BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Fear Of A Blank Planet (7:28)
2. My Ashes (5:07)
3. Anesthetize (17:42)
4. Sentimental (5:26)
5. Way Out Of Here (7:37)
6. Sleep Together (7:28)

FORMATION :

Steven Wilson

(chant, guitare, piano)

Richard Barbieri

(claviers, synthétiseurs)

Colin Edwin

(basse)

Gavin Harrison

(batterie, percussions)

INVITÉS

Alex Lifeson
(guitare solo [3])

Robert Fripp
(soundscapes [5])

John Wesley
(chœurs)

PORCUPINE TREE

"Fear Of A Blank Planet"

Royaume-Uni - 2007

Roadrunner - 50:48

 

 

Je l'avoue, je me suis un peu laissé emporter par les déclarations de Steven Wilson faites au moment de la sortie du deuxième album de Blackfield, déclarations dont je m'étais fait l'écho dans les colonnes de notre précédent numéro. A savoir que Fear Of A Blank Planet allait offrir une direction très clairement progressive, sentiment renforcé par ce diable de réflexe pavlovien qui n'annonçait que des longs morceaux (six de 5:07 à 17:42). C'est donc la bave aux lèvres que j'ai attendu la sortie de ce nouvel opus et, je l'avoue encore, j'ai vite ravalé ma salive après l'avoir écouté. Non pas que l'album que je découvrais alors était mauvais (terme que j'ai de toute façon banni de mon vocabulaire depuis longtemps lorsqu'il s'agit d'une œuvre certifiée Mr. Wilson), mais je n'y ai trouvé que peu de surprises, et pour tout dire, beaucoup d'auto-citations de la part du groupe. Comme si le groupe ne pouvait plus évoluer, et se contentait de ses acquis.

Pour autant, même sur ses acquis, le quatuor est capable de donner le meilleur de lui-même, et il faut faire la fine bouche pour ne pas être emballé dès les premières secondes du morceau-titre qui ouvre l'album. Guitare acoustique, une batterie frappée sèchement et avec cette métronpmie incroyable de Gavin Harrison, et puis le démarrage symphonico-planant plein de puissance qui est la marque de fabrique du groupe, tous les bons ingrédients sont réunis une nouvelle fois. On reconnaît même plus loin un style de jeu à base de motifs répétitifs qui rappelle beaucoup Robert Fripp, même si celui-ci n'est crédité en invité qu'avec ses fameux "soundscapes" sur le cinquième titre «Way Out Of Here». Le titre suivant, «My Ashes», offre le visage le plus calme de Porcupine Tree, sorte de chanson symphonique avec un refrain qui décolle et un support orchestral typique : on est aussi très proche de Blackfield à ce moment-là ! La pièce suivante, «Anesthetize, est donc le morceau de bravoure de l'album, avec ses 17 minutes qui lui permettent de passer en revue tout ce dont est capable le quatuor : la frappe robotique et ultra-carrée de Gavin Harrison, les riffs telluriques de Steven Wilson (parfois un brin hors contexte lorsqu'il s'entête à jouer les métalleux violents), son chant planant, les nappes envoûtantes de Richard Barbieri et la basse pleine de rondeur et de groove de Colin Edwin. Il y a même un solo lumineux de l'autre invité de marque de cet album, à savoir Alex Lifeson le guitariste de Rush.

On reste aussi toujours émerveillé par les prouesses techniques de Steven Wilson, metteur en son hors pair dont les idées font mouche à coup sûr ! Au casque ou version 5.1 de l'édition limitée, cela fait son effet ! A ce titre, «Sentimental», dont la musique va crescendo en s'éclaircissant dans le son est une jolie prouesse, même si là encore on flirte beaucoup plus avec la pop-symphonique de Blackfield qu'avec le rock progressif pur jus. C'est aussi un fait criant : la musique de Porcupine Tree est très accessible, et Steven Wilson pourra s'interroger encore longtemps sur le fait qu'un groupe comme The Mars Volta vende bien plus d'albums que son groupe ! Même si on peut leur reprocher à tous les deux de faire du recyclage d'éléments bien connus, l'un y met une fougue et une originalité qui lui fait transcender sa musique, quand l'autre intellectualise trop sa démarche et cherche même à refouler (ou dénigrer) ses pourtant indéniables influences, avec le secret espoir de conquérir les foules. Ce qui n'empêche pas d'apprécier (et même plus) les deux, mais je crains qu'ils n'œuvrent pas vraiment dans la même catégorie, en tout cas à l'heure actuelle.

Il y a pourtant une surprise plus marquante dans cet album. Elle arrive avec le dernier morceau, «Sleep Together», qui suit «Way Out Of Here», un de ces titres douloureusement mélancoliques comme les affectionne Wilson (et qui contient aussi des parties très furieuses). Rencontre de Massive Attack et Nine Inch Nails comme le voulait le maestro ? Oui, il y a bien de cela, mais heureusement à la sauce Porcupine Tree : ambiances trip-hop avec sonorités indus sont donc au programme, effets multiples sur les sons, avec ce groove inimitable de Colin Edwin à la basse et les nappes symphoniques de Richard Barbieri. Comme quoi le groupe peut aussi se renouveler, en se réappropriant des univers éloignés du sien, et créer quelque chose d'inédit et peut-être plus passionnant que sa production habituelle.

Fear Of A Blank Planet est donc un album qui ouvre des portes mais suscite aussi des inquiétudes en terme de renouvellement de l'inspiration de son leader (d'autant qu'il s'agit là d'un des albums les plus courts du groupe). Un sursaut d'originalité, peut-être aussi une moins grande dispersion de son temps et de sa personne, seront les garants d'un futur qu'on espère encore radieux pour son groupe fétiche. J'attends d'être surpris à nouveau...

Christian AUPETIT

(chronique parue dans Big Bang n°66 - Été 2007)