
PISTES :
Part 1 - Dystopian Dream :
1. XX84 (7:52)
2. Suite n°2 (Bach) (1:04)
3. Lenina (10:16)
4. Time Machine (12:49)
5. Forbidden Dreams (6:36)
Part 2 - Prophet in a Statistical World :
1. Welcome (1:29)
2. Statistical World (8:58)
3. I Wanna Be Free (2:15)
4. Libera Me (1:44)
5. The Prophet (11:40)
6. Revolution (6:05)
7. Freedom (2:39)
FORMATION :
Pascal Bouquillard
(chant, basse, guitares, claviers)
Vynce Leff
(guitares, claviers, chant)
Benoit Campedel
(guitares, claviers)
Stephane Geille
(batterie)
SAENS
"Prophet In A Statistical World"
France - 2004
Cyclops - 73:27
Qu'on ne s'y trompe pas, sans aller jusqu'à parler d'événement de l'année, ce nouvel album de Saens est peut-être l'un des plus attendus parmi toutes les productions progressives françaises du moment, et cela bien au-delà de nos frontières. Il faut dire que celui-ci bénéficie encore de l'accueil critique globalement très favorable qu'avait suscité son prédécesseur, Escaping From The Hands Of God, paru en 2002, par ailleurs meilleure vente du label anglais Cyclops (qu'on ne présente plus...) au cours de cette même année. Un bel exploit, surtout pour une toute jeune formation, de surcroît hexagonale (cocorico !) qui, soyons honnête, ne doit quand même pas tout au hasard.
Reconnaissons tout d'abord que Malcolm Parker, patron de Cyclops, avait alors plutôt bien vendu son poulain, à grands coups de superlatifs particulièrement alléchants («un chef d'oeuvre», «l'une des meilleures parutions du label», proclamaient ses quelques encarts publicitaires). En ce qui concerne l'album lui-même, difficile de le traiter d'affabulateur, Escaping From The Hands Of God fut (et demeure) une indéniable réussite, même s'il est toujours difficile aujourd'hui d'en mesurer l'ampleur réelle. Musique alambiquée, constructions labyrinthiques et foisonnantes, aussi bien horizontalement que verticalement, dans lesquelles l'oreille semble se perdre (parfois même un peu à l'excès, au point de chercher la sortie...), sens de l'emphase et du majestueux, faste instrumental parfaitement maîtrisé, à quoi s'ajoute un chant (essentiellement en anglais) quasiment irréprochable : avouons que ceux qui avaient écouté leur premier opus encore immature (Les Regrets d'Isidore D., paru en 1998 sous le patronyme éphémère de Sens, transformé plus tard en Saens pour des raisons légales), n'attendaient certainement pas nos compatriotes à un tel niveau et en si peu de temps.
Chapeau bas, les gars ! Voilà, c'est dit. Maintenant, il faut très vite l'oublier, car la concurrence est rude ! Pas question de s'endormir sur ses lauriers : désolé de jouer le rabat-joie de service, mais pour transformer ce premier succès en triomphe, il faut tout de suite frapper encore plus fort, et avec encore plus d'éclat, sous peine de le voir se dégonfler aussi vite qu'il est monté. Ceci pour expliquer pourquoi je risque d'avoir la dent assez dure avec le présent album (au demeurant plutôt avenant), en tout cas bien plus mordante qu'il ne le mériterait dans un tout autre contexte.
Sachons d'abord reconnaître en Prophet In A Statistical World le digne fils de Escaping... : même élégance formelle, même complexité structurelle et harmonique nécessitant de nombreuses écoutes pour être apprivoisé, et toujours ce renouvellement inépuisable des thèmes et des ambiances, au risque de perdre l'auditeur en route, dans un registre que l'on pourrait qualifier, surtout à cause de sa sonorité générale soulignée par des synthés un peu froids, de néo-progressif (sans vouloir vexer le groupe qui doit, je l'imagine, se sentir bien à l'étroit sous ce qualificatif exagérément réducteur, faute de pouvoir être clairement catalogué...). On y décèle de nouveau cet extraordinaire potentiel créatif, cette inspiration débordante si difficile à canaliser, alliés à des talents d'instrumentistes largement au-dessus de la moyenne, qui contribuent à conférer à la musique de Prophet un lustre miroitant et une habile apparence de profondeur. Chaque minute de l'album, de par son ambition affichée, semble être un appel vers encore plus de hauteur, encore plus de grâce exaltée, que l'on espère voir se concrétiser dans les secondes qui suivent.
Pour autant, toutes ces promesses sont-elles entièrement tenues ? Il y a bien sûr d'intenses moments de grâce, comme le fabuleux «Lenina», gorgé de chœurs capiteux, basé sur un thème de Bach (et qui met en lumière le grand talent de Pascal Bouquillard en tant que guitariste classique), ou encore la première partie de «Time Machine», fort joliment syncopée, qui s'englue malheureusement dans un épilogue platement confus. Quelques belles efflorescences lyriques ponctuent également les compositions, que ce soit sur «Statistical World», sauvé par son énergie rafraîchissante et un pont orientalisant du meilleur effet, ou sur «The Prophet», sorte d'appel céleste sous forme de longue ballade incisive, comme autant d'îlots de sensibilité dans un océan de complexité rugueuse. Car, pour le reste, la musique de Saens témoigne surtout d'un travail... comment dire... de tâcheron ! Eh oui, le mot est lâché, tout y est en effet trop peaufiné, trop calculé, oserais-je dire «surjoué», pour laisser sourdre la moindre étincelle de spontanéité.
Disons, pour être plus clair, qu'à force de vouloir donner à tout prix de l'épaisseur à ses compositions, Saens finit par en anéantir toute légèreté. Certains passages sonnent même presque faux, à force de rajouter des lignes instrumentales se chevauchant en tous sens, et qui dissimulent peut-être une pauvreté plus embarrassante : la cruelle rareté de mélodies fortes et éclairantes, contrepoints pourtant essentiels dans une musique qui se veut à la fois cérébrale et accessible. Même le chant de Pascal Bouquillard, qui subjugue au début, finit par devenir fatiguant à force de jouer l'emphase à tout prix (le comble étant atteint sur «Revolution», où il devient carrément horripilant). Enfin, la construction même de l'album respire le factice, à l'image de la pseudo suite qui occupe la première moitié du cd, en fait un enchaînement plutôt hétéroclite de pièces qui n'ont guère que leur thème d'inspiration pour point commun (la dystopie, autrement dit le contraire de l'utopie, illustrée à travers quelques romans célèbres comme 1984, Le Meilleur des Mondes, ou La Machine à voyager dans le Temps...).
En résumé, il me semble que Saens insiste encore trop sur l'accessoire, le décorum, avant l'essentiel, à savoir le corps même de sa musique. Un dernier exemple, peut-être anecdotique, mais que je ne peux m'empêcher de relever : sur «Forbidden Dreams», les trois couplets chantés sont si serrés qu'ils semblent à l'évidence constitués de plusieurs prises mises bout à bout, à moins de faire suffoquer notre ami chanteur... Rien de gravissime en soi, juste une petite trace d'usinage à peine perceptible qui, alliée à d'autres, finit par conférer à la musique un côté carrément artificiel. Bon, je m'arrête là dans les remarques négatives, car je ne voudrais pas que l'on m'accuse de démolir par pur sadisme un album d'un niveau par ailleurs très honorable, en tout cas suffisamment riche pour se hisser sans mal dans le dessus du panier.
Alors, au final, Saens a-t-il raté le coche ? A mon sens (sans jeu de mot à deux balles...), pas complètement. Ou plutôt pas encore, même si je crains que Prophet In A Statistical World ne suscite un peu moins d'engouement que son aguichant prédécesseur, faute de marquer un progrès vraiment substantiel, et d'en conserver la plupart des travers déjà pointés. Peut-être le groupe devrait-il se soucier désormais d'aérer et de lisser sa musique, s'il souhaite conserver une large audience au sein de la communauté progressive, voire au-delà. Evidemment, on pourra toujours me rétorquer que seul l'art compte, et qu'il serait bien malvenu de s'enfermer dans des considérations purement opportunistes, surtout dans un milieu comme le nôtre. Mais s'il fallait concilier les deux, avouez que l'on pourrait attendre de Saens un peu moins de guirlandes et un peu plus de sapin, moins de fioritures et plus de bûche, en gros d'être moins statistique et plus prophétique. Je suis persuadé qu'il en est capable, tout en redoutant que le prochain rendez-vous ne soit cette fois déterminant quant à son avenir...
Olivier CRUCHAUDET
(chronique parue dans Big Bang n°55 - Octobre 2004)

