BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Trying To Kiss The Sun (3:55)
2. Waiting For A Smile (7:04)
3. I Don´t Know What It´s Like (4:32)
4. Sugar For The Ape (5:03)
5. Side By Side (8:35)
6. You (6:49)
7. Tell Me Why (5:08)
8. Believe Me (5:14)
9. Sunday Morning (4:29)
10. Home Again (8:52)

FORMATION :

Yogi Lang

(chant)

Karlheinz Wallner

(guitares)

Phil Paul Rissettio

(batterie)

Andreas Wernthaler

(claviers)

Stephan Ebner

(basse)

RPWL

"Trying To Kiss The Sun"

Allemagne - 2002

Tempus Fugit - 59:32

 

 

Mais que prennent donc nos voisins d'Outre-Rhin pour avoir à ce point la tête dans les nuages, si l'on en juge au degré d'apesanteur régulièrement atteint par leurs productions musicales ? En lévitation permanente depuis le début des années 70, frappé de plein fouet par ces accords aériens qu'un certain groupe anglais iconoclaste a teintés d'un rosé indélébile, le rock progressif en provenance d'Allemagne refuse toujours obstinément de redescendre sur terre. Et voilà que ce pays, déjà réputé pour son fameux kraut-rock déjanté à l'humour saugrenu, son space-prog cosmi-kolossal aux accents gutturaux, ou encore son psychédélisme synthétique aux boucles hypnotiques, donne maintenant ses lettres de noblesse à un genre certes récurrent, mais rarement honoré avec un tel brio : le néo-kraut-Floyd à la sauce planante. Ce néologisme barbare, sous couvert d'ironie exagérément expéditive, désigne en réalité une spécialité savoureuse, sorte de plat gastronomique à base d'ingrédients finement réchauffés, qui vaut à RPWL une notoriété grandissante et amplement méritée. Gros plan sur un groupe surdoué sous influence majeure...

Si, à force d'accumuler les références, certaines formations sont parfois difficiles à situer, d'autres adoptent en revanche une démarche parfaitement transparente qui simplifie considérablement la tâche du chroniqueur. RPWL (contrairement aux apparences, ce sigle ne signifie nullement Rassemblement Panislamique des Wahhabites Lapons, mais correspond bel et bien aux initiales des quatre membres fondateurs, à savoir le bassiste Chris Postl et le guitariste Karlheinz Wallner, tous deux transfuges de l'ex groupe néo-progressif Violet District, renforcés du batteur Phil Paul Rissettio et du chanteur Yogi Lang) a au moins le mérite d'afficher ostensiblement ses influences, pour ne pas dire ses valeurs musicales, au point d'en faire une véritable vitrine pour les amateurs invétérés - et non encore blasés - d'un petit groupe anglais prometteur connu sous le nom de Pink Floyd. Créé à l'origine comme un simple groupe de reprise de son illustre inspirateur (exercice dont on peut mesurer l'intérêt au sein de la compilation Signs Of Life - A Tribute To Pink Floyd, paru chez Angular Records, à travers le titre «Cymbaline», habilement transfiguré), RPWL fait toutefois montre d'un talent beaucoup trop important pour être cantonné dans un simple rôle de recopiage, fut-il virtuose.

Témoin de cette brutale reconversion, l'album God Has Failed, sorti en 2000 et uniquement constitué de compositions originales, lance déjà un sacré pavé dans la mare, au point de créer un petit événement auprès du public progressif averti. Rarement, en effet, un groupe se sera permis d'approcher aussi près de l'esprit du Floyd sans que la comparaison ne lui soit préjudiciable ou même fatale, mais constitue au contraire un atout de séduction majeur. A ce titre, God Has Failed peut être considéré comme une véritable profession de foi en faveur d'une pop gracile et éthérée, de facture extrêmement classique, nappée de guitare langoureuse et saupoudrée d'une pincée de bruitages psychédéliques dans le plus parfait esprit de qui vous savez. Littéralement gonflé à l'hélium, cet opus frappe également par son élégante simplicité, une sorte de pureté mélodique qui s'exprime au sein de compositions relativement courtes, au format chanson quasiment traditionnel. Autrement dit, un florilège de perles pop aux refrains imparables, dans un style d'une épure et d'une légèreté qui ne manque pas de fasciner.

Fort de cette première et éclatante réussite, RPWL décide maintenant d'enfoncer le clou, grâce à un album au titre parfaitement en phase avec cette florissante fin de printemps. Trying To Kiss The Sun reprend donc les choses là où God Has Failed les avait laissées, enfilant avec une confondante fluidité une dizaine de pop-songs vaporeuses et hyper sophistiquées, dont l'apparente légèreté s'appuie en fait sur une solide et accorte charpente mélodique. La recette fonctionne une nouvelle fois à merveille, et il parait difficile de ne pas succomber au charme puissant qui émane de ces ballades lumineuses, dans lesquelles harmonie et sérénité semblent être les principaux mots d'ordre.

Pourtant, sans chercher ouvertement à s'affranchir de l'ombre toujours prégnante du Floyd, RPWL parvient tout de même à affirmer une personnalité plus distincte que sur son premier opus, en développant un son occasionnellement plus sec et dynamique. Pour preuve, le titre éponyme ouvre l'album sur une rythmique de guitare électrique mordante, quasi agressive, créant d'emblée un climat d'une imperceptible âpreté que les morceaux suivants, malgré leur joliesse paisible, ne démentent que partiellement. La guitare de Karlheinz Wallner, au lyrisme toujours très Gilmourien (cf : le solo simple et touchant qui clôt l'album), se fait en effet plus terrienne, parfois presque bluesy (sur le titre «Sugar For The Ape»), contrastant furtivement avec les nappes évanescentes de synthétiseur.

Certes, RPWL ne révolutionne guère sa musique, mais le changement subtil du dosage des ingrédients utilisés laisse entrevoir un groupe peut-être moins figé qu'on pourrait le croire dans une recette rigide et éprouvée. Tout au plus peut-on regretter un certain manque de distance par rapport au caractère sérieux des compostions, un lyrisme taciturne (accentué par le chant très propre et détaché de Yogi Lang, dans un anglais irréprochable) qui, allié à la froideur contemplative de certains passages instrumentaux, engendre à la longue une impalpable sensation d'austérité. Sans doute ce dépouillement formel est-il le prix à payer pour aboutir à cette «art-pop» ultime et épurée, tout simplement belle...

Trying To Kiss The Sun est donc un album hautement recommandable, voir même nécessaire pour tous ceux qui ont déjà succombé à l'appel céleste de ces orfèvres de la mélodie. Reste à savoir si le groupe saura prolonger à l'avenir l'enthousiasme généré par ses deux premières œuvres. Aux dernières nouvelles, comme l'annonce laconiquement le livret de l'album, Chris Postl vient en effet de quitter la formation, récemment complétée par le bassiste Stephan Ebner et le claviériste Andreas Wernthaler. Virtuellement amputé d'une initiale, RPWL se trouve pourtant à un moment décisif de sa carrière, condamné à faire au moins aussi bien, si ce n'est à se renouveler, pour rebondir sur sa réputation d'ores et déjà flatteuse. Car, à n'en pas douter, le public potentiel de ce groupe hors mode (à défaut d'être hors norme) dépasse largement le seul cénacle progressif...

Olivier CRUCHAUDET

Entretien avec Karlheinz WALLNER :

Les amateurs de rock progressif connaissaient déjà certains d'entre vous à travers le groupe Violet District, dont l'unique album Terminal Breath est sortit en 1992. Quelques années plus tard, RPWL est apparu, d'abord avec une reprise de "Cymbaline" sur un hommage à Pink Floyd, puis avec un album de compositions originales où l'influence du Floyd restait prédominante. Pouvez-vous nous retracer votre parcours et votre évolution musicale ?

Chris et moi-même faisions effectivement partie de Violet District. Terminal Breath, produit par Yogi Lang, obtint un réel retentissement auprès des fans et critiques de rock progressif. Après la séparation du groupe, certains d'entre nous, étant restés en contact entre-temps, ont décidé de démarrer une nouvelle aventure, avec le batteur anglais Phil, et de jouer des reprises de Pink Floyd, juste pour le plaisir. La version de "Cymbaline" que vous évoquez est un bon exemple de notre réappropriation de leur répertoire. Nous étions tous originaires de la même région et avions déjà joué ensemble dans différents projets. Nos premiers concerts furent de vrais succès et très vite, nous avons commencé à écrire nos propres morceaux. Mais la musique de Pink Floyd demeure une référence incontournable pour nous. Bien sûr, il était aussi très excitant d'expérimenter la quadriphonie - je me souviens d'une version particulièrement mémorables d'"Echoes", qui dura près de 40 minutes ! Jouer la partie centrale en quadriphonie, c'est quelque-chose d'extraordinaire, et pas seulement pour le public, je peux vous le dire !

Peux-tu nous en dire plus sur ton parcours personnel, de tes débuts à RPWL en passant par Violet District ? Et en particulier sur ton évolution musicale, d'un rock plutôt néo-progressif à un style plus ambitieux, mais aussi plus concis ?

Quand j'ai commencé à jouer de la guitare, dans les années 80, mes préférences étaient du côté du hard-rock et du heavy-metal - mes groupes favoris étaient Deep Purple, Metallica, Queensryche, Iron Maiden, etc. Puis j'ai découvert Marillion, Rush, Yes, Genesis et Pink Floyd, et je me suis intéressé à leurs compositions (les rythmes impairs, les arrangements longs et complexes). J'ai essayé de faire de même, en compagnie de Mischa Schleypen, qui tenait les claviers et le chant dans Violet District. Après la séparation de ce groupe, j'ai joué dans divers groupes de reprises, fait des séances de studio, etc., dans toutes sortes de styles, aussi bien la pop que la soul, le funk et un peu de jazz. En ce moment, j'apprécie des groupes comme Radiohead ou Kula Shaker. Mais j'apprécie les chansons avant tout pour le "feeling" qu'elles dégagent, pas pour leur complexité ou l'intelligence de leurs arrangements. La qualité d'une chanson m'importe plus que la virtuosité d'un solo de guitare.

Le nouvel album, Trying To Kiss The Sun, se situe dans la même veine que le premier, en plus personnel, notamment au niveau du son plus 'brut' de la guitare. Faut-il y voir une tentative consciente de vous émanciper de la référence Pink Floyd ?

God Has Failed était un premier album typique. Bien qu'ayant déjà donné pas mal de concerts déjà, à l'époque, le groupe n'était pas encore totalement "fini" en tant qu'entité musicale. Nous étions enthousiastes à la seule idée de coucher nos idées sur bande. Trying To Kiss The Sun fut une expérience nouvelle pour nous, davantage un vrai travail de groupe. Au début de l'enregistrement, nous ne savions pas très bien où nous allions. Je dirais que si les deux albums sont différents, c'est que nous avons tous évolué, nos préférences également, et cela se ressent logiquement dans la musique. Nous trouvons également Trying To Kiss The Sun plus personnel, tout simplement parce que RPWL est désormais un vrai groupe !

Quelle idée vous faites-vous de votre public ? Pensez-vous que Trying To Kiss The Sun s'adresse à un auditoire particulier ?

Quand on compose, qu'on fait le bœuf en répétition pour trouver des idées, on ne pense pas vraiment aux gens qui écouteront les morceaux une fois terminés. On fait la musique avant tout pour soi. Mais je pense que certains titres de cet album sont plus "rock", d'autres plus "symphoniques". Il y a donc une certaine variété, et donc je ne pense pas qu'une catégorie particulière de gens, à l'exclusion de toute autre, écouteront notre musique. Nous savons d'expérience, par exemple en référence à un concert en Pologne où nous avons joué devant 800 personnes, que notre public est très varié.

Peux-tu nous en dire plus sur vos influences, et plus généralement sur le genre de musique que vous aimez écouter ? Avez-vous fait des découvertes intéressantes ces derniers temps ?

Chacun d'entre nous a ses propres influences, et elles sont souvent très différentes. Notre seule véritable influence commune, c'est Pink Floyd, c'est ce qui nous a réunis quand nous avons débuté comme groupe de reprises. Je crois que chacun fait ses propres "découvertes", ce qui m'importe vraiment est que le futur troisième album s'inspire de celles-ci.

Pensez-vous être arrivés aujourd'hui à une "formule" qui fonctionne parfaitement, un équilibre entre accessibilité mélodique, format "chanson" et arrangements recherchés, ou doit-on attendre de vous des changements majeurs à l'avenir ?

C'est une question difficile... Il est impossible de prévoir ce qui se passera pour le prochain album, avec cinq personnalités différentes aux manettes. Les deux premiers albums sont différents parce qu'il s'est écoulé plusieurs années entre les deux. Et puis, tout le monde change, évolue. Donc, difficile de vous répondre.

Que pensez-vous de la scène progressive actuelle ? Estimez-vous en faire partie intégrante ?

Je ne crois pas que nous soyons un groupe progressif typique. Nous faisons juste des chansons... Ceci dit, je pense que notre approche peut plaire à beaucoup de gens, y compris bien sûr des amateurs de rock progressif.

Peux-tu nous en dire plus sur vos projets en matière de concerts ? Et en particulier de votre venue prochaine en France...

Nous revenons tout juste d'une tournée européenne qui est passée par l'Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, la Pologne, etc. Et nous en sommes très satisfaits ! Nous nous apprêtons maintenant à participer aux festivals d'Orthez (NdLR : le groupe allemand a du au dernier moment annuler son voyage dans le Béarn, à cause de problèmes de santé du chanteur Yogi Lang) et de Royan. Nous nous en réjouissons d'avance car nous n'avons pas eu l'opportunité de jouer en France jusqu'ici. Nous avons par ailleurs beaucoup de contacts pour la suite. En attendant, Trying To Kiss The Sun sortira aux Etats-Unis en juillet, et nous préparons un CD d'inédits et de versions live qui sortira l'automne prochain. Puis il y aura une autre tournée européenne. Et nous avons déjà beaucoup d'idées pour le troisième album !

Un dernier mot ?

Essayez d'embrasser le soleil !! (rires)

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°44 - Juin 2002)