BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Otherwise pochette

PISTES :

1. Porcelain Sky
2. Shall I Go ?
3. Angel
4. Just My Life
5. Colours Of Love
6. Prima Ballerina
7. Abyss
8. Radio Island
9. Secret Place
10. Lost Memories
11. Black Humanity
12. When I Was A Child ...
13. Antalya
14. Porcelain Sky (guitar edit)
Bonus : Porcelain Sky (Video clip)

FORMATION :

Jeanne Lefèbvre

(chant, percussions)

Fabrice Lefèbvre

(tous instruments)

EXTRAITS AUDIO :

RAJNA

"Otherwise"

France - 2006

Holy Records - 50:59

 

 

Avec cinq albums produits depuis 1998, Rajna s'est imposé petit à petit comme un groupe 'world' hors-norme, source de jolies idées musicales et thématiques (le style «on parcourt le monde à la recherche de l'essentiel de la vie»...), la belle voix protéiforme de Jeanne Lefèbvre et le goût de Fabrice Lefèbvre pour les instruments traditionnels du bout du monde n'étant pas pour rien dans le succès (relatif) que connaît le groupe. Mais chaque album demandait un minimum de réceptivité de la part de l'auditeur à ce genre d'élévation musicale et spirituelle, sinon l'ennui avait tendance à rôder autour des portes de la perception... En écoutant nous relater en musique leur vision de l'Orient ou de l'Afrique, on gardait l'impression d'être perpétuellement immergé dans les solitudes mystiques où seul le vent chantait, dans les chaos de roches fantastiques, les pics vertigineux et les horizons de lumière aveuglante. Et on pouvait finir par se dire que, dans un genre similaire, Hugues de Courson, ancien membre de Malicorne, avait fait plus fort et plus entêtant dernièrement avec son Mozart l'Egyptien.

Pour son nouvel album, le multicolore et voluptueux Otherwise, le duo français semble avoir laissé tomber le compte rendu touristique sur ces pays qui semblent appartenir à un autre monde, pays de titans ou de dieux, pour mettre un peu plus de verdure dans ses paysages arides. Comprenez que sa musique est devenue moins minérale. Les invitations au voyage sont toujours là, mais plus subtiles qu'avant, moins cartes postales new-age vue par les Occidentaux. Et la bande-son du trekking est également plus vivante que jamais. Jusqu'à présent, soyons plus précis, Rajna, malgré ses qualités certaines, n'avait pas su se démarquer suffisamment de sa principale influence, Dead Can Dance, pour être considéré comme un groupe majeur et susciter autre chose que des commentaires, dithyrambiques certes, mais surtout venant de tous ceux qui continuent à attendre désespérément une hypothétique réapparition de Dead Can Dance. D'autant que ce dernier et sa vision ethnique de la pop-music avait quelque-chose de beaucoup plus ensorcelant et abouti que les chants du monde de Rajna. Dans Dead Can Dance, en plus des vocalises transcendantales de Lisa Gerrard, il y avait celles, chaleureusement émouvantes, de Brandon Perry (un timbre à la Jim Morrison, période barbe) qui chantait des blues futuristes à vous soulever de terre - écoutez seulement «How Fortunate the Man With None» pour vous en convaincre... Mais assez parlé de Dead Can Dance. Rajna mérite mieux que cette insistance.

Aujourd'hui, le duo Français est toujours prêt à nous faire partager son goût pour les voyages et les musiques du monde mais c'est à nous d'imaginer la destination à partir d'un mélange multiculturel chatoyant. Musicalement, les influences sont plus vastes et comme d'habitude dans ce cas, à condition de bien mélanger les éléments, le résultat est plus personnel. Les apports ethniques sont toujours là, mais pour habiller des mélodies plus raffinées et moins répétitives que par le passé. «Porcelain Sky» introduit le disque en sonnant comme du Bel Canto (on retrouvera la sensualité du groupe Scandinave tout au long du disque). Le yang t'chin, «un instrument en forme de trapèze possédant une centaine de cordes qu'il faut marteler», fait le lien avec les albums précédents. La rupture s'accentue avec le magnifique «Shall I Go ?», dans le style «Heavenly» de Cocteau Twins, ponctué par un solo de guitare électrique orientalisant. Nous sommes à peine revenus de notre surprise que «Angel» rend un émouvant hommage (involontaire ?) au dernier album de Kate Bush (voix magique, délicates notes de piano et bruits d'oiseaux). Les rythmes électroniques (légèrement techno) du planant «Just My Life» achèvent de nous convaincre que Rajna a su changer ses habitudes pour étancher sa soif de renouveau. Jusqu'au bout du disque, les surprises abondent (grosses guitares sur «Black Humanity» ou wha-wha sur «When I Was a Child» ? Comment est-ce possible ?) et se disputent à l'émotion pure (point d'orgue : «Prima Ballerina»)

Les affinités électives avec Dead Can Dance sont toujours là, parfois accentuées (la voix masculine sur «Lost Memories», le meilleur morceau de l'album) mais ne pénalisent plus la personnalité et l'originalité du groupe. Otherwise mérite pleinement son titre. De la musique pour voir les choses autrement, écouter quelque chose de nouveau et de rafraîchissant. Moins introspectif et plus serein que jamais, Rajna s'ouvre largement au public (y compris le public prog) avec ce cinquième album. Le duo français, en pleine mutation, a fourni un travail mélodique remarquable qui nous aide à rentrer dans son monde apaisant, rempli d'énergie positive nous donnant la sensation de mieux vivre. Ou du moins de vivre libre.

Alain SUCCA

Entretien avec Fabrice LEFÈBVRE :

Traditionnellement, vos voyages nourrissent votre œuvre musicale. Chacun de vos précédents albums semblait avoir une source d'inspiration différente et lointaine (l'Egypte, le Tibet, les temples...). Quelle a été la source principale à l'origine d'Otherwise ?

Otherwise s'inscrit cette fois dans une dimension nouvelle. Nous voulions quitter l'image que nous avions, ou que l'on nous avait attribuée, à savoir celle d'un groupe faisant toujours cette même et ancestrale musique ethnique. Aussi, quand nous avons commencé les enregistrements d'Otherwise, nous avons tout de suite voulu casser cette image et nous avons cherché à utiliser des sons plus modernes, des rythmiques beaucoup plus occidentales et ajouter de nouveaux éléments comme les guitares (basses et électriques) la batterie et d'autre part, Jeanne a composé des textes et du chant pour délivrer un réel message.

Rajna

Sur le plan musical, c'est un changement plus net que d'habitude, presque une révolution dans votre univers : l'apparition de guitare électrique, de chant masculin etc. Avec même un petit hommage à Kate Bush, il me semble. Au moins sur le morceau «Angel»... C'était une vraie volonté de rupture ? Une soif de nouveauté ? Une façon de progresser ? La découverte de nouveaux horizons ?

Nous avons opté pour un réel changement, et cela nous semblait nécessaire dans notre évolution. Nous avions une réelle «soif de nouveauté» et nous voulions faire «autre chose» que ce que nous avions fait jusqu'alors en donnant à nos compositions une touche résolument moderne. Un hommage à Kate Bush, oui, sans aucun doute : nous avons toujours aimé Kate Bush et quelque part, elle fait partie de ceux que l'on a suivi(e)s tout au long de ces années. Avec Otherwise, nous avons entamé une réelle métamorphose, une nouvelle pensée, un laboratoire sonore expérimental. Pour accentuer ce changement, nous avons invité trois musiciens (Hervé et Romain Castre, Hugo Deparis) et deux chanteurs (Amim, un chanteur maghrébin, et Brice Ornas du groupe Omasphere) Pour résumer, je dirais qu'Otherwise constitue une nouvelle césure dans notre discographie sans pour autant bouleverser complètement le son que nous avions, car il reste dans cet album beaucoup d'instruments ethniques, mais le son a été transformé et modernisé. C'est un nouvel élan pour Rajna...

Vous êtes maintenant plus près du groupe Bel Canto que de Dead Can Dance. Que déplorez-vous le plus, le manque de vrai succès de l'un (qui conduit au silence) ou la disparition de l'autre ?

Ce sont les deux que nous déplorons, à vrai dire, car un groupe qui disparaît ou qui meurt, c'est toujours triste. Il est vrai que le dernier album de Bel Canto n'a pas connu un grand succès en Europe, faute de mauvaise distribution et c'est un peu, je le regrette bien, la disparition de ce groupe. Quant à la disparition de Dead Can Dance, je pense qu'elle était malheureusement inévitable, malgré leur «reformation» lors des concerts de 2005-06. Otherwise se rapprocherait plus cette fois-ci de Bel Canto que de Dead Can Dance, en effet.

Quel groupe ou artiste musical aimeriez vous voir ou revoir sur scène ?

Nous aimerions beaucoup voir en concert Kate Bush, David Sylvian, et Porcupine Tree. Et revoir Marillion...

Quel pays rêvez-vous de parcourir ? Quels voyageurs auriez vous aimé être, Alexandra David-Neel ou Magellan ? Quel(s) musicien(s) aimeriez vous rencontrer ?

Dans l'ordre des questions : la Mongolie; Magellan le voyageur car il a fait tant de découvertes importantes; et comme musicien, nous aimerions rencontrer Steve Hogarth...

Qu'est ce qui est le plus important pour vous en tant qu'artistes ? Et en tant qu'êtres humains ?

Ce qui nous semble le plus important en tant qu'artistes et êtres humains sont les relations humaines et le respect de l'autre, le droit à la liberté de pensée.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°64 - Hiver 2006/2007)