
PISTES :
CD 1 :
The Emissaries Suite (Studio)
1. Seeds Crossing The Interstellar Void (16:23)
2. A Priest Crossing Frozen Water (13:24)
3. Mad Bob's Self-inflicted Torment (9:59)
4. The Emissaries Reveal Themselves (9:09)
5. The Ice Garden (7:37)
6. A Promise Of Salvation (3:28)
CD 2 :
Ancillary Blooms (Live)
1. An Interstellar Vacuum Is Far From Empty (12:15)
2. Mobile Star Systems (13:02)
3. A Piano Wanders The Incandescent Vapours (11:12)
4. Sympathy For The Bedeviled (9:36)
5. The Arrival Of The Seeds (16:17)
6. Deliverance From Nuclear Winter (14:17)
FORMATION :
Steve Dinsdale
(claviers)
Duncan Goddard
(claviers)
Gary Houghton
(guitare, claviers)
RADIO MASSACRE INTERNATIONAL
"Emissaries"
Royaume-Uni - 2005
Cuneiform - 59:58 / 76:26
Lorsque durant les années 80, "l'école de Berlin" (dont Tangerine Dream et Klaus Schulze sont les figures de proue), dans un total aveuglement, en vint à troquer son âme contre du matériel numérique, elle se vit débordée et assimilée par un courant new-age alors à son apogée. Toute acquise à la cause de cette école en péril, c'est essentiellement l'association Crystal Lake (qui, outre la VPC, diffusait le fanzine Crystal Infos) qui, en France, se chargea de diffuser l'information concernant les musiques électroniques dans toute leur diversité.
Elle le fit du reste si bien que beaucoup de nos confrères, dont Big Bang, préférèrent rester en retrait dans leur traitement de ces musiques. Avec le recul, ce fut sans doute une erreur, d'autant que Crystal Lake finira par disparître en 2001; entre-temps, tout en continuant à résister vaillamment au vaste flot de mièvreries new-age, il avait hélas finit par succomber aux assauts de la déferlante techno, avatar aspetisé à l'identité électronique usurpée, mais au succès commercial massif. Il est particulièrement regrettable que nos confrères aient rendu les armes au moment même où le renouveau tant espéré de l'électronique à la mode berlinoise s'opérait, mais en terre Anglaise cette fois, avec la parution de Frozen North, premier album de Radio Massacre International (inutile de revenir sur la question des noms de groupe stupides...), et surtout prélude à la constitution d'une véritable scène, dont les autres représentants (pas toujours aussi radicaux) s'appellent Redshift, Syndromeda, Rainbow Serpent, Keller & Schönwälder, Arc, Arcane, Syn, Under The Dome, Spyra, Airsculpture ou Free System Projekt.
Loin d'œuvrer en marge de la scène progressive proprement dite, ce courant aura su y trouver un écho considérable, ses représentants participant à des festivals comme les Progfest, ProgDay et autres ProgWest (qui programma RMI en 2002), sans parler du Ricochet Gathering, tout entier dédié à Tangerine Dream, et où chaque année, les invités développent un thème des "fondateurs" au meilleur de leur gloire. En consultant les sites de langue française par le biais des moteurs de recherche, on ne saura hélas rien de tout cela. C'est le néant total, si l'on excepte les vieilles pages pas très fraîches de Crystal Lake qui hantent encore le net. Les mêmes recherches sur des pages anglophones aboutissent, elles, heureusement, à des dizaines de sites. Voilà donc le résultat de sept années de silence !
Emissaries est le premier album de Radio Massacre International publié chez Cuneiform, un tournant qui, s'il devait être le prétexte à un traitement plus conséquent du groupe par la presse progressive a aussi, au-delà, une forte valeur symbolique. Cet album est, ni plus ni moins, le 23ème publié par RMI en dix ans, sans compter les nombreuses participations et les live non officiels. Une discographie qui se divisait jusqu'à présent en deux catégories : d'une part les albums publiés par le label Centaur, et d'autre part ceux diffusés uniquement en CD-R par le groupe lui-même et sous l'étiquette Northern Echo, à destination de ses amateurs les plus fervents. Précision utile : la qualité des CD de cette seconde catégorie n'est en rien inférieure à celle des productions "labellisées".
On distinguera par ailleurs deux types d'enregistrements : les live, qui reposent sur une large proportion d'improvisation, et les albums studio, où les structures sont plus élaborées. Deux facettes présentes dans Emissaries, puisque ce dernier propose deux CD (pour le prix d'un, à ce que je crois savoir). Ainsi, "The Emissaries Suite" (59:58), enregistré en studio, s'avère en proportion plus composé et arrangé que le second CD "Ancillary Blooms" (76:26), enregistré live le 5 septembre 2004 dans le cadre d'une émission pour la station de radio spécialisée Star's End. Cela dit, même dans le cas d'une réalisation studio, la musique du trio demeure très libre, si bien que la différence n'apparaît pas vraiment flagrante.
Si l'on se réfère à la discographie de Tangerine Dream, il est assez facile d'y situer le champ d'action de Radio Massacre International entre Phaedra (1973) et Ricochet (1975). Cette référence peut sembler bien délimitée, elle n'est pourtant pas aussi contraignante pour le groupe qu'on pourrait le penser. c'est un peu comme si sur ce laps de temps, les Anglais tentaient de prolonger une exploration jugée incomplète. Bref, pour retrouver les émotions procurées par les instruments électroniques les plus avancés de l'époque, ils n'ont rien trouvé de mieux à faire que de compléter un ensemble d'œuvres finalement assez réduit, à l'endroit même où purent converger expérimentation, maturation artistique et succès populaire.
Aussi, afin de ne léser personne, il semble indispensable de décrire dans les grandes lignes la musique du Tangerine Dream de cette période faste pour ceux qui ne la connaîtraient pas. En généralisant un peu donc, on peut évoquer de longs développements avec des introductions brûmeuses (pour ne pas dire ténébreuses) où les Mellotrons (les meilleurs qui aient jamais été construits) tiennent les premiers rôles, aux côtés de bruitages électroacoustiques aussi mystérieux qu'inquiétants. Ces passages-paysages, aussi variés que la nature elle-même peut l'être, débouchent tôt ou tard sur l'apparition, sur fond de nappes polyphoniques, de formes plus construites. Le plus souvent, cette phase débute par un rythme de plus en plus marqué qui, bien que répétitif, se double d'un aspect mélodique qui en assure la vocation hypnotique. Dans ce rôle, le séquenceur analogique était roi (il l'est d'ailleurs toujours, si l'on considère que les boîtes à rythme n'ont rien apporté dans ce domaine). Les arabesques synthétiques et autres envolées de Moog tourbillonnant s'enroulent autour d'architectures harmoniques de plus en plus complexes où se greffe parfois une guitare prise de fiévreux délires. De volutes amples et soyeuses en pluies de notes cristallines, les cycles se succèdent et culminent pour retomber en douceur dans les brumes originelles et le chaos du néant. Pour parfaire la description des sources d'inspiration, il faut aussi citer Klaus Schulze, l'autre pôle référent, dont la musique, à partir d'un créneau expérimental très proche, soignait davantage encore la texture sonore et/ou en exacerbait le dessein hypnotique.
Maintenant, si RMInavigue dans ces eaux avec la plus grande liberté, et bien que, paraît-il, il n'apprécie pas trop le rapprochement, c'est tout de même le premier pôle évoqué qui désigne le plus clairement ses choix. La composition même du groupe est éloquente : un spécialiste des séquenceurs et batteries, Duncan Goddard, dans le rôle de Christopher Franke; un préposé aux synthés et guitares, Gary Houghton, dans celui d'Edgar Froese; et un touche-à-tout, Steve Dinsdale, pour incarner Peter Baumann. Quant à la lutherie analogique, ce n'est certes pas celle du Dream, dont les commandes attitrées et les bidouillages personnalisés ont garanti l'éternelle originalité, mais on n'en a cependant jamais été aussi proche. L'intransigence des Anglais sur ce point tranche d'ailleurs sérieusement avec le piège numérique où pataugent encore aujourd'hui les pionniers d'hier.
Si cet équipement vous contrarie pour son côté emprunté, dites-vous bien que celui d'une multitude de grands compositeurs ramenés au seul piano, comme au grand orchestre, ne les a pas pour autant assimilés les uns aux autres. Reconnaître légitime l'usage actuel d'instruments balayés par les années 80, c'est non seulement envisager sa capacité à produire encore de l'inédit, mais aussi considérer qu'il n'est pas pour les musiciens un frein, mais bien l'outil de leur style.
Notre époque, qui a si facilement fait de l'art une marchandise, ne se contente pas forcément d'installer une technologie, elle fait aussi parfois d'interdire la précédente. C'est, en fait, dans un suprême raffinement que notre technocratie, en imposant ses nouveaux produits, a fait des sons d'hier un lot à jeter, en lui accolant définitivement l'étiquette de ses plus célèbres usagers, comme pour mieux s'assurer qu'il ne puisse revenir sans paraître obsolète. Si bien que même pour de nombreux amateurs, l'usage de ces instruments avait pris l'allure d'un sanctuaire qu'il était grand temps de détruire.
Radio Massacre International n'aura pas été le premier à entreprendre la démarche, mais il aura su, lui, la conduire là où d'autres groupes prétendus plus innovants ne seraient jamais allés, à savoir en arrière, et ce sans le moindre scrupule. Lorsque mentalement l'idée est acceptée qu'une forme musicale inusitée (récente ou ancienne) peut intégrer un type de contenu convoité (ou l'inverse), alors la nouveauté peut pointer son nez. En tout cas, si l'on peut encore espérer certaines formes d'innovation, c'est à mon avis là qu'elles ont le plus de chances de surgir.
La productivité extraordinaire du trio britannique dans la radicalité de cette démarche en valide, en tous cas, la totale sincérité. Mais si la base de son propos est globalement descriptible, il faut tout de même insister sur le fait que les fruits de sa quête, eux, ne le sont guère. Cette musique n'est pas à conquérir comme d'autres types de musiques progressives : c'est, à l'inverse, à nous de nous laisser apprivoiser. Il faut bien avouer que, parfois, rien d'intéressant ne semble se produire, mais en se rendant disponible, on finit tôt ou tard par jouir de l'expérience. J'ajouterais que celle-ci n'est pas forcément renouvelable, le même morceau pouvant être vécu différemment suivant l'humeur ou le contexte du moment. Il semble bien, d'ailleurs, que le plus important ne réside pas dans la musique elle-même, mais dans ces instants de connivence entre les musiciens, dans ces sortes de flux magiques imperceptibles qui, régulièrement, convergent pour rendre possible notre plaisir.
Emissaries est assurément un point de départ idéal pour ceux qui veulent partir à la découverte du groupe, voire même du courant musical dont il est aujourd'hui la figure de proue incontestable. En explorant plus largement sa discographie, certains s'étonneront peut-être de l'absence avérée d'évolution logique. Par exemple, certains albums, dénués de séquences, relèvent d'une exploration sonore contemplative qui n'indique en rien les intentions ultérieures du groupe. Il en fut simplement ainsi à un moment donné, dans un lieu donné; il en sera autrement ailleurs et à un autre moment.
Dans un même ordre d'idées, on constate que les britanniques s'obstinent à ne pas franchir le Rubycon, alors que de l'autre côté, un an après Ricochet, il y eut Stratosfear, que beaucoup considèrent à juste titre comme l'apogée de la carrière de Tangerine Dream. On est tenté de le regretter, mais en y réfléchissant bien, il faut se dire que RMI n'a pas forcément intérêt à sortir d'un champ où il trouve encore des espaces vierges. L'état de grâce du Dream n'a finalement que très peu duré (deux ans tout au plus); quant à la suite de son parcours, on peut comprendre qu'il suscite quelques réticences...
Cessons d'espérer voir avancer les musiciens sur des rails. Là où ils sont, nos trois larrons ont de quoi contenter bien des exigences. Pour autant, il est parfaitement légitime de vouloir goûter d'autres styles de la même obédience. Il ne faut pas hésiter alors à aller voir ailleurs, et il y a largement de quoi contenter cet appétit, je peux vous l'assurer !
Laurent MÉTAYER
(chronique parue dans Big Bang n°58 - Été 2005)

