
PISTES :
1. More Worlds Than Known (7:31)
2. Leaven (8:28)
3. Axolotl [for lack of a better name] (6:07)
4. Quantum Leapfrog (5:45)
5. Gloriana (9:09)
6. The Occasion Of Your Honest Dreaming (3:41)
7. Heavenly Man (5:55)
8. It Moves You (4:29)
9. Theophany (11:44)
FORMATION :
Lynn Meredith
(chant, narration)
John Bolton
(saxophones, flûte)
Kerry Livgren
(guitares, piano, claviers, percussions, chœurs)
Dan Wright
(orgue, claviers, percussions, chœurs)
Craig Kew
(basse, chœurs)
Brad Schulz
(batterie)
EXTRAITS AUDIO :
PROTO-KAW
"Before Became After"
États-Unis - 2004
InsideOut - 62:49
Etrange reformation que celle d'un groupe qui n'a jamais véritablement existé ! Sous ce nom toutefois... Rappelons-le, ce qu'on appelle aujourd'hui Proto-Kaw était, entre 1971 et 73, connu sous le nom plus familier de Kansas. N'ayant en commun que son leader Kerry Livgren, cette équipe (numérotée dans les biographies : Kansas #2) fut celle qui précéda la formation historique (Kansas #3 donc). Bref juste avant que ce groupe ne se fasse un nom et n'enregistre son premier album en 1974.
Si la discographie de cette seconde mouture était vierge, quelques bandes ont fini par être exhumées par Cuneiform, trente ans après, sous l'intitulé : Proto-Kaw - Early Recordings From Kansas (cf. l'article de Jean-Guillaume Lanuque dans notre numéro 48). Sa découverte tardive en avait décontenancé plus d'un. En effet l'orgue très présent, les deux saxophonistes excentriques, la voix dramatique de Lynn Meredith ainsi que les ambiances taciturnes et les passages débridés lorgnant vers le free ou la folie, renvoyaient directement au versant ombragé du prog britannique de l'époque : King Crimson, ELP période Tarkus et surtout VdGG ! S'ils ont pris quelques rides d'expression, ces enregistrements n'en ont pas moins un charme à la fois frais et désuet. Sans parler de regrets, on peut se demander ce qu'aurait donné ce Kansas-là s'il avait persévéré dans cette voie...
Alors trente ans après, à quoi rime cette reformation ? Quelles en sont les motivations ? Est-ce pour partager le simple plaisir de jouer ensemble à nouveau, l'équipe de 73 ayant en grande partie été rappelée ? D'exhumer quelques inédits (Livgren avait composé durant cette période 60 titres) ? Ou de relancer la carrière de son leader en s'appuyant sur l'héritage de son précédent et illustre groupe, dont la destinée lui échappe désormais (même s'il a entièrement composé son dernier album, il ne fait plus partie des effectifs de Kansas) ??? Si cela doit tenir un peu à tout ça, une seule écoute suffit pour renforcer cette dernière hypothèse.
On retrouve ainsi un peu toutes les caractéristiques qui ont fait le succès d'albums tels Leftoverture. Notamment le meilleur, c'est à dire ce progressif symphonique bariolé à la fois accessible, mélodique, aventureux et autant doux qu'il sait se faire musclé. Le plus surprenant, c'est que jamais un album composé par Livgren n'aura, sur le papier, paru aussi ambitieux. Ainsi, près de la moitié des morceaux dépassent allègrement les sept minutes et demi. Le propos n'a certes plus la fraîcheur d'antan (c'est qu'ils n'ont plus vingt ans), mais la plupart des titres semblent vouloir emprunter une voie résolument progressive. Construits en plusieurs parties, ils font alterner des sentiments très variés. Aux couplets mélancoliques ou optimistes, succèdent des refrains plus sujets à des émotions sombres et torturées. Les parties instrumentales sont nombreuses et inspirées; souvent, elles rendent l'atmosphère plus tendue et rageuse et permettent aux instrumentistes de se lâcher davantage. Le final de «Leaven» (8:20) est à ce sujet particulièrement probant, il propose une matière sombre et brute qui n'est pas sans rappeler le groupe Discipline.
L'inspiration féconde de Livgren l'a souvent amené à souffler le chaud et le froid, et c'est encore le cas aujourd'hui. Un peu le cul entre deux chaises, on a l'impression qu'il est comme tiraillé par de nombreux antagonismes esthétiques. C'est ainsi qu'entre de véritables réussites (les suites «Gloriana» (9:09) et «Theophany» (11:43) doivent par exemple être saluées comme telles), il faut se farcir une paire de chansonnettes pop-rock californiennes indigentes et qu'à l'intérieur de morceaux vraiment ambitieux, certains couplets paraissent bien mièvres (ou power-rock lourdingue à la Survivor)...
Autre regret, l'esprit déluré du Proto-Kaw originel s'est dilué. Les savoureuses influences britanniques ne sont distillées qu'au compte-goutte lors de refrains hamilliens ou de riffs d'orgue dignes d'Emerson. De la même façon, John Bolton, unique rescapé au poste de souffleur (Don Montre, le second titulaire en 1971, est hélas mort à l'âge de 39 ans), délaisse trop souvent son saxo à la David Jackson pour de trop sages flûtes douces ou 'tulliennes'. Et pourtant les morceaux durant lesquels ce patrimoine est exploité sont vraiment grisants. Comme ce «Quantum Leapfrog» (5:45) enfin décomplexé et au groove terrible, qui reprend un thème de «Incomudro» (titre vieux de trente ans, déjà repris sur le second album de Kansas) et où se succèdent, avec une égale et délirante délectation, des chorus de claviers débridés ou de saxo en roue libre, le tout ponctué de breaks bien sentis...
En fin de compte, jamais un album composé par Livgren n'aura été convaincant de bout en bout. Et celui-ci n'échappe pas à la règle. Néanmoins, on peut considérer ce retour comme très encourageant, cet album n'ayant pas à rougir face à ses meilleurs productions. En proposant une relecture au goût du jour (un peu trop toutefois, notamment dans sa production) de son glorieux et aventureux passé, il marque le désir de son auteur de réapparaître au premier plan sur la scène progressive. Le choix du label est un signe. Le titre de cet album en est un autre...
Olivier VIBERT
(chronique parue dans Big Bang n°53 - Mai 2004)


