
PISTES :
1. For Adiba (7:54)
2. Vas-Y Dotty (5:03)
3. Sparky (7:19)
4. Beautiful Baguette (7:49)
5. Biffo's Belle Illusion (7:45)
6. Sputnik (8:26)
7. Cauliflower Ears (9:21)
8. Carousel (7:05)
9. John's Fragment (6:38)
FORMATION :
Pip Pyle
(batterie)
Fred T. Baker
(basse)
Patrice Meyer
(guitare)
Alex Maguire
(orgue, piano)
INVITÉ
Elton Dean
(saxophone [7,8])
PIP PYLE'S BASH
"Belle Illusion"
Royaume-Uni/France - 2004
Cuneiform - 67:24
L'une des constantes de la scène de Canterbury depuis toujours consiste à puiser au sein de son vivier de musiciens pour expérimenter de nouvelles combinaisons, entre déjà-vu et inédit. Le phénomène, aussi soutenu qu'impressionnant pendant deux décennies, s'était un peu ralenti ces dernières années, mais le départ de Pip Pyle d'In Cahoots après vingt ans de bons et loyaux services aura permis au batteur de lui redonner de l'actualité avec la constitution en juillet 2002 de son nouveau groupe, Bash.
Ses trois complices, bien que n'ayant jamais travaillé ensemble auparavant, ne sont en effet pas des inconnus. Le guitariste Patrice Meyer, fidèle acolyte de Hugh Hopper, a souvent joué avec Pip Pyle depuis une vingtaine d'années, l'employant dans son propre groupe avant de fonder avec lui le trio Tertio (avec Emmanuel Bex) et de participer à l'ultime incarnation d'Equip'Out, le groupe de jazz fondé par le batteur (avec, entre autres, Elton Dean au saxophone) en 1984. Fred Baker, virtuose de la basse fretless, fut longtemps l'alter-ego rythmique de Pyle au sein d'In Cahoots. Quant au claviériste Alex Maguire (qui officie principalement à l'orgue et au piano électrique), on l'avait découvert aux côtés d'Elton Dean dans divers projets, dont l'album Moorsong (avec, déjà, Fred Baker à la basse) paru chez Cuneiform, qui avait révélé ses talents d'organiste.
L'instrumentation ainsi réunie - guitare, claviers, basse et batterie - est moins typiquement jazz que celle d'Equip'Out, où le saxophone dominait les débats. Du coup, elle ne manquera pas d'évoquer, dans l'esprit de beaucoup, certains des anciens groupes du batteur, et tout particulièrement Hatfield and the North et National Health. Musicalement, le parallèle trouve rapidement ses limites sur Belle Illusion, enregistré 'live' lors des deux premiers concerts de Bash (à Seattle en août 2002 et au Triton en juin 2003), mais a pris un certain poids à l'occasion de la mini-tournée européenne du mois dernier, avec l'intégration au répertoire du classique hatfieldien «The Yes-No Interlude» et l'utilisation par Alex Maguire d'un orgue saturé sur certains morceaux...
En fait, au-delà du bagage collectif et individuel des quatre musiciens et des comparaisons auxquelles notre esprit, en bon chien de Pavlov, se livre immanquablement, Bash apparaît comme un projet totalement frais et original. Il inaugure de la part de Pip Pyle une nouvelle démarche musicale, dont le concept a été soigneusement peaufiné au cours des années écoulées depuis l'achèvement de son album solo (de chansons) Seven Year Itch (1998). Le batteur, paradoxalement peu prolixe en tant que compositeur à la tête d'Equip'Out, a pris les rênes de l'écriture au sein de Bash, même si ses collègues contribuent tous au répertoire. Pour la première fois, il a structuré ses compositions autour de motifs de batterie, d'où, le plus souvent, une prééminence de l'élément rythmique. La mélodie n'est pas pour autant le parent pauvre de l'ensemble, Pip Pyle signant même sans doute, avec «Spoutnik», sa plus belle composition à ce jour.
La musique de Bash pourrait n'être qu'intéressante, comme on dit poliment au sujet d'œuvres que l'on trouve en fait absconses ou ronflantes. Elle est heureusement beaucoup plus que cela, notamment parce que Pip Pyle est un chef d'orchestre généreux avec ses collègues, dont il a réussi à tirer le meilleur. Vu l'accent mis sur l'élément rythmique dans des morceaux comme «Vas-Y Dotty» ou «Biffo», Fred Baker est particulièrement à la fête, ses parties alliant haute technicité et absence d'esbroufe; la ballade qu'il signe lui permet par ailleurs de mettre en valeur la facette la plus délicate de son jeu. Même chose pour Patrice Meyer, formidable guitariste qui ne l'est jamais autant que lorsqu'il dose ses effets : sobre et de bon goût, il ne sort sa carte-maîtresse - ces solos au long cours délivrés avec une vélocité et une précision rythmique dignes des plus grands (Allan Holdsworth notamment) - qu'avec une extrême parcimonie. Sa prestation sur «Spoutnik», tenant l'auditeur en haleine du début à la fin, n'en est que plus renversante. Quant à Alex Maguire, c'est à l'orgue qu'il réalise sa performance la plus notable, s'abandonnant à l'instrument avec une énergie juvénile qui fait plaisir à entendre (et à voir, en concert). Sa composition «Sparky» démontre par ailleurs qu'il est parfaitement en phase avec les conceptions musicales de Pip Pyle, ce qui fait de lui un complice particulièrement précieux.
La fin du CD fournit à Bash l'occasion de revisiter quelques morceaux plus anciens : «Cauliflower Ears», pilier du répertoire d'Equip'Out, avec Elton Dean en 'guest-star'; «Carousel», que Meyer avait signé pour l'album du même titre du Hugh Hopper Band; et le très accrocheur «John's Fragment» d'Alex Maguire, découvert sur le sus-cité Moorsong d'Elton Dean. Depuis, le répertoire du groupe s'est enrichi de plusieurs nouvelles compositions : autant dire que Bash est parti pour durer, et que la suite de ses aventures est d'ores et déjà très bien engagée, le quatuor ayant montré lors de sa récente prestation aux Tritonales qu'il a maintenant trouvé sa vitesse de croisière. Le potentiel insoupçonné dont il a fait montre pour l'occasion laisse même espérer bien plus encore que ce premier essai d'ores et déjà fort enthousiasmant, mais peut-être un peu timoré dans l'absolu. Pas de doute : l'avenir de la scène de Canterbury passera forcément par Pip Pyle et son Bash !
Aymeric LEROY
NDLR : Ecrite fin 2004, cette chornique avait alors de bonnes raisons de se conclure sur une note des plus otpimiste. Malheureusement, l'annonce abrupte du décès de Pip Pyle, en août 2006, mettra un terme définitif à l'aventure Bash...
(chronique parue dans Big Bang n°54 - Juillet 2004)

