BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. The Lammas Lands (8:58)
2. Parsifal (6:08)
3. Starcrossed (4:52)
4. The silver Apples Of The Moon (7:38)
5. Light And Magic (10:53)
6. Jerusalem (9:13)
7. Cerulean Blue (6:36)

FORMATION :

Rain

(basse, claviers, guitares, chant)

Rob Brown

(narration)

Philip Morgan

(violon)

Rebecca Percy

(violon alto)

Hannah Payne

(violoncelle)

Stephanie Moorey
Fleur Bray
Emma Newman-Young

(chœurs [2])

Nicola Robbins
Blue Stevens
Clive Stainton

(chœurs)

RAIN

"Cerulean Blue"

Royaume-Uni - 2005

Telos Music - 56:21

 

 

Rain est un artiste mystérieux. En effet, avec un pseudonyme pour le moins étrange, ce multi-instrumentiste anglais dont on ne sait pas grand chose s'est mis en tête de créer son propre label pour promouvoir sa musique. Son premier album Cerulean Blue sort donc chez Telos, avec en prime la possibilité de le télécharger entièrement sur le site du dénommé label (www.telosmusic.net). En encourageant la copie et la diffusion gratuite de sa musique, Rain a trouvé ici un moyen efficace de se faire connaître facilement auprès du plus grand nombre. Selon lui, si une personne apprécie réellement sa musique, celle-ci aura fatalement le désir d'aller plus loin dans la démarche en achetant l'album, qui a l'avantage d'avoir une meilleure qualité de son, un plus beau packaging (en l'occurrence un livret de 30 pages) et des bonus (avec notamment un court-métrage de cinq minutes : «Ashes»). De plus, et toujours selon lui, un mélomane qui télécharge des albums régulièrement sur le net, achète généralement six fois plus de CD que la moyenne.

Cette démarche peu conventionnelle est peut-être un moyen de court-circuiter le piratage mais elle est aussi un excellent moyen pour Rain de faire parler de sa musique. En allant sur son site vous pourrez également constater qu'un certain nombre de sommités en matière de prog, qu'ils soient musiciens ou critiques prog/rock, font l'éloge de ce premier album. De Phil Collins qui le classe dans les meilleurs albums de ces dernières années à Tony Banks, en passant par Tony Smith (tourneur des Beatles et manager de Genesis et de Phil Collins) qui «adore cet album» et n'a «jamais rien entendu de tel», on ne peut pas dire que Rain soit ignoré de ses pairs. D'ailleurs pour l'anecdote Steve Hackett utilise Cerulean Blue comme fond sonore pour ses avant-concerts, excusez du peu. Ce véritable «buzz» a de quoi impressionner. Tant et si bien qu'avant même la première écoute, on se dit qu'on tient là le chef d'œuvre du troisième millénaire tant attendu, ce jalon sur lequel tout un pan de fans va se pâmer des années durant. Je suis malheureusement au regret de vous annoncer que malgré la très bonne tenue de cette première livraison, on est loin de la pierre angulaire tant attendue. Explication.

Cerulean Blue est un concept album articulé autour de l'histoire d'un jeune homme qui, au cours d'un long voyage à travers les États Unis, fera tout un tas de rencontres surprenantes, jusqu'au final où il va être à deux doigts de connaître le vrai sens de la vie (il y en a qui ont vraiment de la chance !). Chaque morceau est introduit par un narrateur (Rob Brown) à l'instar de ce que nous avait proposé Ayreon sur son Electric Castle. Si ce procédé ne fonctionnait pas toujours chez les Suédois, il se fond ici totalement dans le projet du fait notamment de l'accompagnement constant des cordes en fond sonore derrière le bonhomme.

Ces introductions lyriques sont donc suivies par une musique mélancolique et lancinante, la voix de Rain jouant ici la carte de l'émotion. Sans être très technique, l'anglais, grâce à sa voix légèrement rauque, arrive à captiver sur une bonne partie des titres. Même s'il manque parfois de justesse et de puissance (c'est flagrant sur «The Silver Apples Of The Moon»), ce sont bel et bien les cordes vocales de l'artiste qui vont être le fil rouge de ce Cerulean Blue. Servie par des arrangements sobres et raffinés, la musique de Rain est cousue de fils symphoniques assez élégants et parfaitement maîtrisés. A ce titre il convient de souligner la polyvalence de l'anglais qui a pris en charge la quasi totalité des instruments sur l'album, laissant à d'autres musiciens le soin de s'occuper des cordes.

L'écoute des trois premiers titres va dans le sens des commentaires «pachydermiques» cités plus haut. Ces vingt premières minutes sont vraiment un pur bonheur. Après une introduction («The Lammas Land» - 8:58) assez lyrique et réellement captivante, qui agit progressivement jusqu'à la montée finale, suit un morceau plus symphonique, «Parsifal» (6:08), où des chœurs majestueux viennent s'ajouter. Ce morceau s'inscrit dans un ton plus solennel et lancinant. «Starcrossed», sur un mode plus enjoué, est une vraie réussite. On tient là le tube de l'album. On est presque ici au cœur d'une marche militaire enjouée (si, si, je vous assure), et ces 4:52 sont du vrai bonheur en sucre.

Sans être foncièrement mauvais, le reste de l'album a du mal à nous faire retrouver l'émotion de cette superbe introduction. Certes la voix de Rain est toujours de qualité, mais l'artiste anglais a une fâcheuse tendance à rallonger ses morceaux sans proposer de réels rebondissements suffisamment intéressants pour nous retenir. On assiste presque ici au comble du progster, à savoir vouloir d'un artiste que celui-ci raccourcisse son propos. Il est vrai qu'on a parfois l'impression ici qu'en privilégiant son histoire à la musique, Rain a perdu de vue le rythme propre de l'album, de sorte qu'il n'arrive plus à accrocher l'auditeur sur la seconde partie du CD. Ce constat est vraiment dommageable d'autant plus que l'on sent qu'il suffit de peu à l'artiste pour nous proposer un album excellent de bout en bout. Il aurait peut-être fallut qu'il aère ses chansons par des respirations instrumentales qui auraient peut-être donné plus de dynamisme à sa musique.

Quoi qu'il en soit, et malgré ces critiques, Rain n'en est pas moins une des très bonnes surprises de cette année. Ce n'est certainement pas le chef-d'œuvre tant attendu, mais l'album reste relativement agréable à écouter. De toute façon, on sent ici que l'artiste anglais a énormément d'énergie à revendre et qu'il possède une belle et grande marge de manœuvre pour nous proposer, on l'espère, un deuxième album en forme de sans faute.

Julien GOARNISSON

(chronique parue dans Big Bang n°58 - Été 2005)