BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Extremos pochette

PISTES :

1. Breve Pieza Rockera VI (3:37)
2. Breve Pieza Rockera VII (3:20)
3. Sonido Vital Uno (3:33)
4. Breve Pieza Rockera VIII (2:42)
5. Breve Pieza Rockera IX (3:10)
6. Sonido Vital Dos (6:03)
7. Breve Pieza Rockera X (2:23)
8. Tiempos De Paz (2:45)
9. Viajero Astral (15:14)

FORMATION :

Jaime Rosas

(claviers)

Rodrigo Godoy

(basse, guitare, chant)

Alex von Chrismar

(batterie)

JAIME ROSAS TRIO

"Extremos"

Chili - 2004

Muséa - 42:43

 

 

Le trio. Formule idéale du rock, je veux bien. Cream, le Jimi Hendrix Experience et tant d'autres l'ont prouvé. Pour le prog, il y a bien ELP et Rush mais cela me semble davantage contestable. Je vais encore me faire mal voir en empruntant un raccourci mais le prog, surtout le prog symphonique, c'est quand même l'art de la fioriture autour des trois accords de base du rock, donc une musique qui à l'origine (avant Pro-tools et consort) a besoin de monde aux manettes. Par conséquent, faire du prog à trois, c'est comme jouer au tennis à trois. La partie est déséquilibrée. Jaime Rosas Trio (JRT) fait donc du prog à trois, basé essentiellement sur les claviers. Evidemment, il suffit de lâcher la configuration du groupe (basse, batterie, claviers) pour qu'on convoque ELP. De quoi appréhender leur disque avec une pleine caisse d'à priori négatifs. ELP revisited ? Marre des ersatz.

Pour éviter de me rendre coupable d'un oubli scandaleux, j'ai écouté le disque. Surprise ! J'ai bien aimé. Je n'ai pas éprouvé de véritable bouffée de joie chrétienne augmentant mes chances de récompense céleste, mais simplement un plaisir simple et direct. Le plaisir disparaît aussitôt le disque rangé dans ma CDthèque mais pendant l'écoute, il est en chêne massif. Et si Jaime Rosas et ses sbires ne renieraient pas, même sous la torture, la prestigieuse influence Emersonienne, les Chiliens font davantage allusion à l'énergie hallucinatoire du Balletto di Bronzo qu'au symphonisme exacerbé de Nexus. Si vous voyez ce que je veux dire. Ou à la rigueur l'ELP du premier album, avec l'orgue Hammond rugissant et le piano languissant.

Quoiqu'il en soit, JRT propose une alternative à la surenchère de moyens et de sons modernes utilisés par la plupart des groupes aujourd'hui. JRT, c'est un peu le combo garage du prog. Un son cinglant, rugueux et dépouillé sans être repoussant ni rudimentaire, brut sans être brutal. Interprétation dynamique mais sans aucune sécheresse et qui imprègne l'air d'une pulsation magique. Musique naturelle et saine, sans colorant, sans concession. Compos courtes et directes. Franc du collier. Même les solos de piano romantique ou de synthés sont nerveux et habités par une flamme revigorante. Un lyrisme latin mais light, sans calorie. La fièvre, toujours, à l'extrême. Et derrière les dix doigts qui courent, la grâce. Car Jaime Rosas est un homme de goût (le nôtre) et qui a du cœur. Il le met à l'ouvrage. JR fait pourtant partie du clan des sorciers diplômés es-claviers volcaniques mais sans pour autant appartenir à la famille des mégalos. Avec sincérité et enthousiasme, il nous emmène à la croisée des chemins menant au prog et au rock. A la lisière de la poésie romantique. Là ou la musique tremble et balbutie encore. Où les choses et les signes subsistent amoureusement enlacés, où les forces de vie et de mort sourdent et s'apprêtent à éclore en noces de lumière et en obscurités furieuses.

JRT réinvente le trio prog avec une musique qui roule comme une boule, tour à tour massive puis frêle, lisse puis grenue. Dans notre esprit, elle prolifère en agencements ordonnés ou en amas chaotiques, peuplant notre espace sonore de sa puissante et mystérieuse présence. Œuvre faussement intimiste, généreuse, glissant à nos oreilles qu'en art comme en amour tout est affaire de don, œuvre qui finalement, modestement, avec persévérance, nous transporte hors de nous, hors du temps. A condition de s'arrêter deux minutes pour écouter. Ecouter le bruit de la simplicité, le bruit du bonheur.

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°54 - Juillet 2004)