BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Imam Bialdi (6:25)
2. R. V. (7:02)
3. Regiments (14:55)
4. Letters (13:53)
5. Blueing (7:10)
6. White Organ Meats (7:03)
7. Grandma Coming Down The Hall With A Hatchet (5:33)
8. Bagon (16:48)

FORMATION :

Craig Bork

(claviers)

Joe Halajian

(clarinette, saxophone)

Bill Johnston

(violoncelle)

Tim Lyons

(basse)

Tim Parr

(guitare)

Bob Stearman

(batterie)

INVITÉS

Craig Fry
(violon, cor [1-4])

Steve Parr
(flûte [7])

Warren Ashford
(tablas [7])

POCKET ORCHESTRA

"Knebnagäuje"

États-Unis - 1978-84

MIO Records - 78:53

 

 

Le label israélien MIO Records a annoncé récemment sa probable cessation d'activités. Cette décision, si elle se confirmait, serait éminemment regrettable, car son équipe s'était distinguée jusqu'ici par sa démarche passionnée, ambitieuse et perfectionniste, tant d'un point de vue esthétique que sonore, avec un travail de remasterisation sur les bandes anciennes tout à fait remarquable.

A l'inverse, il faut bien avouer qu'en privilégiant les coups de cœur au détriment d'une identité stylistique cohérente (du symphonisme à la Genesis de Kyrie Eleison à la radicalité expérimentale d'Un Drame Musical Instantané, de la musique synthétique de Philippe Besombes au RIO de Décibel), Meidad Zaharia et ses amis se sont aventurés sur une voie difficile, tant d'un point de vue commercial que de celui de l'image de marque - la seule frange du public à s'être vraiment reconnue dans sa démarche étant constituée des amateurs de progressif tendance RIO/Canterbury, avec le mexicain Décibel, le français Mosaïc, le slovène Begnagrad et, aujourd'hui, Pocket Orchestra. Un courant sur lequel MIO aurait sans doute gagné, commercialement en tout cas, à concentrer ses efforts. Mais venons-en à la musique...

Cette formation américaine, active entre 1975 et 1984, était jusqu'ici presque totalement inconnue, et ce pour deux raisons : une "discographie" limitée à quelques cassettes diffusées au sein d'un cercle relativement fermé; et la malchance d'avoir vu le jour dans l'un des coins les plus paumés qui soient des États-Unis, à savoir Phoenix dans l'Arizona - ce qui lui vaudra à l'époque le surnom évocateur de "Samla du désert", même si à mi-parcours le groupe décidera de s'expatrier à San Francisco, suivant l'exemple de ses amis de Cartoon, lui aussi originaire de Phoenix (et dont les deux excellents albums ont été réédités chez Cuneiform il y a une dizaine d'années).

Le sobriquet évoqué plus haut et la référence à Cartoon donnent une première idée du positionnement musical du sextette, qui se situe clairement dans la lignée du RIO européen, à mi-chemin entre le Henry Cow jazzy et l'esthétique 'rock de chambre' d'Univers Zéro, le tout étant toutefois sous-tendu par une section rythmique plus classiquement 'prog' (pas vraiment jazz-fusion et pas du tout zeuhl), L'instrumentation du groupe (guitare, piano/synthé, basse, batterie, sax/clarinettes, violoncelle) est tout aussi évocatrice, justifiant en outre le patronyme qu'il finit par adopter après s'être successivement dénommé Influence et Knebnagäuje.

C'est autour du guitariste Tim Parr que s'est aggloméré progressivement un noyau de musiciens dont le répertoire était conçu à partir d'enregistrements, effectués sur un magnéto 4-pistes, de bœufs impromptus dont Parr extrait ensuite les meilleures idées. Avec l'arrivée du pianiste Craig Bork, qui s'impose peu à peu comme un compositeur prolifique, une tendance plus "formaliste" s'imposera. Si le foisonnement musical est une règle rarement enfreinte de Pocket Orchestra, les compositions de Parr sont volontiers décousues, même si l'allant de l'interprétation relègue ce possible défaut au second plan, tandis que celles de Bork sont agencées avec un plus grand soin.

Ce CD, rempli à ras bord, réunit deux sessions d'une quarantaine de minutes chacune, sans doute pour des raisons de qualité sonore (et, nous allons le voir, artistique), c'est celle de 1984 qui a été placée en premier, suivie par celle de 1979 (enregistrée à l'époque où le groupe s'appelait encore Knebnagäuje, d'où l'intitulé du CD). Au menu, cinq morceaux plutôt courts (de 5 à 7 minutes) et trois beaucoup plus développés (de 14 à 17 minutes).

A tous points de vue, la bande de 1984 possède un charme beaucoup plus immédiat que celle de 1979, dont la qualité sonore déficiente (style cassette, mais en stéréo quand même, et tout à fait écoutable grâce à une remasterisation experte) se double souvent d'une intransigeance dans la dissonance et la complexité un peu gratuite. Certes, tout cela fourmille d'idées intéressantes, c'est joué avec brio et une énergie contagieuse, c'est original et aventureux, mais l'esthétique de l'ensemble est trop indigente (en particulier la guitare, au son sale, et le piano électrique, rachitique) pour que le charme opère complètement. Ca s'améliore tout de même au fur et à mesure, le solo de flûte de "Grandma Coming Down The Hall With A Hatchet" [sic] s'apparentant à un rayon de soleil dans la grisaille. Puis on termine avec "Bagon", le plus long des quatre titres, composé en l'absence de Tim Parr à l'occasion d'une première partie de Gong quelques mois plus tôt, et qui souffle le chaud et le froid, entre séquences à la limite du free et détours par un jazz-rock exotisant (façon Return To Forever première manière) et thèmes RIO plus orthodoxes émaillés de solos de synthé et de basse fuzz.

On est par conséquent tenté de considérer ces morceaux comme un "bonus", complètement "historique" au véritable plat de résistance du CD, la bande de 1984, qui s'avère autrement plus digeste et séduisante. Craig Bork fait désormais jeu égal avec Tim Parr au niveau de l'écriture, et c'est sans doute à lui que l'on peut attribuer le raffinement formel accru qui saute aux oreilles dès les premières secondes de "Imam Bialdi". Son piano (sans doute un CP80 ou assimilé) et la clarinette basse de Joe Halajian s'y mêlent avec grâce aux sonorités d'un quatuor à cordes virtuel (Bill Johnston au violoncelle et Craig Fry, le violoniste de Cartoon) que l'on entendra à nouveau sur "Regiments". Plus orchestrale, la musique s'est faite aussi plus accessible : pas forcément beaucoup plus "mélodique" (cet élément n'apparaît pas ici fondamental), mais en tout cas suffisamment pittoresque et coloré dans la succession de riffs et de thèmes pour que l'auditeur se laisse facilement emporter dans le tourbillon instrumental.

La production, désormais irréprochable, met très bien en valeur cette chatoyance sonore, ajoutée à une "pêche" toujours aussi communicative (mention spéciale au batteur Bob Stearman, synthèse improbable de Chris Cutler et Furio Chirico). On pense aux Muffins de la grande époque, en moins jazz et plus classisant; les références faites par Bork, dans le livret, à Albert Marcoeur et aux italiens de Picchio Dal Pozzo, à propos du morceau "Letters", apparaissent également pertinentes; et l'on pense aussi aux Rascal Reporters, formation américaine de la même mouvance, à l'écoute du thème à la fois guilleret et tordu qui l'introduit.

Soyons modeste, il faudra sans doute un peu plus de recul pour évaluer la place qu'occupera Pocket Orchestra, pour la postérité, au sein du panorama de ce courant musical. Ce qui est d'ores et déjà certain, c'est que l'exhumation de ces enregistrements répare une injustice criante, malheureusement typique d'une époque où les alternatives réelles aux gros labels étaient quasi-inexistantes. La qualité de la prestation instrumentale et la richesse des compositions assurent en tout cas une séduction immédiate, qui justifie amplement que l'on tente sans plus attendre l'expérience...

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°59 - Octobre 2005)