
PISTES :
1. The Bleeding (7:34)
2. Eyemaster (7:20)
3. Night Ritual (6:48)
4. Sterling (5:50)
5. J'Accuse (7:33)
6. On Travel (7:48)
7. A Giuseppe Verdi (18:07):
8. Just Before The Rain (4:04)
FORMATION :
Sofia Baccini
(chant)
Enrico Iglio
(claviers)
Sergio Casamassima
(guitares)
T. Moretti
L. Scalisi
(batterie)
PRESENCE
"Black Opera"
Italie - 1996
Black Widow - 65:49
La sortie de ce nouvel album de Presence est pour nous l'occasion de revenir sur la carrière déjà conséquente (Black Opera est son troisième album) de cette formation italienne qui nous avait jusqu'ici échappé. Avec l'émergence, ces dernières années, d'un important courant 'hard-progressif' (mariage plus ou moins heureux de la sophistication du progressif et de la puissance du hard-rock), il est probable que Presence réussisse à capter l'attention du public directement concerné par cette fusion des genres.
C'est en 1989 que Sofia Baccini (chant) et Enrico Iglio (claviers) fondent Presence. Convaincus que la musique "rock" ne pourra pas survivre sans le "heavy metal", et par ailleurs désireux de laisser transparaître l'influence de la musique classique (un peu de la philosophie progressive donc !), ces musiciens se lancent dans la conception d'une œuvre qui fusionnerait ces différents genres en une seule et unique entité. Profitant de leur expérience assez importante du travail en studio, ils composent et enregistrent assez vite un premier mini-album, The Shadowing (qui devrait être réédité bientôt, cf. entretien ci-après). C'est à cette époque qu'ils sont rejoints par un ami guitariste, Sergio Casamassima, puis par Emiliano De Luca (basse) et Sergio Quagliarella (batterie).
L'entente entre les musiciens est excellente, et le premier fruit de leur travail ne tarde pas à mûrir. Makumba, enregistré fin 1991 et sorti sur un petit label indépendant (Hellish Music), comprend dix compositions (de 4:41 à 7:08) pour un total de près d'une heure. L'ambiance générale de l'album est un rock plutôt musclé, parfois à la limite du hard pur, mais qui sait ménager des passages plus calmes et lyriques. La guitare reste l'instrument le plus en avant, confinant souvent les claviers au rôle d'accompagnateurs qui ne parviennent à dominer que dans l'introduction de certains titres.
Mais l'élément principal du groupe, celui qui dès cet album moyen éveille l'attention, est, vous l'aurez deviné, la voix de Sofia Baccini. Celle-ci n'a pas étudié le chant lyrique pour rien : ses envolées de soprano détonnent un peu de prime abord dans le contexte musical, mais sa puissance et sa formidable présence finissent pas l'emporter. Grâce à elle, Presence affiche une personnalité unique en son genre, et les morceaux les plus réussis de l'album ("Left Hand Cross", "The Swear" et "At Nightfall") lui doivent beaucoup...
Deux ans plus tard, un nouvel opus paraît. Il s'intitule The Sleeper Awakes et voit la participation d'un ensemble à cordes (du Teatro San Carlo). Les progrès accomplis sont conséquents : si le genre musical demeure le même, une flamme nouvelle habite les compositions. Les passages instrumentaux sont plus nombreux et nettement mieux construits, la guitare s'accorde beaucoup plus d'envolées lyriques, et les claviers (aidés en cela par l'apport des cordes) parviennent à faire jeu égal (ou presque) avec celle-ci.
L'ensemble s'avère ainsi plus cohérent (l'album prend d'ailleurs la forme d'un concept) et l'on peut véritablement parler d'œuvre progressive. La voix de Sofia continue de faire des merveilles, variant les registres (d'un effet "sorcière" à des vocalises de soprano étonnantes dans "The King Could Die Issueless") avec beaucoup d'aisance. Les douze morceaux de l'album (de 1:28 à 8:07 dont deux instrumentaux assez courts, pour un total qui dépasse cette fois légèrement l'heure de musique) défilent pratiquement sans faiblesses. Le groupe, qui déjà sur un titre de Makumba semblait attiré par une muse 'horrifique', s'y laisse aller plus volontiers sur ce deuxième album, ce qui a probablement attiré l'attention du label Black Widow.
C'est ainsi que Black Opera paraît tout naturellement sur ce label en 1996. Première constatation, le son du groupe s'est durci. C'est un peu un retour en arrière; le symphonisme puissant laisse la place a une musique visiblement plus "hard" et moins ambitieuse. Paramètre non négligeable, la section rythmique n'est plus là. Pour diverses raisons (cf. entretien), celle-ci est assurée par deux batteurs de studio (mais pas de bassiste !).
Ceci explique peut-être cela. Moins sensibilisés, ces musiciens, sans doute plus habitués à jouer du hard pur et dur, ont fait ce qu'ils ont coutume de faire. Hélas, la subtilité, la richesse sonore que Presence développait notamment sur son précédent album en prend un coup. Encore une fois, c'est le chant impérial de Sofia Baccini qui fait la différence. Il est clair que, sans sa présence, Black Opera aurait bien du mal à survivre dans la masse actuelle des productions de qualité.
Sept des huit titres (de 4:04 à 7:48, plus la longue suite de 18:35), sans être mauvais, semblent trop opérer un recul vers un hard-rock brouillon pour réellement passionner. Après The Sleeper Awakes, on attendait mieux. Heureusement, il reste le long morceau-hommage à Giuseppe Verdi, divisé en quatre parties (des extraits de quatre de ses opéras), et qui met particulièrement en valeur le talent... vocal de Sofia. La musique, même actualisée, reste du Verdi, donc exit les deux batteurs, et enfin Enrico Iglio et Sergio Casamassima (encore que celui-ci s'illustre plus sur les autres titres plus "rock") refont surface dans la légèreté. C'est beau comme du Verdi, et la voix mélancolique vous tirerait presque des larmes. Dommage que l'album entier n'ait pas baigné dans ces effluves classisantes, ne serait-ce qu'un tout petit peu plus.
La conclusion qui s'impose est que Presence se doit de continuer à œuvrer dans un mélange des genres bien affirmé (comme le montre le très réussi second album), où sa puissance saura trouver un contrepoint avec plus de symphonisme et de mélodicité. Souhaitons également que le retour des deux musiciens absents de Black Opera saura redonner une unité sonore perdue ici, et je pourrai alors vanter les mérites du groupe dans sa globalité sans faire ressortir obstinément le pouvoir attractif de Sofia Baccini !
Christian AUPETIT
Entretien avec Sofia BACCINI :
A l'écoute de votre musique, on hésite un peu à vous classer dans la catégorie des groupes de 'heavy-metal', ou dans celle du rock progressif ! Avec quel style vous sentez-vous le plus d'affinités ?
Nous avons été principalement nourris de rock des années 70, mais nous aimions aussi tout ce qui se développait à l'avant-garde et qui a donné les courants progressif et psychédélique. Toute la technologie qui a été créée à cette époque, comme par exemple les instruments nouveaux qu'étaient alors le mellotron, le moog, le stick, ou les nouvelles méthodes d'enregistrement (quadriphonie, olophonie...), tout ça nous intéressait énormément. Nous ne nous sentons pas vraiment «metal» ou purement «prog», mais plutôt dans un genre où l'un ne pourrait pas exister sans l'autre. Pas vraiment un mélange non plus, et puis nous avons ce côté très sombre aussi... Il est difficile de se trouver un style avec un nom bien défini. Peut-être pouvez-vous nous aider ! Je crois que c'est un DJ américain qui a trouvé l'expression «rock'n'roll», non ?
Dans le même ordre d'idées, avez-vous bénéficié d'une formation musicale classique ?
En ce qui me concerne, j'ai d'abord étudié le piano, puis le chant lyrique, et j'ai pris des cours de technique vocale plus «bluesy». Que je continue d'ailleurs ! Enrico (claviers) est issu d'une famille de musiciens, alors il a à la fois appris le piano, les percussions, la batterie. Il a une connaissance très vaste, et il compose beaucoup également. Sergio (guitare) est diplômé du GIT [Guitar Institute of Technology] de Los Angeles, tandis que Sergio et Emiliano sont pour leur part diplômés de l'Académie de Musique de Naples.
A leur propos, ont-ils vraiment quitté le groupe ?
Non. En fait, ils ont eu des problèmes de santé et des engagements professionnels, juste au début de l'année dernière, au moment où nous commencions à enregistrer l'album. Il était trop tard pour les remplacer et, d'ailleurs, nous n'en avions pas l'intention, alors nous avons fait appel à deux musiciens de studio... et ils ont très bien assuré ! Maintenant, nous reprenons la scène tous les cinq, avec Emiliano et Sergio !
Pourquoi avoir adapté divers extraits d'opéras de Verdi ?
Parce que nous adorons tous ce compositeur. Il avait un sens incroyable de l'émotion dramatique, si près de notre concept musical, si moderne dans ses harmonies. Et il réussissait parfaitement à rendre beau notre langage. Nous regrettons tant que ce morceau ne soit pas de nous ! C'est une sorte d'hommage, en témoignage de l'amour que nous portons à son œuvre.
Te considères-tu comme 'la' leader du groupe ?
Presence est né par la volonté d'Enrico et moi-même, alors je ne me considère vraiment pas comme une «leader»... S'il s'agit d'un leader en terme de chanteur ou chanteuse, alors je le suis, mais je ne tiens pas les destinées du groupe, personne ne les tient. Ce qui est important, c'est la musique avant tout ! Et mon esprit est très clair à ce sujet.
Tu l'as dit toi-même, l'italien chanté peut être superbe, alors pourquoi avoir choisi de vous exprimer en anglais ?
Parce que c'est la langue du rock, et parce que cela donne forcément une audience potentielle beaucoup plus importante à la musique. Il y a moins de limites, on est moins confiné à un public restreint.
Enfin, quels sont vos projets ?
Continuer encore et encore avec Presence ! The Sleeper Awakes va être réédité, et un CD constitué d'enregistrements en concert (dont une reprise de «Kashmir» de Led Zeppelin) et de notre premier mini-album, The Shadowing, devrait sortir bientôt. Nous espérons aussi faire beaucoup de concerts, et puis travailler sur le prochain album pour la fin de l'année. Plus personnellement, j'ai été contactée récemment par Vittorio Nocenzi (claviériste de Banco) pour chanter sur un morceau de son nouvel album solo. Mon Dieu ! [en français dans le texte, ndr]. Il avait écouté Black Opera et ma voix lui avait beaucoup plu...
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°19 - Mars/Avril 1997)

