
PISTES :
1. Heaven Can Wait (6:13)
2. How Do You Feel (4:05)
3. Welcome To The Zoo (4:28)
4. Where's My Money (5:17)
5. You're Not Alone '97 (4:17)
6. Tax Man (3:35)
7. You Were Made For Me (3:44)
8. Gonna Give It To Ya (3:56)
9. Fantastically Wrong (5:47)
10. Pleasure And The Pain (2:35)
FORMATION :
Ian Crichton
(guitare)
Jim Crichton
(basse)
Jim Gilmour
(claviers, chant)
Michael Sadler
(chant)
Thomas Korge
(chant)
Glen Sobel
(batterie)
SAGA
Discographie commentée /
"Pleasure & The Pain"
Canada - 1997
Polydor - 44:26
Musique résolument inclassable que celle de Saga : pour le meilleur et pour le pire, le groupe canadien s'est toujours situé en marge de toute catégorisation musicale stricte. Son style unique, mélange improbable de rock progressif, de pop synthétique et de velléités FM, a pourtant su trouver son public, faisant fi des cloisonnements qui isolent habituellement ces différents genres. Jouissant même dans certains pays (l'Allemagne en particulier) d'un véritable vedettariat, Saga a réussi à durer, malgré une carrière déroutante et fort inégale, ce qui lui permet cette année de fêter en grande pompe ses deux décennies d'existence.
C'est en effet au début de l'année 1977 que Saga vit le jour, près de Toronto, dans l'Ouest anglophone du Canada, suite à la rencontre de Michael Sadler (né le 5 juillet 1954) et Jim Crichton (né le 26 février 1953). Le premier, chanteur et pianiste dans divers groupes amateurs depuis le début des années 70, gagne alors sa vie comme chauffeur de taxi, tandis que le second, bassiste, fait depuis quelques mois partie de Fluud, formation progressive qui comprend notamment Peter Rochon (claviers) et Steve Negus (batterie).
Après la défection des deux autres membres de Fluud, et suite à des séances de travail prometteuses du duo au domicile de Jim Crichton, ce dernier propose à Sadler de monter ensemble un nouveau groupe, pour lequel il fait de nouveau appel à Rochon et Negus, ainsi qu'à son frère cadet Ian Crichton (né le 3 août 1956), guitariste de son état. Saga est né, et les semaines qui suivent seront le théâtre d'un travail d'écriture, d'arrangement et de répétition particulièrement intense, en vue des débuts scéniques de la formation, qui ont lieu le 13 juin 1977, dans un dub à une centaine de kilomètres de Toronto.
Pari risqué que celui que va tenter Saga à cette occasion : convaincre avec un répertoire totalement original, à une époque où les groupes de reprises tiennent le haut du pavé dans les rares lieux que la déferlante punk n'a pas investis. Comme l'expliquera plus tard Sadler, les modes se succédaient alors à une telle vitesse qu'il était presque moins risqué de tenter une démarche musicale originale que de tenter de coller coûte que coûte à l'air du temps... Alors, autant n'écouter que son inspiration !
Ayant
pris soin de
convier tous ses amis, le groupe se tailla ce soir là un
beau succès et sa réputation ne tarda pas
à gagner la métropole proche. Quelques mois plus
tard, un contrat était signé avec Polydor-Canada
pour l'enregistrement d'un premier album. Celui-ci sort au printemps
1978 et se vend convenablement, sans plus, jusqu'à cette
nouvelle incroyable en provenance d'Europe : l'Allemagne se prend de
passion pour Saga
! En quelques mois, ce sont pas moins de 30 000 exemplaires de l'album,
importés du Canada en l'absence de distribution locale, qui
sont écoulés ! C'est le début d'une
histoire d'amour aussi étonnante que durable entre Saga et nos voisins
d'outre-Rhin...
Un aspect particulièrement intrigant de ce premier album est la présence de deux morceaux portant des numéros de chapitre, en l'occurrence les numéros six et huit. Le groupe se refusera toujours à fournir une explication satisfaisante de ce 'concept', toujours est-il que les quatre premiers albums de Saga comprendront chacun deux de ces «chapitres» : pour plaisanter, le groupe prétendra que c'était uniquement un moyen d'être surs de pouvoir sortir au moins quatre albums ! En fait, si l'on en croit la légende, Saga jouait l'intégralité des «chapters» (dans des formes différentes des versions définitives) lors de ses tous premiers concerts. Quoi qu'il en soit, ce mystère continue de diviser les fans du groupe et d'alimenter sa légende...
Ce
qui
est certain, c'est que lesdits
quatre premiers albums correspondent à ce qu'il convient
d'appeler la «première
période» de Saga,
s'étendant de 1977
à 1981. Celle-ci est de loin la plus à
même de séduire le public progressif, car si l'on
se doit de reconnaître que la musique du groupe ne s'est
apparentée que fugacement au genre qui nous
préoccupe, cette quadralogie - Saga (1978), Images At
Twilight (1979), Silent
Knight (1980) et Worlds
Apart (1981) -
s'avère malgré tout incontournable.
Le
qualificatif qui convient le mieux
pour décrire la musique de ces vertes années est
assurément «futuriste». Saga, notamment,
est en effet une sorte d'illustration sonore d'improbables
épopées intergalactiques. Qu'il s'agisse de la
pochette des plus parlantes ou de l'utilisation de claviers spatiaux,
tout est mis en œuvre pour nous propulser vers les astres...
Et
même si nous n'avons pas affaire à du rock
progressif stricto sensu (n'oubliez pas non plus que la
décennie dorée est à son
crépuscule...), le brio des musiciens à faire de
leurs compositions des petites perles mélodiques tout
à la fois accessibles et intenses bafoue
complètement les critères de jugement habituels
de l'auditeur : nous sommes à des
années-lumière d'un Close To The Edge
ou d'un
Selling England By The
Pound, et pourtant la magie opère. Un
nouveau genre est en quelque sorte né, mais aucune autre
formation (pas plus son initiateur d'ailleurs...) ne saura le reprendre
par la suite à son compte sans le travestir
complètement.
Saga, pendant quatre albums très cohérents, connut donc un état de grâce, et donna naissance à des joyaux au mille scintillements mélodiques qui sont aujourd'hui des classiques. Les «Ice Nice», «Don't Be Late>, «Humble Stance», «Wind Him Up», «Framed», «Careful Where You Step» ou autres «Images» sont effectivement les fiertés d'un répertoire que les albums futurs ne pourront jamais enrichir de la sorte. La splendeur de cette jeunesse reposait sur une recette simple et efficace : mélanger démocratiquement un chant accrocheur à des séquences instrumentales dominées tour à tour par la suavité des claviers (Saga semblait à l'époque ne connaître que le moog...) et la vigueur mélodique de la guitare. Il est à noter que, malgré plusieurs changements au poste de claviériste - Peter Rochon sera remplacé par Greg Chadd, et finalement par Jim Gilmour (né le 25 février 1958), pianiste de formation classique repéré dans un groupe d'université spécialisé dans les reprises de classiques du rock progressif -, les partis-pris originels subsisteront, dans un premier temps en tout cas.
En
effet, le
début des
années 80 va être marqué par une
évolution sensible du style musical de Saga,
initiée après un (superbe) 'live' en forme de
premier bilan, In
Transit (1982) - par ailleurs album idéal
pour débuter une initiation. Au fil des années,
Saga a
acquis une certaine popularité, d'abord en Europe
(grâce notamment à une tournée en
première partie de Styx en 1980), puis au Canada et enfin
aux États-Unis. Dans ce dernier cas, Saga va
bénéficier d'un concours de circonstances assez
extraordinaire. Pour une raison sans doute assez obscure (la pratique
n'était guère courante à
l'époque), le management du groupe lui avait fait tourner
deux clips vidéo (pour «Don't Be
Late» et «Careful Where You
Step»), au moment
même où MTV, la chaîne de
télévision câblée
américaine, était lancée et
rencontrait des problèmes à meubler ses 24 heures
quotidiennes
de temps d'antenne. Les deux vidéos de Saga
bénéficièrent ainsi de passages
fréquents, alors que les albums du groupe
n'étaient même pas distribués aux
États-Unis ! La curiosité engendrée
par cette
promotion inespérée permit à l'album
suivant, Worlds Apart,
d'entrer dans le prestigieux Top 30
établi par le magazine Billboard. Quelques mois plus tard,
ce sera au tour du 45 tours «On The Loose»
d'atteindre la 26ème place des 'charts'
américains ! Parallèlement, Saga se voit
consacré dans son propre pays, obtenant en 1981 le Juno
(sorte de Victoire de la Musique canadienne) du meilleur espoir.
Après
deux
années (1981-82) passées sur la route, en Europe
puis à travers le continent Américain (notamment
pour un concert mémorable à Porto-Rico devant
18 000 personnes), Saga
revient donc en 1983 avec Heads
Or Tales, qui
marque le début d'une seconde période (1982-85)
marquant le début d'un fléchissement de
l'éthique artistique qui prévalait sur les quatre
premiers opus. Malgré tout, le lien demeure avec
l'époque dorée
puisque
l'Anglais Rupert Hine,
producteur de l'album, était
déjà
à ce poste sur Worlds
Apart. Heads
Or Tales est ainsi un
lien (des plus inspirés, avouons-le : écoutez
«Pitchman» pour vous en convaincre...) entre le
Saga
flamboyant des débuts et celui qui ne va cesser, par la
suite, de s'embourber dans une musique FM ayant perdu toute dimension
progressive. Le plaisir est donc toujours présent; la
fidélité envers nos cinq Canadiens n'a
effectivement encore aucune raison de s'étioler,
même si Behaviour
(1985) commence à sonner le glas
de toute réelle ambition...
Deux
années vont ensuite
passer pendant lesquelles on reste sans nouvelles de Saga. Lorsque
paraît finalement Wildest
Dreams (1987), on constate que le
groupe a perdu deux de ses membres : Jim Gilmour s'est
évaporé, tandis que Steve Negus est
remplacé par un requin de studio, l'Allemand Curt Cress
(ex-Passport et Triumvirat, entre autres). Tous deux,
prétendument frustrés de ne plus voir leurs
apports utilisés, sortiront en 1988 un album en duo sous la
dénomination GNP (Gilmour-Negus Project), puis
accompagneront le chanteur Lee Aron pour une tournée et un
album. Par la suite, Negus deviendra producteur, notamment pour le
groupe Savage Steel.
Du côté de Saga, désormais réduit au trio Sadler-Crichton-Crichton, Wildest Dreams ne fait hélas que confirmer la crainte d'un déclin créatif des Canadiens. Saga s'était aventuré au bord d'un précipice, ce septième album studio le pousse à effectuer le pas fatidique. Sincèrement, aucun mélomane féru des ambiances futuristes des débuts ne peut écouter sans amertume ce patchwork difforme de titres ternes et artificiels. Plus aucun coup d'éclat n'est à relever, les ritournelles se succédant dans le plus grand ennui...
Son
successeur, au titre interminable
- The Beginner's Guide
To Throwing Shapes (1989) -, dont la longueur
s'avère d'ailleurs inversement proportionnelle à
l'intérêt de la musique découverte, ne
relève évidemment pas le niveau. Saga semble tout
simplement se complaire au fond de son gouffre... Il n'en sortira
d'ailleurs plus pendant presque quatre ans, ce silence
n'étant rompu que par une compilation, The Works (1991).
Et
voilà qu'en 1993, Saga
revient avec un nouvel album, The
Security Of Illusion, qui marque le
retour inattendu des dissidents Gilmour et Negus. L'explication
donnée à l'époque à ces
retrouvailles - une rencontre impromptue de Sadler et Gilmour lors d'un
salon musical à Francfort (le chanteur vit
désormais en Allemagne) l'année
précédente - est à peu près
aussi crédible que celle de Jon Anderson
présentant deux ans plus tôt Union de Yes comme
une initiative spontanée de ses différents
protagonistes, mais qu'importe : les fans sont heureux de retrouver la
formation des (presque) débuts...
Pourtant, si ce nouvel opus traduit certes un léger regain d'inspiration - Saga ayant eu la bonne idée d'expurger ses travers commerciaux les plus criants -, il s'avère malgré tout bien peu enthousiasmant... Seule la nostalgie offre la possibilité à cette succession de pontife FM de ne pas se faire rejeter en bloc. L'auditeur cherche bien, le plus souvent en vain, tous les signes qui pourraient le ramener, ne serait-ce que quelques secondes, au temps béni des premiers albums... Mais le pire reste hélas à venir !
Saga
a en effet
été contacté par les producteurs d'une
série télévisée,
«Cobra» (diffusée à l'automne
1993 sur une chaîne câblée
américaine), afin d'en composer la musique, sous la forme
d'une multitude de chansons dont la plupart se trouveront
réunies sur le CD Steel
Umbrellas, sommet d'indigence qui
clôt de la plus détestable façon qui
soit cette quatrième période. Ce
dixième opus a beau être une œuvre de
commande,
elle n'en demeure pas moins une grave faute de goût : le faux
pas capable de décourager les plus inconditionnels des fans
du groupe... Je n'en dirai pas plus, d'une part parce qu'il n'y a rien
à retenir de cette soupe indigeste, et d'autre part car
notre collaborateur Paul Ballard s'était fendu d'une
chronique explicite dans notre numéro 12. Bref, passez vite
votre chemin !
Au
moment
où s'annonce
Generation 13,
les choses sont claires pour tous : Saga
ne peut faire
pire que ce qu'il nous a offert un an auparavant... C'est donc avec
résignation et fatalisme que les plus courageux
décident de se procurer ce nouvel album... Surprise : il
s'agit d'un très bon cru, certainement le meilleur depuis
Heads Or Tales
!!! Generation 13,
sans être pour autant la
meilleure, s'avère indéniablement l'oeuvre la
plus typiquement progressive du quintette canadien. Le fait que Saga
ait bâti les différents morceaux autour d'un
concept (cf. Big Bang n°14) joue certainement un rôle
important dans ce constat. Quoi qu'il en soit, la magie
opère de nouveau, et la superbe tournée
promotionnelle qui suit, finit de convaincre les plus sceptiques que la
saga de nos amis canadiens repart de plus belle...
Pour clore cette petite rétrospective, rien de mieux que de vous plonger dans la chronique du dernier album en date, Pleasure And The Pain. Vous le constaterez amèrement, la réussite de Génération 13 n'est pas renouvelée, au point même que l'on finit par se demander si Saga ne s'est pas joué de son public. Une façon bien surprenante en tout cas de fêter ses 20 ans de carrière...
En attendant que le groupe canadien corrige rapidement le tir (sous peine de décourager définitivement ses fans les plus fidèles), profitez-en pour vous plonger ou vous replonger dans les fastes de sa jeunesse qui suscite malheureusement toujours autant de nostalgie... A Saga donc de ne plus se tromper...
... Pleasure & The Pain ...
Une grosse farce !!!
Voilà le sentiment que suscite immanquablement le nouvel album de Saga. Le groupe canadien semble bizarrement avoir voulu nous offrir une œuvre en forme de 'gag'... Pire, on en vient même à penser que les fans, de la première heure en particulier, sont bel et bien les dindons de cette détestable farce...
Comment a-t-on pu en arriver là ?!?... Pleasure & The Pain, sensé célébrer avec fastes les vingt ans d'une carrière certes chaotique mais somme toute prestigieuse, ressemble à un faux pas rédhibitoire. Pas sûr en effet que le public parvienne à pardonner à nos chers canadiens cet album, reflet tout à la fois d'une cruelle faute de goût, de légèreté et d'anachronisme...
Et pourtant, annoncé (certainement avec un arrière-goût de mercantilisme primaire) comme un retour au passé le plus mémorable, Pleasure & The Pain aurait du recueillir tous les suffrages d'un public enthousiasmé par le très réussi Generation 13. Si Saga nous avait proposé par le passé des œuvres dénuées d'inspiration (l'insipide Steel Umbrellas), jamais il ne nous avaient confrontés à un tel manque de cohésion... Le propos musical du groupe de Toronto est à ce point incohérent (tant dans la forme que dans le fond) qu'il semble vouloir corroborer l'hypothèse de départ. Blague, provocation, dérision... : vous le voyez, on peut appeler de diverses manières le sentiment ressenti à l'écoute de Pleasure & The Pain...
Tout ce qui n'est pas particulièrement de bon goût semble s'être donné ici rendez-vous. Cela va de la fadeur de la plupart des mélodies à des atmosphères hard-FM sirupeuses, en passant par un titre «techno» (tout à la fois obsédant - le côté répétitif - et révoltant) et des reprises sans réel intérêt de «You're Not Alone» (issu de Images At Twilight) et du «Taxman» des Beatles (de l'album Revolver). Sans parler des nombreuses citations, sous forme de reprise donc ou de simples clins d'œil, aux faits d'armes passés du groupe. Peut-on ainsi vraiment parler de nouvel album quand, au total, ne sont seulement recensées qu'une trentaine de minutes véritablement inédites ?!?...
Pour les fans invétérés (des cinq premiers albums studio et de Generation 13 surtout) que nous sommes, il est difficile d'effectuer un tel constat. Mais l'objectivité doit être de mise lorsque le sentiment, qui se veut justement subjectif, est sans ressort pour y apporter autre chose qu'une simple nuance positive. Il serait effectivement maladroit d'être manichéen. Nous nous devons de mentionner les deux morceaux qui relèvent un tant soit peu le niveau global de Pleasure & The Pain : «Heaven Can Wait» et «Gonna Give It To Ya». Le premier par son accroche mélodique soignée et le second (en dépit d'une rythmique programmée du plus mauvais effet : précisons ici que Steve Negus est absent et remplacé par un dénommé Glen Sobel) par un retour à une séquence instrumentale digne du Saga de «Wind Him Up».
Vous le voyez, il est possible de trouver quelques bribes de plaisir à l'écoute de cette œuvre. Et puis, même si cette chronique peut donner l'impression (fausse, croyez-nous...) que nous 'assassinions' Saga, sachez que le groupe d'outre-Atlantique saura quoi qu'il en soit ressusciter lors de la tournée actuelle. Et puisque ce n'aura pas été en mai (la sortie tardive, le 12 mai, de l'album en France a sonné le glas des cinq dates hexagonales), souhaitons, comme nous l'avons entendu, que ce soit à l'automne. Tous les classiques du groupe (les «Don't Be Late», «Ice Nice», «Humble Stance» et autres «Wind Him Up») seront effectivement joués pour fêter enfin comme il se doit les vingt ans de cette saga à rebondissements...
Olivier PELLETANT et Frédéric BELLAY
(Remerciements à Aymeric LEROY)
(article paru dans Big Bang n°20 - Mai/Juin 1997)

