BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Retroheads - Introspective

PISTES :

1. Rainy Day (5:28)
2. Living In A Bubble (8:31)
3. Black Hole Eyes (6:50)
4. One World (5:35)
5. Be Aware (6:20)
6. I Turn To You (6:32)
7. Slaves Of Gold (7:13)
8. Tidal Wave (8:25)
9. Karma (9:28)

FORMATION :

Ann-Kristin Bendixen

(chant)

Tore Bø Bendinxen

(basse, pédalier de basses, claviers)

Tommy Berre

(guitare)

Deborah Girnius

(chant, flûte)

Trond Gjellum

(batterie)

Mike Mann

(chant)

Gry Anett Stordahl

(claviers, orgue Hammond)

RETROHEADS

"Introspective"

Norvège - 2006

Unicorn Records - 64:22

 

 

Salué dans nos colonnes à l’époque de sa sortie comme une réussite de grande classe, le premier album de Retroheads, intitulé Retrospective (2004), avait été pris en quelque sorte au pied de la lettre, c’est à dire, comme son titre semblait l’indiquer, un hommage nostalgique et plus qu’appuyé à la scène progressive des années 70. Le nom plutôt évocateur de ce nouvel opus, Introspective, signifie-t-il que le groupe a décidé de se nourrir d’une inspiration plus personnelle, toujours est-il qu’il aura réussi, avec seulement deux albums, à se forger une identité distincte, et bien moins assujettie qu’on pourrait le craindre à des canons progressifs passéistes. Comme déclarait son leader, Tore Bø Bendixen (ex-bassiste de Fruitcake et ancien producteur de musique commerciale pour la télé et la radio), dans un entretien diffusé sur le net, «j’essaye d’être ‘rétro’ dans l’esprit, mais pas tant que çà au niveau de l’expression». On ne saurait mieux dire !

Certes, l’influence de certains ténors des ‘seventies’ reste perceptible, en particulier Genesis (la rythmique du premier titre, «Rainy Day», ressemble en effet à celle d’«In The Cage», tandis qu’un court passage de «I Turn To You» évoque, jusque dans les paroles, le fameux «Chamber Of 32 Doors», sur le même The Lamb…), mais la sonorité souvent tranchante des instruments, sans se départir d’une rondeur chaleureuse évocatrice de l’âge d’or des claviers analogiques, est d’une indéniable modernité. Dans le même esprit, la construction des morceaux, d’une logique carrée et relativement ramassée, témoigne d’une urgence typiquement contemporaine. Enfin, et c’est sans doute là que se concentre tout le caractère de la musique de Retroheads, la beauté des thèmes développés, leur fraîcheur mélodique et l’émotion qui s’en dégage, prouvent que le groupe ne suit pas une simple démarche de recopiage, mais invente sans s’imposer la moindre contrainte, avec une sensibilité tout à fait personnelle.

Vous l’avez compris, cet Introspective s’impose vite comme une remarquable réussite, œuvre d’une formation mature et originale, qui doit non seulement au grand talent de compositeur de Tore Bø Bendixen, mais aussi à l’apport de musiciens expérimentés. Tout d’abord, Bendixen, qui assurait tant bien que mal le chant sur le premier opus (à son corps défendant, nous explique-t-il, puisque le chanteur initialement enrôlé lui avait fait faut bond au bout de quelques mois – Tony Johannessen, de Wobbler, avait même été envisagé en remplacement !), a eu la main heureuse en confiant ce poste au talentueux Mike Mann, qui rehausse les compositions de son chant fluide et expressif, d’autant qu’il se voit toujours secondé par Ann-Kristin Bendixen, ainsi qu’une nouvelle recrue, Deborah Girnius, à l’occasion de chœurs de toute beauté. Parmi les autres remaniements intervenus au sein de la formation, on notera un changement de batteur, et surtout l’arrivée d’un deuxième claviériste (une dame s’il vous plait, du nom de Gry Anett Stordahl, ce qui fait peut-être de Retroheads l’un des rares groupes à appliquer la règle de la parité...) et d’une flûtiste/choriste (la sus-mentionnée Deborah Girnius), qui contribuent à donner au son une couleur capiteuse, profonde et naturelle.

Mais la principale qualité d’Introspective est surtout de ne présenter aucun temps mort, pas la moindre baisse de régime, chaque titre étant poli et ciselé à l’image d’une petite œuvre d’art, lié aux autres comme par une imparable logique esthétique, comme une pièce dans une exposition. Chacun à sa façon met en œuvre un dosage subtil entre mélodie et dynamisme pêchu, parfois à l’avantage de la première, comme sur les célestes «Black Hole Eyes» ou «Tidal Wave», tantôt du deuxième, à l’instar du déjà cité «Rainy Day», ou encore de l’excellent «Be Aware» et ses sèches ponctuations de guitare électrique. Au bout du compte, cette alchimie bien sentie semble évoquer un mélange entre le Genesis période A Trick Of The Tail (principalement pour les sons de claviers, dont certains pourraient presque figurer sur Seconds Out…) et le meilleur Saga (ces riffs de guitare nerveux, couplés à des claviers chaloupés au sein de structures relativement carrées). Et pour couronner le tout, n’oublions pas cette petite touche de symphonisme éthéré qui confère toute leur profondeur aux compositions, tout en les enrobant d’une joliesse séductrice.

Voilà qui place sans conteste Retroheads dans le dessus du panier, parmi les formations progressives les plus talentueuses du moment (mais, je dois vous l’avouer, c’était pour moi déjà le cas depuis la sortie de Retrospective). Bon, peut-être ne joue-t-il pas encore en première division - sa musique se donne trop facilement pour cela, j’entends par là qu’elle n’offre guère de surprises au delà d’une lecture au premier degré -, mais sa générosité débonnaire, sa brillance mélodique et son constant bon goût devraient lui assurer un accueil des plus favorable. Pas indispensable, juste immanquable !

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°63 - Automne 2006)