BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Even Less (7:11)
2. Piano Lessons (4:21)
3. Stupid Dream (0:28)
4. Pure Narcotic (5:02)
5. Slave Called Shiver (4:41)
6. Don't Hate Me (8:30)
7. This Is No Rehearsal (3:27)
8. Baby Dream In Cellophane (3:15)
9. Stranger By The Minute (4:31)
10. A Smart Kid (5:22)
11. Tinto Brass (6:17)
12. Stop Swimming (6:53)

FORMATION :

Richard Barbieri

(synthétiseurs, orgue Hammond, mellotron))

Colin Edwin

(basse)

Chris Maitland

(batterie, percussions)

Steven Wilson

(chant, guitares, piano, samples)

PORCUPINE TREE

"Stupid Dream"

Royaume-Uni - 1999

Snapper Music - 58:28

 

 

En quelques années, Porcupine Tree est devenu une formation emblématique de notre courant, au même titre que les Pendragon, Flower Kings, Spock's Beard, IQ et autres Pär Lindh Project... Steven Wilson et ses acolytes, par cette position centrale, ne laissent aujourd'hui plus personne indifférent. Chaque nouvel album est ainsi analysé au gré et à la mesure de la passion qui entoure désormais ses auteurs. Pas facile dans ces conditions de trouver un ton capable de résumer la sensibilité de chacun, y compris au sein de notre rédaction. Par conséquent, et à l'image de notre confrère américain Exposé qui pratique la chose depuis plusieurs années, nous avons décidé de vous proposer deux chroniques concernant Stupid Dream, le dernier opus en date de Porcupine Tree.

Deux manières de vous décrire ce dernier, non pas en faisant s'affronter des avis radicaux et opposés (pas de «pour ou contre» à craindre ici !) mais en usant d'arguments complémentaires plus à même d'exposer la dualité de la musique de Steven Wilson. Prog ? Pop ? Pop-prog ? Jugez par vous-mêmes...

STUPID DREAM #1 :

Steven Wilson avait présenté Coma Divine - le live magistral paru en 1997 - comme une étape transitoire dans la carrière de Porcupine Tree. Une nouvelle ère allait naître, une ère placée sous le signe de la contradiction. Coma Divine a assis la réputation d'un groupe aventureux et jubilatoire aux oreilles des amateurs de rock progressif, confiance renforcée par la collaboration de Wilson à Sunsets On Empire, l'album de la résurrection de Fish. Mais le succès de Porcupine Tree commençant à dépasser le seul cercle progressif, il était à craindre que Wilson soit tenté de réfréner ses aspirations progressives pour emprunter la voie plus convenue d'une pop-prog ayant déjà considérablement amoindri l'impact de son dernier album studio, Signify.

N'y allons pas par quatre chemins : la sortie, sur le label Snapper Music d'Ozric Tentacles, de Stupid Dream, confirme largement nos inquiétudes, même si, nous le verrons plus loin, toute ambition purement progressive n'a pas disparu.

Cette nouvelle ère de la carrière de Porcupine Tree (dont il est bon de rappeler qu'il n'est un véritable groupe que depuis 1994) prolonge logiquement la démarche engagée par Signify. Mais les éléments qui en diffèrent font de Stupid Dream un album fort éloigné de son prédécesseur. Le souci de perfection sonore est encore accentué par une production énorme, fruit d'un travail de studio très méticuleux. Quant au fond, le bouleversement majeur est donc l'épuration des inclinations les plus typiquement progressives. Ainsi, les longues introduction floydiennes ont pratiquement disparu, et il en est de même pour les parties les plus 'ambiantes'. Mais, et c'est là que le bat blesse, exit également les longs développements instrumentaux telluriques qui magnifiaient les épopées d'antan (The Sky Moves Sideways ou Voyage 34).

Par conséquent, la majorité des compositions de Stupid Dream (qui sont au nombre de 12, de 0:28 à 8:30) sont frappées du dangereux syndrome Radiohead (qui a dit Blur ?), en ce sens qu'elles sont l'archétype d'une pop ultra-sophistiquée mêlant habilement rengaines accrocheuses et courtes explosions instrumentales. Précisons que le sempiternel format couplet/refrain règne ici en quasi despote. Ainsi, les progrès vocaux de Wilson lui dont donné l'occasion de s'illustrer dans le registre des ballades 'futuristes' (les bidouillages électroniques et les claviers - le piano particulièrement - renforcent cette impression). L'accessibilité mélodique de «Pure Narcotics» (5:02) ou de «Piano Lessons» (4:21) témoigne d'un savoir-faire évident. Les titres les plus rock, compte tenu de l'unanimité de la presse rock généraliste à propos de Stupid Dream, devraient faire bon nombre de comblés. En revanche, l'indigence mélodique dont font preuve «Stranger By The Minute» (4:31) et l'insipide «Stop Swimming» (6:53) aura l'unique avantage de ne contenter personne.

Et qu'en est-il du mélomane progressif ? Il est quand même convié aux festivités implicitement à trois reprises. Le titre d'ouverture «Even Less» (7:11), avant-goût fort trompeur cela dit, s'affirme déjà comme l'un des meilleurs morceaux de Porcupine Tree, vif et étayé de rugissements instrumentaux renversants. Tout juste faut-il regretter la brièveté et la mollesse du solo de guitare final. «Don't Hate Me» (8:30) renoue assez timidement avec la tradition épique de Porcupine Tree. Les interventions à la flûte et au saxophone sont convaincantes, même si le seul véritable moment de bravoure est le solo 'frippien' qui clôt le titre. Enfin, «Tinto Brass» (6:17), seul titre uniquement instrumental et crédité collectivement, fait rejaillir les racines psychédéliques de Wilson dans une improvisation 'technoïde' endiablée et avant-gardiste.

Toutefois, rien de transcendant ou, en d'autres termes, rien qui ne soit susceptible d'élever l'auditeur aux hautes limbes du voyage cérébral (car, aussi prétentieux que cela puisse paraître, c'est ce que le mélomane progressif recherche). Si Porcupine Tree désire poursuivre dans le sillage de Stupid Dream, il deviendra obsolète d'évoquer le groupe de Wilson dans nos colonnes. Et croyez-moi, la déception est à la hauteur des espoirs que Coma Divine avait suscités au sein de notre nébuleuse. Cette déception aux relents de manichéisme trouve sa parfaite illustration en la personne de Chris Maitland, fabuleux batteur sur Coma Divine, et dont l'unique qualité réellement restituée sur Stupid Dream est la puissance. Peut-être est-ce Dr. Jekyll en studio et Mr. Hyde sur scène ?

Le meilleur moyen de vérifier est encore d'aller voir Porcupine Tree à Paris au Divan du Monde le 12 juin (1999...). Les qualités du groupe de scène Porcupine Tree sont toujours incontestables.

Rappelons enfin que l'album solo de Wilson (enregistré sous le nom d'IEM et chroniqué dans notre précédent numéro) est d'un point de vue qualitatif (et progressif) un excellent substitut de PT dont ce Stupid Dream est le manifeste d'un exil des pourtant vastes étendues progressives.

Olivier DAVENAS

STUPID DREAM #2 :

Album après album, Steven Wilson, seul puis avec ses trois comparses, a fait de Porcupine Tree un groupe unique en son genre. Même si on a pu raisonnablement trouver des influences très 'floydiennes' à sa musique (et plus encore au son de guitare très planant) sur les premiers albums, Porcupine Tree est aujourd'hui une formation citée en référence, et souvent synonyme de liberté créatrice, loin de toute barrière stylistique un peu trop étroite.

Avec Stupid Dream, cinquième opus studio, un nouveau pas est franchi dans cette direction. Plus cohérent que son prédécesseur (Signify qui, à la limite, explorait trop de voies possibles), cet album en impose d'emblée par une constante qualité d'un bout à l'autre. Sans tomber dans de la 'pop' fadasse, les douze compositions possèdent une évidence, une accessibilité directe, qui laissent pantois. A une facilité d'écoute de prime abord se juxtapose assez vite la richesse des arrangements et une production très fouillée (sans aucun doute leur album le mieux produit à ce jour). Et même si cet album n'est qu'un instantané de l'état d'esprit de son principal compositeur, comme le précise Steven Wilson dans l'entretien qui suit, nul doute qu'il soit déjà l'un des jalons incontournables de son œuvre.

Stupid Dream possède toutes les qualités de la meilleure 'pop' anglaise, sans avoir le maniérisme de la plupart des albums actuels. Et le degré de sophistication des morceaux en fait bien plus qu'un simple album pop.

Le groupe élargit sa palette instrumentale (nappes de mellotron, piano plus présent que par le passé) et s'entoure d'invités (Théo Travis, nouvelle recrue de Gong, à la flûte et au saxophone, le East of England Orchestre sur trois titres) pour donner à sa musique encore plus de variété. Porcupine Tree est bel et bien un groupe en perpétuel mouvement, qui ne saurait se contenter de ses acquis. Non pas qu'il recherche de quelconques limites (lesquelles, d'ailleurs ?), mais Steven Wilson a, par nature, un goût tel pour les musiques les plus diverses, qu'il ne peut pas lui suffire d'explorer la même voie sempiternellement.

Ainsi en va-t-il de Stupid Dream, qui passe d'un rock lyrique («Even Less») à la pop la plus simple, en apparence en tout cas («Piano Lessons»), d'une improvisation collective («Tinto Brass») à un morceau très construit et riche en contrastes («Don't Hate Me», le plus long titre de l'album avec ses 8:30). Mais même ces catégorisations sont un peu vaines, car le groupe brouille souvent les pistes, alternant passages calmes et fougueux, ambiances planantes puis quasi ethniques (la flûte évoque par moments Ozric Tentacles).

Tout ceci pourrait paraître confus, sorte de melting-pot invraisemblable, mais il n'en est rien. Là où Marillion tente des choses qui, au final, lui sont contre-nature, Porcupine Tree a en lui cette capacité d'adaptation incroyable qui lui permet de briller dans toutes les situations.

Loin du «progressif» traditionnel (!), Porcupine Tree a l'audace d'être aventureux tout en préservant l'auditeur «moyen», c'est-à-dire qu'il joue une musique réellement progressive, tout en nous faisant croire le contraire...

Christian AUPETIT

PS : Le premier «single», «Piano Lessons», comprend des titres inédits quel que soit son format (CD ou vinyle). On relèvera particulièrement l'excellent «Ambulance Chasing», joué sur la tournée 1998, qui aurait plus que mérité sa place sur l'album. D'où l'intérêt quasi absolu de posséder l'objet !

Entretien avec Steven WILSON :

Comment comparerais-tu Stupid Dream à son prédécesseur, Signify ?

Je ne crois pas qu'une telle comparaison aurait vraiment un sens. J'ai toujours cherché à ce que chaque nouvel album de Porcupine Tree soit en rupture avec les précédents. Rien ne me déplairait plus que de me répéter. Ce souci n'a pas que des conséquences positives pour nous car certains fans, en particulier ceux qui ont décidé une bonne fois pour toutes que nous étions un groupe «progressif», aimeraient que nous restions éternellement dans le même registre. Moi, je crois qu'un groupe se voulant intègre doit toujours évoluer et prendre des risques, et non se conformer aux attentes supposées de son public.

Il y a moins de séquences 'ambiantes' sur cet album. Penses-tu que celles-ci n'ont plus leur place dans votre musique ?

Pas forcément. Cette fois-ci, nous voulions simplement faire un album de chansons, avec moins de longs passages instrumentaux planants que sur les précédents. La raison de ce choix est double : l'envie de faire quelque chose d'un peu différent, et le fait qu'en composant ces morceaux, j'écoutais beaucoup de chanteurs comme Brian Wilson ou Nick Drake et de groupes actuels comme The Verve et Radiohead.

Pourquoi avoir cette fois convié des musiciens invités à vos côtés ?

Pour essayer d'élargir notre palette de couleurs musicales. Nous ne voulons pas de solos de guitare sur chaque morceau ! Nous avons d'autres idées pour l'avenir qui impliquent la présence de musiciens et d'instruments qu'on n'associe généralement pas avec la musique rock. L'une des raisons pour lesquelles nous n'avions pas fait appel à des invités auparavant était l'absence d'un budget suffisant pour les rémunérer. Avec Stupid Dream, ce n'était plus le cas, et nous avons ainsi pu utiliser un ensemble à cordes sur trois titres.

Le fait que celui-ci ne soit pas plus en avant dans le son, c'est par peur d'un son trop typé «progressif» ?

Je n'associe pas du tout l'utilisation d'un orchestre avec le prog ! Je pensais davantage à des gens comme Phil Spector ou Brian Wilson. Il aurait été facile de l'utiliser de manière plus démonstrative, mais j'ai préféré en faire une partie intégrante de la production. Toutefois, je pense qu'il apporte une touche plus authentique aux titres en question, en particulier «Stop Swimming».

T'offusquerais-tu si l'on présentait Porcupine Tree comme un groupe de pop sophistiquée à la manière de Radiohead ?

Pas du tout, au contraire. Je crois que le meilleur du rock et de la pop depuis les Beatles est un mélange de bonnes chansons et d'une approche expérimentale de la production et du jeu instrumental. A mon avis, la musique de Porcupine Tree commence à dépasser toute catégorisation par genre grâce à l'amélioration de la qualité de nos chansons.

Comment vois-tu l'avenir de Porcupine Tree ?

Le prochain album est d'ores et déjà quasiment composé, et nous espérons commencer à l'enregistrer cet été. Il sera à nouveau différent, et il comprendra plusieurs morceaux assez longs mais aussi des chansons dont je pense qu'elles sont mes meilleures à ce jour. Si tout va bien, l'album sortira au milieu de l'année prochaine, mais cela dépendra du succès commercial de Stupid Dream. S'il continue à bien se vendre comme cela semble être le cas, nous tournerons sans doute une bonne partie de cette année, ce qui risque de retarder le début de l'enregistrement.

Tes différents projets parallèles, c'est une nécessité absolue ?

Complètement. Je n'imagine pas me contenter un jour d'un seul projet, ce serait très frustrant pour moi. Je me considère toujours comme un amateur de musique et un fan, mais j'apprécie tellement de styles différents de musique qu'il est important pour moi de m'exprimer dans des registres différents. J'ai du mal à comprendre que ce ne soit pas pareil pour tous les musiciens, mais il semble que beaucoup d'entre eux, comme certains fans, n'aiment qu'un nombre limité de choses et y restent cantonnés.

Dernière question : à quoi devons-nous nous attendre pour la tournée à venir ?

Nous jouons toujours pas mal de choses issues des quatre premiers albums, mais évidemment une bonne partie de répertoire sera constitué des morceaux de Stupid Dream. Nous prenons plus que jamais notre pied sur scène, et nos derniers concerts en date furent les plus excitants et dynamiques à ce jour. Alors rendez-vous à Paris le 12 juin !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°30 - Mai 1999)