BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Babel Lights (16:34)
2. Ayanda (inst.) (11:51)
3. The Crawler (13:49)
4. Alone (16:23)
5. Requiem (11:25)
6. Epilogue (inst.) (3:35)

FORMATION :

Vynce Leff

(claviers, guitares électriques et acoustiques, chant)

Pascal Bouquillard

(chant, basse)

Damien Gadenne

(batterie, percussions)

Benoit Campedel

(guitare électrique)

AVEC

Marine Campedel
(violoncelle, vocalises)

Stephane Geille
(piano [2])

Oliver Charmeux
(flûte [6])

SAENS

"Escaping From The Hands Of God"

France - 2002

Cyclops - 73:51

 

 

Si les interviews représentent souvent beaucoup de travail en terme d'élaboration (et de transcription, quand elles concernent des groupes étrangers), il faut avouer qu'elles peuvent également réduire la tâche du chroniqueur. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, le groupe francilien, que nous avions connu sous un autre nom (à une lettre près) il y a deux ans, répond en effet aux principales questions que vous vous posez certainement sur les changements intervenus depuis la parution de son premier album, Les Regrets d'Isidore D.; ce qui nous permet d'aller à l'essentiel, la musique...

Et bien nous en prend, puisque cette dernière n'est assurément pas facile à décrire. Comme quoi, ce que le groupe nous apporte d'une main, il nous le reprend de l'autre. Car une chose est certaine, tous les chroniqueurs (de la Terre, soyons fous !) qui auront en charge l'analyse d'Escaping From The Hands Of God vont demeurer perplexes de longues écoutes durant. Non pas que cet album soit difficile d'accès, comme pourrait l'être une œuvre aux velléités expérimentales, simplement il développe un nombre incroyable d'idées, souvent très bonnes, qui s'ébattent en toute liberté au sein de longues compositions. Ces dernières, au nombre de six, s'avèrent d'ailleurs d'un point de vue formel les parfaits symboles de la richesse évoquée plus haut. Imaginez que les cinq premières d'entre elles font toutes plus de 10 minutes (la plus étendue culminant à 16:34), avant que la dernière (instrumentale, comme la seconde d'ailleurs) ne conclue l'album sur 3 minutes 30 seulement. Wouahou !!!

Mais ce «wouahou !!!» là n'est pas seulement admiratif; il évoque aussi le risque pour Saens de perdre quelques auditeurs potentiels en cours de route. Car soyons lucides, le pari est risqué pour nos amis. L'ambition est certes la marque de fabrique du courant progressif, mais elle n'est ici aucunement tempérée par un traitement formel conciliant. D'un autre côté, c'est tout à l'honneur de Saens de ne se cacher derrière aucun artifice pour se rendre plus facilement abordable. Escaping From The Hands Of God, plus que la grande majorité des albums issus de notre courant, se dévoile donc progressivement, à coup d'écoutes attentives. Pour ma part, au moment où j'écris ces lignes, j'en suis à ma onzième, et force est de constater que ma patience est largement récompensée. La lumière sur ces longues compositions, à l'architecture rythmique soignée, se fait alors, aidée en cela par des thèmes mélodiques forts. Ceux-ci, s'ils apparaissent à intervalles réguliers, ne sont la plupart du temps exploités qu'une fois au sein d'un même morceau. Comme si finalement le groupe voulait utiliser le maximum de ses idées. Ce constat, s'il ne facilite pas la découverte rapide de l'album, n'en demeure pas moins le garant de son 'bon' vieillissement. Les écoutes successives ravivant mêmes, à l'inverse des vêtements passant régulièrement en machine, les couleurs harmoniques de la musique que Saens nous dévoile par petites touches subtiles...

Ainsi, comme pour Les Regrets d'Isidore D. d'ailleurs, il n'est guère possible ici de comparer Saens à une autre formation. Pour beaucoup d'entre vous, cette observation sera positive, garante de découvrir une musique personnelle (ni vraiment 'seventies', ni vraiment moderne), mais il en sera d'autres qui regretteront de ne pas en savoir davantage. Quoi qu'il en soit, le rock progressif découvert sur Escaping From The Hands Of God est enthousiasmant, car on l'écoute finalement sans a priori. Les musiciens, pour leur part, sont impeccables, et d'un point de vue général on constate un rééquilibrage entre les guitares et les claviers, ces derniers étant jusqu'alors un peu en retrait. Au niveau du chant, Pascal Bouquillard profite pleinement de l'utilisation de l'anglais (un seul titre est en français), qui écarte de fait les inévitables références à Christian Décamps. Et c'est tant mieux.

Vous le voyez, cet album a tous les atouts pour séduire dans le temps tous ceux qui souscriront à la grande ambition de Escaping From The Hands Of God. Car la présente chronique n'a d'autre but que de vous convaincre que le jeu en vaut la chandelle. Voici un album qui joue en effet sur la durée, là où tant d'autres (souvent réussis et respectables d'ailleurs) se satisfont d'un résultat plus immédiat... La chose est suffisamment rare pour être soulignée, alors soulignons !

Olivier PELLETANT

Entretien avec Vynce LEFF, Pascal BOUQUILLARD
& Benoît CAMPEDEL :

Même si on vous connaît déjà un peu, pouvez-vous vous présenter en quelques lignes, c'est-à-dire nous donner les dates les plus significatives de votre existence en tant que groupe ?

VL : L'histoire de Saens a commencé en septembre 1996. A cette époque, Pascal cherchait un ingénieur du son pour enregistrer une démo de son groupe de rock progressif... et c'est moi qui ai été recruté pour le job dans mon studio audionumérique, en tant que... producteur. Je n'ai pas pu résister à l'envie de jouer des petits bouts de guitare pour donner plus de «pêche» au morceau. Je crois que c'est ce qui a mis la puce à l'oreille de Pascal.

PB : En effet, au départ, nous étions chacun dans un groupe différent, et Vynce était venu gagner quelques sous en nous enregistrant. J'ai tout de suite été impressionné par son professionnalisme. Vynce a ensuite rencontré Benoît par le biais de discussions sur Internet. Notre première rencontre avec lui s'est faite dans le studio de Vynce, juste au moment où nous étions en train de finir d'enregistrer la maquette de «Sagesse» (Les Regrets d'Isidore D.).

BC : C'était marrant de voir directement en situation Pascal et Vynce en pleine prise de son au studio... qui m'ont fait «chut !» de la main pour ne pas gâcher la fin de la prise. En plus, «Sagesse» est un morceau très simple et complètement acoustique, très différent des arrangements complexes du reste de l'album !

VL : La date marquante est ensuite juin 1998, puisque c'est à cette période que Benoît a contacté Mellow Records, qui a fait un excellent accueil à notre démo.

PB : C'est vrai ! Quel plaisir ce fut de partager notre musique avec quelqu'un, et de le voir l'apprécier au point de proposer de la distribuer ! Les critiques positives, notamment celle de Philippe Vallin, ont été aussi des faits marquants pour moi (merci Philippe) !... Tout comme j'ai été enthousiasmé de jouer au Dunois, bien sûr, grâce à Christian Aupetit ! C'était une des premières représentations véritablement «publiques» de Saens. Pour ma part, j'avais déjà une certaine expérience de la scène. En tant que guitariste classique, j'ai eu la chance d'appartenir au Trio Français de Guitare, avec lequel j'ai fait quelques spectacles en France et à l'étranger, mais je dois avouer que jouer ses propres compositions est une tout autre expérience. Et puis le milieu du rock est beaucoup plus «permissif» (comme a dit un jour Steve Hackett).

BC : Pendant que tu en parles, j'en profite pour saluer les structures sans lesquelles nous (et tout le rock progressif français) ne pourrions pas survivre : Big Bang, Koid'9, Prog' la Vie !...

VL : Notre premier album Les Regrets d'Isidore D. est alors sorti en décembre 1999, il y a un peu plus de deux ans maintenant.

PB : Le fait marquant suivant est enfin la concrétisation du contrat avec Cyclops qui, pour nous tous, s'est déroulé très rapidement et très simplement, comme dans un rêve. C'est un vrai régal de travailler avec des gens si sérieux et tellement concernés. Et puis leurs commentaires ont été à la fois positifs et très constructifs.

On vous avait donc découverts sous le nom de Sens et sur un label italien, Mellow Records. On vous retrouve aujourd'hui en tant que Saens, et chez Cyclops, maison de disques anglaise pour sa part... Expliquez-nous cette évolution...

VL : Le changement de nom n'a aucune signification particulière. Il se trouve simplement que nous avons voulu déposer le nom «Sens» à l'INPI et que la place était déjà prise. C'est un problème de plus en plus courant de nos jours où les noms de domaine sur le web, par exemple, donnent lieu à des marchandages sans fin. Nous avons donc opté pour «Saens» qui est extrêmement proche de notre premier nom.

PB : De Sens à Saens, il n'y avait qu'un pas ! Et puis l'allusion à un grand Monsieur de la musique est plus que flatteuse, et a une connotation romantique que Sens n'avait pas. Du côté de la prononciation, les anglo-saxons n'y arriveront pas mieux qu'avant, puisque les sons nasaux «on», «en» et «in» ne font pas partie de leur patrimoine linguistique... Prononcer «sensé» en anglais !

VF : Pour ce qui est de notre nouvelle maison de disques, nous avons été particulièrement contents que Cyclops nous propose de rejoindre son catalogue. A vrai dire, nous avons toujours pensé que la «ligne éditoriale» de Cyclops était celle qui correspondrait le mieux à la musique que nous aimons jouer et écouter !

Vous utilisez désormais la langue anglaise. Est-ce un choix artistique ou une sorte d'obligation pour élargir votre public ?

VL : En ce qui me concerne, je préfère la langue anglaise pour le genre de musique que nous faisons. A contrario, les chansons de Brel ou d'autres «grands» de la chanson française sonnent misérablement plates chantées en anglais... Il est par ailleurs évident que l'anglais permet à un public plus large d'accéder au sens (sans jeu de mots) des textes qui a toujours été une priorité pour Saens. Enfin, alors que pour la conception du premier album, Les Regrets d'Isidore D., nous avions mis en musique des textes de Sophie Michel, nous nous sommes de plus en plus impliqués dans l'écriture de textes pour Escaping From The Hands Of God... en anglais !... Et j'aime ça !

PB : L'anglais a toujours fait partie de mes grands amours, et toute mon adolescence a été bercée par des héros britanniques (rarement américains, à part Zappa). Par ailleurs, nous avons senti que Cyclops avait une préférence pour l'anglais (logique, n'est-il pas ?). La réponse était donc toute trouvée, et ce d'autant plus que Vynce poussait déjà à la roue pour privilégier cette langue. Pour ma part, je n'abandonnerai pas le français pour autant : d'abord parce que c'est ma langue et qu'elle reste la meilleure pour exprimer mes sentiments, et aussi parce que Sophie nous a encore écrit de très beaux textes, que je me suis promis de mettre en musique prochainement (notamment «Les Souffrances du Jeune Pierre» sur une idée originale de Vynce; affaire à suivre...)

La première chose qui frappe en écoutant pour la première fois votre album, c'est son incroyable densité et sa richesse. Parlez-nous du concept de Escaping From The Hands Of God...

PB : Je ne pense pas qu'on puisse encore vraiment parler de «concept-album» pour Escaping From The Hands Of God, bien que l'idée de «Babel Lights» soit à mon avis suffisamment riche pour nourrir une suite plus conceptuelle...

VL : L'album a cependant un thème central autour duquel s'articulent les morceaux, tout à fait dans la lignée de son prédécesseur : il s'agit de la vanité (et de l'absurdité, dans certains cas) de l'ambition humaine face à son Créateur et au Destin. La pochette en est l'illustration graphique... Les différents morceaux se rattachent à ce concept à travers différents personnages, à travers différents points de vue et à travers différents sentiments forts : colère, frustration, impuissance (Babel Lights), ambition (The Crawler), amour (Ayanda), abandon, espoir et désespoir (Alone, Requiem), mélancolie (Epilogue). D'un point de vue musical, chaque chanson est construite autour du développement de deux ou trois thèmes qui évoluent, se croisent et se mélangent tout au long du morceau. L'ensemble des thèmes importants est repris dans l'instrumental «Epilogue», qui en fait une synthèse mélancolique qui conclut l'album. Nous publierons d'ailleurs bientôt sur notre site web (www.saens-music.com) une petite analyse musicale des morceaux, comme nous l'avions fait pour l'album précédent...

PB : Pour ce qui est de notre technique de travail, elle consiste en général en un travail individuel de chacun sur les idées des autres, jusqu'au sentiment collectif d'aboutissement.

Vos morceaux sont particulièrement longs (les cinq premiers dépassent tous plus de 10 minutes) : ne craignez-vous pas de déstabiliser (voire de décourager) vos éventuels auditeurs ?

PB : Honnêtement, je ne pense pas que la longueur d'un morceau soit une cause de déstabilisation pour un fan de progressif (en tout cas pas chez moi !)

VL : Au contraire, je pense que le public progressif recherche des morceaux construits et développés. Cela exige souvent plus des trois minutes trente réglementaires de la bande FM. C'est la force et la faiblesse du rock progressif... Nous composons sans contrainte commerciale, sans contrainte de durée...

Votre musique semble s'être extirpée de vos influences de jeunesse (Ange par exemple). Quelles sont désormais vos principales influences ? Y a-t-il des groupes ou des albums qui vous aient marqués ces dernières années ?

PB : Alors ça, c'est vraiment très surprenant ! En ce qui concerne mes camarades de jeu, vous seriez très étonnés de leurs influences de jeunesse, et en ce qui me concerne, même si Au-Delà Du Délire ou Guet-Apens (de Ange) sont à mon avis des disques remarquables, leur influence est négligeable comparé à celle de Yes, Genesis, Gentle Giant, ELP, Pink Floyd, et j'en passe, qui ont bercé mes vertes années (et mes moins vertes aussi, d'ailleurs !). Non, pour moi, dans le cas des Regrets d'Isidore D., cet amalgame a été principalement dû au fait que dans les deux cas les textes ont une réelle valeur intrinsèque (merci Sophie pour les textes de cet album), sont en langue française et sont chantés par des personnes qui n'ont pas un timbre de voix particulièrement éraillé.

VL : Personnellement, je connais mal Ange. Mes influences sont assez proches de celles de Pascal. J'y rajouterais tout de même mes influences celtiques (Loreena McKennitt, La Lugh, Mike Oldfield) qui sont peut-être un tout petit peu plus marquées dans Escaping From The Hands Of God. En ce qui concerne les formations récentes qui m'ont marqué, je citerai pour ma part Dream Theater et Spock's Beard qui font un travail extraordinaire...

PB : Pour les groupes actuels, mes goûts ne s'écartent guère des sentiers battus : Porcupine Tree, Spock's Beard, Flower Kings, The Watch. Quant à ma dernière grande claque musicale, c'est Dream Theater et son Metropolis Part 2 qui me l'a donnée (et pourtant je n'écoute que très rarement leurs premiers albums... mais là, chapeau bas !!!)

Dans le même ordre d'idée, que pensez-vous du mouvement progressif actuel ? Et vous sentez-vous totalement inclus dans ce mouvement ?

PB : Pour ce qui est de la première question : le plus grand bien, pas vous ? Et surtout qu'il se développe ! Un bon disque de prog, que peut on souhaiter de mieux ? Pour ce qui est de la deuxième question, pour ma part, je serais même plutôt fier de lui appartenir mais là, c'est plutôt à vous d'en juger !

VL : J'espère en tous les cas que ce mouvement, dans lequel je pense aussi être totalement inclus, va finir par revenir sur le devant de la scène. Le public existe, et il est beaucoup plus large qu'on ne le pense. Beaucoup de gens aspirent à écouter ce genre de musique à mi-chemin entre le rock et la musique classique (voire contemporaine), et ne savent même pas qu'elle existe. Pas étonnant ! Les grands média refusent de la diffuser, car elle ne génère pas de bénéfice pour les grands groupes financiers... Nous (le rock progressif et beaucoup d'autres styles de musique !) sommes tout bonnement censurés par ces grands groupes. Je rêve d'un sursaut collectif contre les «produits» musicaux qu'on nous impose à coups de lavage de cerveau télévisuel ! Un jour peut-être ?

A-t-on des chances de vous revoir bientôt sur scène ?

PB : Le plus tôt sera le mieux ! J'espère que nous aurons la chance d'être invités bientôt à monter sur les planches...

VL : Nous travaillons d'arrache-pied pour monter un prochain concert. Nous attachons beaucoup d'importance à la scène, et à tout ce qu'elle permet en terme de contact direct avec le spectateur. Nous essayons toujours d'envelopper le spectateur dans une ambiance globale en accord avec les thèmes que nous développons dans notre musique. J'espère par exemple que nous avons réussi à toucher notre public à notre dernier passage au Dunois... La difficulté est que lorsque l'on passe en première partie d'un autre groupe, la place sur scène et les possibilités techniques sont très réduites.

A part la scène, d'autres projets ?

PB : La scène et Saens 3 ! Que demander d'autre ?!!!

VL : Entièrement d'accord ! Et puis Saens 4 et Saens 5 et... Vous n'êtes pas près d'être débarrassés de nous !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°43 - Mars 2002)