
PISTES :
1. Dark Water (Part One) (4:11)
2. Wake Me Up (5:43)
3. Copernicus (2:52)
4. Brutal Architecture (6:19)
5. Nether (4:03)
6. Dark Water Part Two (1:38)
7. The Fall Of Icarus (6:30)
8. Resolution (7:30)
9. Rainy Days And Pastel Grays (7:13)
10. Millennium 3 (7:15)
11. Mariner (11:29)
FORMATION :
Tommy Amato
(batterie, piano)
Mark McCrite
(guitare, chant)
Erik Norlander
(claviers, chant)
Don Schiff
(stick)
ROCKET SCIENTISTS
"Brutal Architecture"
États-Unis - 1995
Kinesis - 64:50
Force est de reconnaître que dans la production actuelle, la plupart des formations américaines tirent leur épingle du jeu par d'impressionnantes qualités techniques. Néanmoins, cette virtuosité, parfois peu maîtrisée, n'est utilisée qu'au profit d'une musique flatteuse qui n'évite pas le spectaculaire, et où la dimension émotionnelle ne brille que par son absence. Cette tendance hautement narcissique de l'exercice de démonstration est surtout perceptible chez ces musiciens qui ne rechignent pas à s'approcher de styles notoirement prédisposés à ce genre d'excès autocomplaisants : le heavy-metal, le jazz-rock ou la musique expérimentale.
De plus, l'enthousiasme généré par cette instrumentation hors pair a une fâcheuse tendance à retomber dès lors qu'apparaissent certains stéréotypes musicaux fréquemment utilisés par les Américains : sonorités très accessibles (notamment les vocaux), qui traduisent et révèlent l'empreinte plus ou moins consciente des radios FM, média omniprésent et quasi-dictatorial, distillant (à longueur d'onde et de journée) une musique totalement aseptisée, conformiste et formatée à l'inébranlable structure couplet-refrain. Le "FM-ment correct", si l'on peut dire...
Rocket Scientists, quatuor californien, déjà auteur d'un premier album en 1993 (Earthbound, aux tendances pop affirmées), sans renier ses origines, réussit avec ce second opus à doser ces mêmes ingrédients de manière tout à fait satisfaisante.
Bien sûr, on pourra reprocher aux parties chantées de se cantonner à un format fort conventionnel. Mais reconnaissons à celles-ci le mérite d'être tout de même d'excellente facture et de savoir se faire discrètes pour qu'apparaissent les développements instrumentaux tout à fait jubilatoires.
Si logiquement, de par son incontestable statut de leader, le claviériste Erik Norlander (qui est également chanteur, ingénieur du son, producteur et principal compositeur !), est très mis en exergue, c'est fort heureusement par son talent que ce musicien s'affirme comme le principal artisan de cette imposante oeuvre progressive. Résolument modernes, ses claviers ne rejettent aucunement le patrimoine des décennies passées, tant par l'utilisation judicieuse d'un mellotron ou d'un orgue Hammond que par des mélodies accrocheuses et une instrumentation mélodique héritée du meilleur néo-prog anglais.
Tout comme Norlander, Mark McCrite (guitare, chant), Don Schiff (stick) et Tommy Amato (batterie) ont le mérite, au-delà de leur incontestable maîtrise instrumentale, de savoir s'effacer devant l'intérêt des compositions. Ainsi, le duo basse-batterie est très impressionnant par son inventivité, mais s'astreint à forger une solide architecture rythmique qui est totalement au service d'une musique chaleureuse et empreinte d'une profonde et touchante nostalgie.
Il convient de considérer ces onze compositions (1:38 à 11:29) comme une véritable entité pour en apprécier toute la richesse; cependant, il s'en détache une pièce, "Mariner" (11:23), qui brille par son ambition et sa réussite : une pure merveille de sensibilité, d'aboutissement, tant elle s'avère prenante et imagée. Ce constant souci mélodique approche la perfection et ce titre prouve à merveille que toute technique, si exceptionnelle soit-elle, n'est jamais aussi efficace que lorsqu'elle touche l'âme humaine par le rêve et l'émotion.
Même si "Mariner", qui clôt l'album, a tendance à s'imposer comme sa pièce maîtresse, le reste vaut largement le détour, et propose l'impossible union d'un néo-prog à l'américaine et d'un symphonisme emphatique magistralement interprété (et qui jouit, c'est à souligner, d'une production digne d'une 'major'). Citons pour mémoire l'énergique "Wake Me Up" (5:43), autre réussite incontestable, qui allie mellotron climatique et solos de daviers époustoufflants, ou le plus retenu "The Fall Of Icarus" (6:30), avec de magnifiques parties de piano acoustique.
Rocket Scientists, que l'on n'attendait pas à ce niveau, vient de réaliser une œuvre impressionnante par sa maturité et son interprétation quasi-parfaite, qui arrive de manière fort convaincante à faire rimer accessibilité et ambition artistique. Sans m'avancer, un disque avec lequel il va falloir compter dans l'année en cours.
Olivier PAUTONNIER
(chronique parue dans Big Bang n°15 - Printemps 1996)

