BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Diffraction (14:48)
2. Congruatic Boulevard (5:43)
3. Granito Rosa Del Oeste (12:53)
4. Chrysalid Square (10:30)
5. Stella (5:30)
6. In Pace (7:04)
7. Lakeside 7:30 am (4:20)
8. Feel Diffract (6:53)

FORMATION :

Chris Casagrande

(guitares, synthétiseurs)

Laurent Lacombe

(claviers)

Bertrand Bertaud

(basse)

Emma M.

(batterie)

INVITÉS :

Yannick Dams
(saxophones - piste 2)

Jean-Vincent Oland
(clarinette - piste 2)

Slim Lazari
(violon électrique - piste 3)

David Beaufour
(percussions, voix - piste 3)

Erik Ferrigutti
(percussions - piste 5)

Gilles Sandoz
(basse - piste 6)

Choeur de l'Université de Toulouse
(piste 5)

PRIAM

"Diffraction"

France - 2001

Muséa - 67:59

 

 

Dans le contexte actuel d'un renouveau, aussi bien qualitatif que quantitatif (les deux étant nécessaires), de la scène progressive française, il est une chose de s'enthousiasmer à la découverte d'une formation sortie de nulle part. Il en est une autre de voir confirmer cet enthousiasme par une seconde œuvre allant encore plus loin dans l'affirmation d'un talent et d'une personnalité uniques. La parution, trois ans après le très remarqué 3 Distances / Irregular Signs, du deuxième album de Priam, nous permet de connaître aujourd'hui ce plaisir suprême.

Avant de disséquer dans le détail le contenu dudit opus, je souhaiterais, sans vouloir offenser mon collègue Laurent Métayer, m'inscrire en faux quant à certaines de ses remarques sur le premier album. Certes, Chris Casagrande est assurément le mentor de Priam, composant la quasi totalité des morceaux et occupant presque constamment le premier plan sonore, que ce soit à la guitare ou aux séquenceurs et autres synthétiseurs qu'il manipule lors des interludes plus contemplatifs. Cependant le fonctionnement d'un groupe ne saurait se réduire à ces éléments factuels. Cela reviendrait à passer à côté de l'essentiel, à savoir l'alchimie collective exceptionnelle qui est au cœur des attraits de Priam.

Ainsi, il n'y a me semble-t-il pas lieu de regretter un manque (occasionnel) de densité au niveau de l'écriture, car les respirations qui sont ménagées entre les expositions de thèmes mélodiques ne relèvent pas d'une quelconque baisse de régime, mais bel et bien d'une démarche volontaire. Assister à une prestation scénique des Toulousains permet de s'en rendre compte. Même si ce n'est pas vrai d'un point de vue formel, la musique de Priam emprunte ainsi au jazz dans son organisation structurelle, même si heureusement elle évite consciencieusement le travers d'une succession trop balisée de séquences écrites et improvisées, où la seule fonction de ces dernières serait de mettre en valeur la virtuosité de chaque instrumentiste.

En effet, et là encore mon avis diverge de celui exprimé précédemment dans ces pages, Priam n'est pas un groupe mu par des visées démonstratives. Il n'y a évidemment pas d'ambiguïté à ce propos dans les cas de Laurent Lacombe-Colomb (claviers), Bertrand Hulin-Bertaud (basse) et Emmanuel Mario (batterie), le premier n'ayant que rarement un rôle soliste (et lui réclamer davantage de ce point de vue reviendrait à l'enfermer dans une grille de choix prédéterminée) et les deux derniers se contentant, non sans se mettre en valeur toutefois, de tenir leur rôle de soutien rythmique.

La guitare de Chris Casagrande concentre donc sur elle l'essentiel de la flamboyance instrumentale du quatuor, mais la virtuosité déployée n'a rien de critiquable car elle n'est aucunement gratuite dans le contexte évoqué plus haut. Il est permis de voir du lyrisme et de la passion là où certains ne perçoivent de prime abord qu'un étalage de technique...

Ces critiques s'étant vu apporter une réponse (convaincante ou pas, c'est à chacun de le décider), venons-en aux qualités sur lesquelles tout le monde ne peut que s'accorder, et qui font de Priam l'une des formations propres à fédérer autour d'elle le public le plus large. Et il y a au premier rang de celles-ci les «rebondissements et variations climatiques» évoqués par mon collègue. En effet, il est trop rare de découvrir, chez une formation progressive actuelle, un travail aussi intéressant et abouti sur les masses sonores. Notre courant de prédilection semble actuellement se contenter d'exploiter les sons inventés il y a plusieurs décennies sans vraiment chercher à tirer profit des avancées technologiques survenues depuis, apparaissant du coup à la traîne de formations plus pop/rock (comme Radiohead ou Air). La quête de sons inédits, visant à la création d'atmosphères irréelles et fertiles en émotions, est un ingrédient fondamental de l'art de Priam, qui représente l'une de ses principales originalités.

On est d'ailleurs amené à se demander si elle ne constitue pas également, et ce de manière consciente, le dénominateur commun, et donc facteur essentiel de cohérence, entre les différentes facettes que revêt successivement la musique des Toulousains. L'invitation au rêve par la magie des sons apparaît ainsi comme la justification de la présence d'éléments extérieurs au groupe dont, a priori, l'intégration ne paraît pas aller de soi. Si l'intervention du saxophone sur «Congruatic Blvd» est parfaitement intégrée dans une séquence au psychédélisme à la Gong, l'irruption d'un ensemble vocal (en l'absence du groupe) sur «Stella...» peut sembler assez gratuite, en dépit de sa beauté, et pouvoir être mise sur le compte d'un caprice de compositeur. Elle se comprend mieux dans le contexte d'une exploration sonore tous azimuts.

Ces nouveautés, exprimant la volonté de Priam d'élargir le champ des intervenants de sa musique, constituent toutefois l'exception et non la règle. Le reste du temps, le 'style Priam' tel qu'il s'était imposé dès son premier album, continue de s'affirmer. Souvent longues (trois des huit titres durent respectivement 10, 13 et 15 minutes), les compositions expriment une grande liberté structurelle, dont la seule constante est l'alternance de séquences collectives organisées autour de thèmes mélodiques forts, et de transitions plus improvisées basées le plus souvent sur des motifs répétitifs (séquences, boucles rythmiques, etc.).

Le grand mérite de Priam, mais qui ne constitue pas nécessairement un exemple à suivre dans l'absolu (le progressif doit demeurer dans la mesure du possible un genre dénué de règles et de codes), est son émancipation totale des structures propres au rock, qui sont généralement celles du format chanson. Ce choix apparaît préférable dans le contexte d'une musique exclusivement instrumentale, dont on voit du reste assez mal quel besoin elle aurait de se soumettre à de tels carcans. Pourtant, là encore, rares sont ceux qui, comme Priam, savent s'en affranchir complètement.

On l'aura bien compris, Diffraction n'est finalement que le résultat d'une démarche, entreprise à tous les niveaux de l'acte créatif, visant à ouvrir les perspectives créatives et émotionnelles les plus larges. Dans les structures des compositions comme dans les sons utilisés, pas d'autre objectif pour Priam que de surprendre, d'éviter les sentiers battus, et d'entraîner l'auditeur dans des contrées musicales encore inviolées. La réussite est ici totale, et il va sans dire que ceux qui se refuseraient le plaisir d'un tel voyage seraient bien mal inspirés...

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°39 - Mai 2001)