BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Private Paradise (11:47)
2. Drain (6:35)
3. Whatever You Do - Do Nothing (6:18)
4. No One Leaves This Earth (5.56)
5. Punish Yourself (4:26)
6. Everyone Must Perish (4:36)
7. Judge The Girl (6:12)
8. Parted Forever (18:27)
9. Mysterious Extra Track (4:27)

FORMATION :

Bruce Soord

(guitares, chant)

Nick Lang

(claviers, batterie, programmations)

Mark Harris

(basse)

THE PINEAPPLE THIEF

"Abducting The Unicorn"

Royaume-Uni - 1999

Cyclops - 68:50

 

 

Pineapple Thief, la consonance du nom, son côté loufoque, ces initiales, ça vous rappelle rien ? C'est ça, vous y êtes: Steve Wilson et son arbre-épic ! Alors exposons les faits. Bruce Soord... Vulgar Unicorn... âme et guitares... premier album solo... presque seul... Abducting The Unicorn... émancipation... propres ailes... production sous le pseudo de Captain Brix (en souvenir du purement génial Captain Sensible ?). Psychédéli-prog donc... Porcupine Tree évidemment (sans le côté visionnaire de Wilson), donc le vieux Floyd, mais également les Smashing Pumpkins (le chant et le reste sur Punish Yourself).

Voilà les faits - vous savez presque tout. Mais si vous êtes encore là, c'est que vous avez senti qu'il y avait plus à dire. Il est vrai que dans une chronique, on se doit d'être plus disert. Alors venez, approchez vous. Je ne voudrais pas être obligé d'écrire fort, d'élever la plume, de vous hurler des phrases pseudo poétiques, de partir dans des délires incontrôlés. Je vais tenter de faire sobre, de ne pas vous parler une fois de plus (de trop) de guitare-fusée fougueuse à l'ardeur tellurique. Par souci de contraste avec le style musical en question... Alors si je m'écarte, n'hésitez pas à me rappeler à l'ordre.

Allons, je vous prie, un peu plus loin dans la découverte de ce disque. Ensemble, si vous le voulez bien, remontons le temps (quelques bonnes manières ne sauraient nuire à une chronique digne de ce nom). Au commencement (de la décennie), il y eut Porcupine Tree, puis Dieu sait qui fit Vulgar Unicorn... Les gens dans la rue hurlaient de plaisir : ils étaient heureux, car les gens savent si bien que tout va mieux par paire - les yeux, les oreilles, les joueurs de ping pong, les amoureux et les enfants du vieux Floyd...

Aussitôt une troupe de fidèles se forma pour réclamer des miracles. Pas avare, Steve Wilson en pondit un ou deux par an, l'air blasé. Bruce Soord, plus concentré, ne suivait pas la cadence mais n'était pourtant pas en reste avec ses copains de Vulgar Unicorn. Un beau jour, il décida avec quelques vieilles connaissances de frapper fort à coup d'ananas volé. Ainsi naquit Pineapple Thief. La plupart des fidèles furent ravis de retrouver le bouillonnant guitariste avec sous le bras un album aussi abouti...

Pas tous. Certains restèrent sur leur faim. L'ananas n'était pas assez épicé à leur goût. Il n'allait pas assez loin dans l'imagination, la démesure, l'émotion, la perfection. Les rythmes répétitifs ne l'étaient pas suffisamment, les morceaux qui s'étiraient infiniment le faisaient dans un infini plus réduit. Enfin, vous voyez le topo. Mais chacun sait que certains fidèles sont parfois de mauvaise foi. Ils furent quand même obligés d'admettre que les guitares acoustiques laissaient, sur «Do Nothing», d'agréables volutes de fumées blanches et que «Parted Forever» lançait un long solo de guitare démentiel qui transformait l'uniformité grave du mouvement des ananas balancés par le vent en une sorte d'ondée d'ananas à vagues rythmiques (ah bon ?), comme seul sait le faire aujourd'hui Steve Wilson (pas de rappel à l'ordre ?).

Devant ce phénomène, les réactions de la foule étaient donc partagées. Les plus vieux, ceux qui avaient reçu The Piper at the Gates of Dawn à Noël 1967, habitués à des dosages plus corsés, criaient, en brandissant des T-Shirt «Joy of a Toy» : c'est du psychédélisme de bon aloi, héroïque façon The Church («Judge the Girl»), plus mélodique qu'imaginatif, ce qui n'est pas rare dans le petit monde du nouveau prog anglais shooté aux champignons de Paris hallucinogènes et à la mescaline coupée au Cola. Même ce fou de Julian Cope risque d'en sourire...

Les moins jeunes, ceux qui n'avait rien acheté entre le frigo rosé de The Cure en 1979 et le rêve stupide de PT en 1999, ne disaient rien - ils pleuraient d'aise en silence. Pour eux, le vent se levait violemment, le pourtour de l'horizon s'enflammait de lueurs colorées. Dans le ciel, les régions externes de la boule de feu masquées s'illuminaient de rutilantes virgules et présentaient à l'œil nu une chevelure d'argent à la clarté féerique. Puis la lumière leur réapparaissait par le bord de la face cachée de la lune. Le diamant éblouissant d'un rayon se frayant un passage le long d'une vallée lunaire leur annonçait la renaissance astrale (éclipse solaire totale).

Et les autres, le plus grand nombre, fidèles ou pas, écoutaient et adoraient ces mélodies à l'allégresse communicative, ces rythmes entraînants pollués par des vapeurs illicites, et surtout, surtout, ces guitares à l'ardeur tellurique partant comme des fusées, crever un œil à la lune.

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°31 - Juillet 1999)