BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Human Trafficking pochette

PISTES :

1. Human Trafficking (16:28)
2. Lost (4:07)
3. Regrets (18:44)
4. Loving Child (4:45)

FORMATION :

Steff

(chant)

Simon Caron

(guitares, claviers)

Mathieu Gosselin

(basse)

Perry Angelillo

(batterie)

EXTRAITS AUDIO :

RED SAND

"Human Trafficking"

Canada - 2007

Autoprod. - 44:03

 

 

C'est à un rythme des plus soutenus que s'exprime la créativité de Simon Caron, le leader et guitariste de cette formation canadienne, car voici déjà le troisième album de son groupe Red Sand. Le premier, Mirror Of Insanity, nous avait marqué par son empreinte mélodique et symphonique très forte, largement influencé par le Marillion des débuts. Essai confirmé moins de deux ans plus tard par Gentry qui, tout en s'extirpant notablement de cette influence incontournable, continuait à faire valoir un fort potentiel mélodique illuminé par des solos de guitare poignants. Est-ce que ce troisième opus continue cette belle progression ? A vrai dire non, mais Human Trafficking ne marque pas pour autant un début de déclin pour Red Sand, plutôt un arrêt sur ses qualités et ses défauts.

Comme ses prédécesseurs, il s'articule autour de deux longues pièces (16 et 18 minutes), plus un instrumental lyrique à souhait (4:07) et une "chanson" finale (4:46) encore une fois un peu légère... Comme d'habitude, on se focalisera donc sur ces deux longues pièces qui font évidemment tout l'intérêt du disque. La première, outre qu'elle a le mérite d'aborder un sujet franchement pas gai (les détracteurs du prog ne pourront pas dire que ce style musical ne parle que d'elfes et de dragons !) est aussi la plus réussie. La guitare toujours lumineuse de Simon Caron mène bien sûr tous les débats, soutenue par des claviers, le plus souvent en nappes très symphoniques, également pris en charge par le leader de la formation.

Voilà peut-être un des freins à la progression du groupe : cette difficulté à trouver un véritable partenaire de jeu qui puisse rivaliser avec la guitare autrement que par une assise symphonique. Mais le problème paraît compliqué à résoudre (voir interview). La section rythmique assure sa part avec discrétion, manquant sans doute un peu de personnalité et de véritable place pour s'exprimer pleinement. Par contre, le chant de Steff a pris plus d'importance, tant dans le temps occupé que dans le mixage, qui met sa voix très en avant (parfois un peu trop même), en particulier dans cette première suite. Si les moments calmes lui sont favorables, on est un peu moins convaincu lors de poussées de fièvre (légères, rassurez-vous), car Steff a tendance à prendre alors un ton plus maniéré. Rien de rédhibitoire pour autant, mais un rééquilibrage des masses musicales comme on dit ne serait pas superflu pour l'avenir. Comme il se doit, le morceau s'achève sur un long et splendide solo de guitare auquel nul ne pourra rester insensible.

L'autre pièce de résistance, «Regrets», est un petit peu moins intéressante car elle retrouve les travers des débuts du groupe, à savoir cette impression de collage artificiel entre certaines parties, d'où un décrochage de l'attention en cours de route, et des parties chantées cette fois plus énervantes, notamment sur la fin un brin répétitive. Heureusement, certains passages se révèlent une nouvelle fois splendides, toujours grâce à la guitare "Rotheryenne" de Simon Caron.

C'est donc un album honnête (quand on voit l'enthousiasme et la passion de son créateur, il n'y a aucun doute à avoir sur ce point) que nous propose Red Sand, mais la qualité des sorties actuelles est telle que pour se faire une bonne place dans le cœur des amateurs que nous sommes, il faut bien souvent aller au-delà de cette appréciation. On ne peut donc qu'encourager Simon Caron à poursuivre son ascension vers des sommets plus vertigineux, peut-être en prenant plus de risques musicaux et en réussissant à s'entourer d'une équipe encore plus conquérante. C'est tout le bien qu'on lui souhaite.

Christian AUPETIT

Entretien avec Simon CARON :

Simon Caron

Comme il s'agit de notre première interview, peux-tu revenir sur ton parcours musical ? Qu'est-ce qui t'a motivé à créer Red Sand ?

Le désir de faire de la musique progressive ! Après des années dans le domaine musical à faire des Jingles, à participer à des groupes hommages; et même un CD de musique francophone, je me suis remis en question. Je suis un gars qui se fout des modes. Je sais que le rock progressif a déjà été en meilleure forme mais cela n'est pas grave car c'est la musique que je préfère. Je ne regrette donc en rien mon choix car j'ai eu un excellent accueil dès la sortie du premier Red Sand, et jusqu'au jour où les gens vont me dire que cela est assez je vais faire des albums.

Considères-tu Red Sand comme un véritable groupe ou un projet solo ? Quelle part est accordée à la contribution des autres musiciens ?

Red Sand est beaucoup plus mon projet, un rêve d'enfance. Lorsque j'ai entendu Genesis, Pink Floyd et Marillion à l'époque, j'ai compris qu'un jour moi aussi je ferai une musique de ce type. Pour ce qui est de la contribution des autres gars, je leur donne les pièces avec le clavier, les guitares et le chant déjà fait, puis je laisse Mathieu s'amuser ainsi que Perry. Enfin Stéphane refait mon chant, pour bien sentir l'émotion et les atmosphères de chacune des pièces.

Tu as sorti trois albums en à peine plus de trois ans. Même si ces albums sont assez courts (par rapport à la durée d'un CD !), tu sembles donc très prolifique. Où puises-tu ton inspiration ?

Bon, premièrement la chose la plus importante pour moi est de sentir un sujet qui nous frappe en pleine gueule, comme sur Gentry, avec tous ces prétentieux de la société, ces pédants quoi ! Ils nous dirigent comme de fichues marionnettes, et nous on ne fait rien, on avale la petite cuillère et le plus incroyable c'est qu'on a l'impression qu'on ne s'étouffe jamais, car une de plus ne change rien. Et que dire du trafic humain ? Les gens croient que cela n'existe que dans les pays plus démunis, eh bien faites attention : le phénomène existe même dans votre propre maison, oui sous vos yeux, je parle ici de l'ordinateur. Combien de parents se questionnent sur les destinations de leur propres enfants sur l'internet, avec qui parlent-ils, avec qui correspondent-ils, combien d'entre vous le font ? Tant qu'il y aura des sujets de cette envergure l'inspiration sera là.

Sur ce nouvel album, il n'y a pas de claviériste et c'est donc toi qui prend en charge les claviers. Est-il difficile de trouver des musiciens suffisamment attirés par ce style de musique ? Comptes-tu retrouver un claviériste à l'avenir ?

Je vais être honnête avec toi, le monde des claviéristes est très compliqué. Pour les prochains albums de Red Sand, il est sûr que c'est moi qui les ferai, à moins que... Mais pour ce qui est du reste j'ai bien du plaisir à jouer avec Mathieu, Steff et Perry, qui sont pour moi des éléments clefs pour Red Sand. Nous avons trouvé notre son, malgré ce que pensent certains critiques, qui nous accusent d'être des clones de Marillion, mais ces Marillion n'étaient-ils pas des clones de Genesis pour ces mêmes critiques ? Ces discours sans fin ne m'intéressent pas...

Sur Human Trafficking, tu abordes un sujet particulièrement grave. Qu'est-ce qui t'a amené sur ce sujet ? Penses-tu que des musiciens ont comme un devoir d'aborder ce genre de sujet plutôt que de rester cantonné à un registre de pur divertissement ?

J'ai vu le film Trafic Humain (film canado-américain de Christian Duguay, avec Donald Suthertand et Mira Sorvino, ndr) il y a un an de cela à la télévision, et ce film m'a littéralement renversé. Je ne peux pas croire qu'un être humain normal puisse en arriver à de telles cochonneries avec de pauvres petits enfants, briser littéralement leur enfance pour faire plaisir à de parfaits salauds. Des vies entières sont détruites par cet animal qu'est l'homme, oui l'homme. Je crois que les gars me connaissent bien, ils ressentent exactement ce que je ressens, car en leur donnant les démos, j'explique mes états d'âmes sur le sujet, je parle beaucoup, donc les gars savent exactement le travail qu'ils ont à faire.

Dans ma question précédente, j'aborde le fait que tu choisisses des sujets graves, mais à l'opposé de cela, tu conclus chacun de tes albums par une chanson acoustique tendance «love song», que personnellement je trouve à la limite de la mièvrerie. As-tu conscience de ce grand écart dans ta musique ?

Je dois te dire que comme pour un film, j'aime terminer sur une petite ballade facile qui nous aide à digérer un album avec des compos de plus de 15 minutes. Je trouve cela relax, et cela nous laisse sur un moment de réflexion, histoire de bien prendre conscience du sujet.

Le chant est mixé très en avant sur «Human Trafficking». Etait-ce une volonté de ta part de mettre celui-ci plus en avant que ta guitare par exemple ?

Oui, j'adore le vocal dans cette pièce, le feeling est bon, tout y est. Non pas que les autres le soient moins, mais le vocal à un petit quelque chose que j'aime bien.

Difficile de ne pas évoquer Marillion (époque Fish) à l'écoute de ta musique, même si ce troisième album est le moins directement inspiré par le groupe anglais. Es-tu donc un très grand fan ? Que t'inspire la période Hogarth par rapport à celle de Fish ? Rêverais-tu de jouer aux côtés de Steve Rothery par exemple ?

Marillion a été le plus beau cadeau musical que le monde de la musique ait pu m'apporter. Misplaced Chitdhood est pour moi le plus bel album de musique progressive que j'ai eu à savourer, alors oui je suis un grand fan de Marillion, surtout avec Fish, mais il y a des beaux albums aussi avec Steve Hogarth. Je ne sais pas si cela serait un rêve de jouer avec Steve Rothery, mais si un jour cela arrive pourquoi pas ! Cela pourrait être amusant. Par contre, un rêve que je devrais oublier, c'est de jouer en duo avec Elvis Presley..

On sait le Québec très attaché à la langue française. N'envisages-tu pas d'inclure au moins un morceau chanté en français dans tes albums ?

Jamais, car pour moi chanter en français signifie automatiquement subvention. Une des choses qui me répugne le plus est de voir des artistes Québécois se remplir les poches avec notre argent, sur nos impôts, nos taxes, etc. Donc chanter en français ne m'inspire absolument pas pour ces raisons.

Djezer est l'illustrateur de toutes vos pochettes. Comment l'as-tu rencontré et comment travailles-tu avec lui ? Est-ce toi qui lui indique ce que tu souhaites voir figurer sur les pochettes ?

Je l'ai connu par l'entremise d'une amie de ma conjointe. C'est un spécialiste de la bande dessinée, et j'adore le travail qu'il fait. Il réussit à faire des pochettes qui mélangent la bande dessinée et le réel en même temps, et il est donc en plein dans ce qu'il faut pour mon genre de musique : du rêve et de la réalité en même temps. Pour ce qui est de la conception, je lui fais parvenir un croquis avec toutes les idées de base et lui il s'amuse avec tout ça, il a le contrôle du dessin final.

Pour finir, quels sont tes projets à venir ? Aimerais-tu venir jouer en Europe ?

Mon plus grand rêve serait de venir jouer en Europe, mais cela n'est pas facile et très coûteux. Je ne crois pas que Red Sand ait cette chance un jour, mais il est permis de rêver. En passant je salue tous les fans européens de Red Sand pour leurs encouragements.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°66 - Été 2007)