BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Ancient Stone pochette

PISTES :

1. Pavane (1:46)
2. Gaillarde (2:03)
3. The Lark In The Clear Air (2:00)
4. My Load Willoughby's Welcome Home (3:36)
5. Never Weather-Beaten Saile (2:12)
6. Canarie (2:13)
7. La Rêveuse (6:28)
8. Two William Davises (1:32)
9. Con Que La Lavare (1:30)
10. L'Arabesque (4:39)
11. The Butterfly (1:56)
12. Delitae Musicae (1:15)
13. Suite r-moll [Allemand Courant Saraband Aria Gigue] (13:55)
14. Allemande - Tripla (2:34)
15. What Child Is This? (3:18)
16. Mille Regretz (1:30)
17. Divisions Upon An Italian Ground (2:55)
18. Jouissance Vous Donnerai (2:36)
19. Les Bouffons (2:44) 

FORMATION :

Yasuo Asakura

(luths renaissance et baroque, théorbe, vihuela, guitare acoustique, percussions)

Nozomi Yamamoto

(chant)

Yuri Yamamoto

(flûtes à bec, cromorne, percussions)

Ichiko Tubota

(viole de gambe)

Kenji Imai

(flûte à bec)

INVITÉS

Mari Yasui
(tin whistle, flûte irlandaise)

Mari Tanaka
(harpe irlandaise, bodhran)

EXTRAITS AUDIO :

RINGING RING

"Ancient Stone"

Japon - 2007

Muséa Parallèle - 61:26

 

 

Je suis censé faire la chronique d'un disque de musiques baroque (XVIIe et XVIIIe siècles), renaissance (XVe et XVIe siècle) ou traditionnelles anglo-saxonnes. Vous y êtes ?! Allons-y. Ancient Stone, c'est le titre du disque, est publié par Musea Parallèle. Ringing Ring, c'est le nom du groupe de jeunes japonais qui, en interprétant brillamment ces dix-neuf morceaux plus ou moins longs (de 1:17 à 13:57) de musique plus ou moins ancienne, avec des instruments acoustiques d'époque (luth, viole de gambe, cromorne...), ont su, ouvrez les guillemets «capturer l'essence de cette musique et y rester fidèle, vaille que vaille» (sic). Pourquoi s'en étonner, d'ailleurs, quand on connaît la passion et le respect des musiciens japonais pour les musiques dites classiques ?

Si je suis censé faire une chronique de ce disque, je ne suis pas censé l'encenser (comme dirait l'autre). Mais je vais tout de même tenter d'expliquer sa présence dans nos colonnes, en prenant soin d'éviter de le comparer à du «Mostly Autumn unplugged», comme le premier inculte venu (bien que sur le traditionnel «Butterfly», il soit tentant de le faire). Car autant le préciser tout de suite, nous sommes loin de l'acception «musiques progressives» habituelle, même au sens large du terme. Et sans remettre en cause la qualité de ces compositions, ni l'intensité de l'émotion et de l'authenticité qui s'en dégagent, il n'est pas non plus possible de les apparenter à une musique qui «participe au progrès». En d'autres termes, je pose une question : quel est l'intérêt d'en parler dans Big Bang ? Avant tout parce qu'un Big Bang Parallèle n'existe pas encore. Ensuite, entre musique progressive et musique baroque ou renaissance, ce ne sont pas les lignes parallèles et les passerelles qui manquent (Vital Duo...), et enfin, cet Ancient Stone est constitué de morceaux plutôt courts (sauf cette «Suite Allemande» de 14 minutes, trop barbante pour que ça vaille la peine de s'attarder dessus), chatoyants et variés, ce qui évite à l'ennui de s'installer.

Voici donc un agréable pêle-mêle de musique de chambre, de madrigaux, de traditionnels irlandais, de petites pièces instrumentales, de soli nostalgiques et poignants de guitare acoustique ou de viole de gambe où passent l'écho assourdi de notes boisées, interprétations authentiques de compositions d'artistes comme Josquin DesPrez, John Dowland (Sting vient de donner l'exemple en lui consacrant entièrement son dernier disque) ou Marin Marais («L'Arabesque»), ce célèbre artiste du XVIIe siècle révélé au grand public en 1991 par le film Tous Les Matins Du Monde. Dix neuf morceaux choisis savamment avec comme fils conducteurs la grâce, la délicatesse, la fragilité, et les respirations profondes, car le silence aime ces notes, ces mesures, ces cadences parfaites, les habille d'un rien. Le tout interprété dans une ambiance intimiste, avec calme et sérénité et, accessoirement, quelques accès de joie subtile («Allemande Tripla») ou quelques brèves pointes de fièvre, mais nettement insuffisantes pour convaincre les inconditionnels exclusifs de, disons, Marilyn Manson.

Pendant les ballades irlandaises ou les thèmes baroques, on s'imagine évoluer dans un roman anglais du XVIIIe, ce qui nous ramène à ce cher Tackeray et à la bande originale du film Barry Lyndon. Sur les morceaux les plus enlevés, il serait plus pertinent d'évoquer le Angelo Branduardi des Futuro Antico. Ou, mieux, ne pas hasarder de comparaison oiseuse et laisser les compositions parler d'elles mêmes. Car elles en ont, des choses à raconter, ces compositions. Je le répète, si l'interprétation est conventionnelle, c'est le choix et le mélange des genres qui est intéressant ici. Avec, au passage, quelques menues surprises comme ce «What Child Is This», chant de Noël inspiré de«Greensleeves» , une mélodie du XVIe siècle, qui ne vous sera pas inconnue, surtout si vous fréquentez les églises anglicanes ! Ma préférence à moi ? Elle va «naturellement» vers le conclusif «Les Bouffons», gai et rafraîchissant comme son titre le laisse suggérer, et je pense davantage à l'Adelard Rousseau de Malicorne qu'au «Saltimbanques» de Ange, comme j'ai pu, consterné, le lire quelque part.

Mais tout ceci, Ange, Mostly Autumn et consorts, toutes ces citations typiquement progressives ne sont pas l'essentiel, simplement un moyen commode de se souvenir que ceci est une chronique pour le magazine Big Bang. Ancient Stone est un agréable (à défaut d'être inoubliable) voyage dans le temps et... l'espace (direction le Japon), et la beauté, l'originalité, la richesse, la diversité des thèmes choisis comme bande son de ce voyage, ainsi que l'authenticité de l'interprétation de Ringing Ring, se suffisent à elles mêmes pour nous inciter à l'effectuer sans crainte de regretter pendant ce temps des musiques plus typiquement progressives.

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°67 - Automne 2007)