crimson de 1981-84. Telles furent mes premières impressions, spontanées, superficielles, sans doute pavloviennes. Puis progressivement, le scepticisme a cédé la place à un plaisir auditif croissant.
En fait, l'ajout de la section rythmique a ouvert à Philharmonie de nouvelles perspectives créatives qu'il ne fait que commencer à défricher, à mesure que le duo Bernard Ros (stick) / Jean-Louis Boutin (batterie) gagne en cohésion, en confiance, en connivence. Alors que sur Nord il venait se plaquer, avec plus ou moins d'aisance, sur des compositions écrites à l'origine pour les seules guitares, il semble avoir joué cette fois un rôle beaucoup plus significatif dans les arrangements, et les deux musiciens peuvent enfin se laisser aller : cela s'entend. On sent d'ailleurs, plus généralement, une certaine propension à l'improvisation. Celle-ci reste cependant solidement ancrée dans des structures très écrites.
Au total, la musique s'avère plus variée, grâce aux arrangements, mais aussi à des effets sonores (le superbe solo de e-bow de "La Ferme !", les riffs saturés de "Ouigaa", les 'frippertronics' de "Bourrée Tropicale"...). Et pas si "enragée" qu'elle en avait l'air au premier abord: écoutez la partie centrale de "Thésis", ou "Mandarin Mécanique", tout à fait dans la lignée de Nord. Bref, une musique de contrastes, qui a plus que jamais sa place au sein du genre progressif.
Rage est vraiment un disque auquel il faut laisser sa chance. Il faut lui accorder toute son attention pour qu'il finisse par envoûter. Ce n'est pas vraiment un atout dans notre société actuelle, constamment à la recherche de satisfactions immédiates. Espérons néanmoins qu'il existe encore, parmi les amateurs de musiques progressives notamment, des gens capables d'une telle persévérance...
Aymeric LEROY
Entretien avec Frédéric L'ÉPÉE :
A l'écoute de Rage, certains pourraient estimer que vous êtes "rentrés dans le rang rapport à vos collègues du label Cuneiform : rien à voir avec la sérénité de vos débuts !
Cuneiform nous a signés à l'écoute de Beau Soleil, et donc justement pour son côté serein. Le catalogue du label ne comporte d'ailleurs pas que de la musique agressive - je pense notamment à Piero Milesi ou Miriodor. Nous ne nous sommes donc pas sentis le moins du monde poussés à faire évoluer notre musique dans ce sens. Steve Feigenbaum a d'ailleurs été très surpris de la maquette que nous lui avons envoyée pour Rage... La raison de cette métamorphose est plutôt à chercher dans une espèce d'air du temps. Nous ne pouvons pas ne pas ressentir le malaise ambiant qui s'accentue au fil des ans. Ce malaise se répercute forcément dans notre vie et notre musique. De plus, le fait que Philharmonie ait toujours autant de mal à se faire entendre est un élément important dans l'esprit de notre production musicale. Nous cherchons d'ailleurs désespérément un manager pour prendre en charge l'organisation des tournées et concerts.
Que de chemin parcouru, quand même ! N'avez-vous pas peur de dérouter vos amateurs ?
J'espère que non. L'une des constantes de Philharmonie est de ne pas vouloir se répéter d'un disque à l'autre. Nous sommes tous en évolution permanente. Nous faisons, pour le meilleur et pour le pire, une musique qui n'a pas eu un grand succès tout de suite (toujours pas, d'ailleurs), ce qui nous permet de rester libres de toute attache, même inconsciente, avec un public, et donc de nous renouveler à chaque fois. Beau Soleil (1990) était le disque de la rencontre, tout à la jubilation de la découverte du son du groupe... Un des plus beaux morceaux de cette époque, l'un des plus significatifs aussi, n'est d'ailleurs pas enregistré en CD, c'est dommage car il ne sera sans doute plus joué. Les Eléphants Carillonneurs (1993) était plus sophistiqué. C'était en quelque sorte l'achèvement de la formule à trois guitares, même si à mon avis le plus haut degré a été atteint avec "Morphine en Peau de Morse", sur l'album suivant. Nord (1994) était, comme le dit votre chronique, un disque de transition, mais déjà plus sombre, plus mélancolique... Puis la mélancolie a laissé place à la rage, au désespoir. La fin de "Bourrée Tropicale" est pour moi une représentation de la rage impuissante.
La réussite majeure de Rage, c'est l'intégration définitive de la composante rythmique, encore marginale sur Nord. Le processus fut-il long et fastidieux ?
Il faut savoir que les morceaux de Nord avaient été composés sans batterie, ce qui explique sans doute beaucoup de choses. L'intégration de Jean-Louis dans le groupe s'est faite de la manière suivante. Nous avons ressenti le besoin de durcir notre musique, sans toutefois changer l'esprit de Philharmonie. Nous avons donc décidé de faire un groupe de rock, parallèle à Philharmonie en quelque sorte, composé de nous trois, plus un batteur et éventuellement un chanteur. Jean-Louis s'est proposé, et nous avons commencé à répéter. Rapidement, des morceaux ont vu le jour, puis nous avons joué une fois un titre de Philharmonie dans lequel Jean-Louis s'est parfaitement intégré. Les compositions de ce groupe de rock se retrouvent et se retrouveront dans nos CD. Philharmonie avec batterie a évolué vers cette tendance. Pour le reste, à n'y a pas vraiment de chronologie, nous avons fait nos disques en groupant des pièces qui correspondaient pour nous à un esprit défini. Le morceau "Les Eléphants Carillonneurs" faisait partie du concert de Beau Soleil, et l'un des titres du prochain CD était presque achevé alors que "Le Dromadaire Utile" dans Nord était en chantier. Nous "dessinons" notre chronologie en quelque sorte... Il y a, de toute façon, une évolution. Nous nous contentons de la définir précisément lors de la conception des albums...
Quelles sont vos activités en dehors de Philharmonie ?
Je suis compositeur contemporain, j'enseigne la guitare, l'improvisation et l'harmonie. Je prépare un cycle de conférences sur le thème "Rock et musique contemporaine", un disque et des concerts solo. J'ai également créé, il y a un an, un ensemble de 14 guitares électriques dont le premier concert a eu lieu le 8 juin à Nice. Le répertoire comprend pour l'instant "Electric Counterpoint" de Steve Reich, "In C" de Terry Riley, et "Les Barricades Mystérieuses", de François Couperin. Je prévois d'y ajouter des morceaux de ma composition, ainsi que des variations sur le thème de "Fracture" de King Crimson avec la bénédiction de maître Fripp ! Laurent a un trio nommé Not To Be que j'adore, composé outre Laurent d'une chanteuse poly-instrumentiste et d'un percussionniste délirant ! Pas encore de CD Autrement, il donne des cours de guitare, tout comme Bernard, qui joue également en solo. Enfin, Jean-Louis est discothéquaire et joue dans un groupe de jazz.
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°16 - Été 1996)

