BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Remember When (Chapter 9) (5:20)
2. The One (4:21)
3. Follow Me (5:07)
4. Uncle Albert's Eyes (Chapter 13) (5:22)
5. Home (5:06)
6. Don't Say Goodbye (5:33)
7. Time Bomb (4:05)
8. Not This Way (Chapter 10) (5:04)
9. Night To Remember (5:44)
10. Goodbye (3:59)

FORMATION :

Michael Sadler

(chant)

Jim Crichton

(basse)

Ian Crichton

(guitares)

Jim Gilmour

(claviers, chant)

Steve Negus

(batterie)

SAGA

"Full Circle"

Canada - 1999

SPV - 49:43

 

 

Voilà une opération 'marketing' rondement menée ! Depuis plusieurs mois (et à intervalles réguliers) nous ont en effet été révélées d'alléchantes nouvelles. Ces mises en bouche, particulièrement incroyables et inattendues au regard du cuisant échec artistique du précédent album studio du groupe, ont d'abord été d'ordre formel : résurrection des fameux 'Chapters' qui firent la renommée de leur auteur et qui disparurent mystérieusement en 1982, réapparition de l'imagerie futuriste des débuts (ah, le superbe et angoissant «Golden Bug» qui a tapissé la chambre de tant de fans de prog), sans oublier le retour d'un des deux logos symbolisant les grandes heures de Saga... Et le plus incroyable, c'est que le fond (découvert aujourd'hui avec la sortie récente de Full Circle) est au diapason de cette alléchante garniture...

Incroyable, non ? Mais pour autant, la question principale (la seule peut-être que nous attendons tous...) se doit d'être posée : Full Circle est-il l'égal des quatre premiers albums studio du groupe canadien ?

En voilà une question que vous devez trouver un peu simpliste car restrictive. Certes, et pourtant n'est-ce-pas le genre d'interrogations qui tourmentent les fans à chaque nouvel album de leur groupe fétiche... Dans le cas qui nous intéresse ici, nous n'avons de cesse (depuis plus de 15 ans !) de réclamer à Michael Sadler et les siens qu'ils retrouvent la verve futuriste et mordante de leurs vertes années. Certes, le mélomane passionné est par définition un être obtus qui quête sans répit la sécurité auprès de repères parfaitement connus; mais avec Saga, cette revendication est rapidement devenue légitime tant le groupe canadien s'est englué dans un style hard-FM désincarné dès la fin de son âge d'or...

La première écoute de Full Circle révèle rapidement, tel un effroyable truisme, que son auteur n'est jamais aussi bon que lorsqu'il prend la peine de développer ses bonnes idées... Saga a enfin décidé de donner vie à des passages instrumentaux un tant soit peu conséquents. Pas de suite de 20 minutes à espérer ici (ça n'a de toute façon jamais été le style de la maison), mais de courtes et percutantes incursions instrumentales au sein de compositions ramassées (de 3:59 à 5:33 pour un total de 50 minutes). On découvre ainsi que Saga n'a rien perdu du sens mélodique et du mordant qui le distinguaient des groupes aux velléités FM du début des années 80. Hervé Picart, dans le dernier numéro de «Music Up», utilisait d'ailleurs une formule particulièrement pertinente, résumant à merveille l'art musical des canadiens : «des liens de feu entre riff qui griffe et mélodie qui guérit»... Saga nous a séduits à une époque parce que ces deux actions étaient bel et bien simultanées au sein d'une même composition. En dépit de structures assez rigides, les morceaux deviennent alors rapidement irrespectueux des normes FM pour devenir de véritables (bien que courtes) pièces progressives. Tout cela est certes subjectif, mais il suffit d'écouter Full Circle pour être convaincu de son caractère insolite : rien de très profond, mais une simplicité finalement insondable...

Ce nouvel album, le treizième sorti des studios, s'avère donc un probant retour aux sources, sources dont le groupe s'abreuve jusqu'à plus soif, et pas seulement au niveau de la forme donc. Mais si l'inspiration dont font preuve les musiciens est indéniable, Full Circle engendre une réserve chez le fan de la première heure : le relatif retrait des claviers... Ces derniers sont certes bien plus présents que sur les dernières œuvres du groupe canadien, mais ont indéniablement perdu de leur superbe par rapport à son âge d'or. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, Michael Sadler s'explique clairement sur ce point (le justifiant parfaitement d'ailleurs), mais nous laisse néanmoins quelque peu désabusés... Que voulez-vous, le guitariste Ian Crichton est dans une telle forme (aussi à l'aise dans le maniement de la dentelle que du plomb) que l'on aurait aimé découvrir un Jim Gilmour aussi entreprenant derrières ses claviers...

La conclusion est ainsi toute trouvée, et peut se résumer en deux mots : oui et non. Evidemment, ces deux termes renvoient à la question posée en introduction. Oui, Full Circle est à ranger parmi les grandes réussites de Saga, et permet donc à ce dernier, comme son nom l'indique («La boucle est bouclée» en anglais), de redonner une cohérence et un souffle nouveau (issu visiblement de ses convictions les plus intimes et non de quelconques velléités mercantiles) à sa carrière. Non, ce nouvel album n'est pas tout à fait l'égal des plus grandes réussites du quintette de Toronto; la faute à des claviers un peu trop discrets (en tout cas pas assez aériens), qui ne permettent ainsi que trop rarement aux compositions (toutes réussies par ailleurs) de se placer en orbite...

Bilan mitigé par conséquent ? Pas tout à fait, car il convient de souligner que le oui l'emporte largement sur le non. C'est là d'ailleurs la plus belle réussite de Full Circle : avoir réussi à se rendre indispensable, malgré la réserve mentionnée, au point de faire déjà figure de pierre angulaire de la carrière de Saga. Espérons simplement que le groupe saura conserver ce cap plusieurs albums de suite...

Olivier PELLETANT

Entretien avec Michael SADLER :

Full Circle annonce clairement la couleur : retour aux sources...

'Retour vers le futur' me conviendrait mieux ! A la base, c'est avant tout un retour aux Chapters. Nous n'avons à aucun moment pris la décision consciente de revenir à la musique de nos débuts. C'est venu naturellement, après une période d'expériences diverses, dans lesquelles nous nous étions parfois lancés à l'insistance de personnes extérieures au groupe, par exemple en essayant de coller au format 'single'. Nous avons eu l'idée de faire un album qui soit totalement fidèle à ce que nous sommes, sans que personne d'autre que nous ait son mot à dire.

N'aurait-il pas été approprié de sortir un tel album il y a deux ans, lors du vingtième anniversaire du groupe, au lieu du très atypique Pleasure & The Pain ?

Peut-être... Avec le recul, vous avez sans doute raison, mais le seul problème... c'est que les morceaux n'étaient pas encore écrits à ce moment-là ! (rires) Mais c'est vrai, le moment aurait été idéal, puisque nous revenons avec cet album au style de nos premiers albums.

Evoquons un instant ces fameux 'Chapters'. On a beaucoup parlé de la signification de ceux-ci. Il a notamment été dit qu'ils exprimaient en quelque sorte votre vision de l'humanité...

L'idée de départ des Chapters, c'était de proposer une sorte de puzzle. C'est pourquoi ils furent présentés dans le désordre. Ainsi, il y eut huit 'Chapters' en vrac sur nos quatre premiers albums. Ce que vous dites sur leur signification est assez vrai, il s'agit en quelque sorte d'observations sur la nature humaine, le comportement des hommes, à ceci près qu'elle sont le fait de... Je n'ai pas envie de révéler ce dont il s'agit exactement, mais disons qu'il s'agit d'observations sur notre monde à travers les yeux de... quelqu'un, ou quelque chose d'autre... C'est une histoire de science-fiction apocalyptique, qui aborde des thèmes comme : pourquoi agissons-nous ainsi les uns envers les autres, pourquoi sommes-nous incapables de reconnaître ce qui est bon en chacun de nous... ? Des questions sur la vie en général, en fait. Pourquoi nous compliquons-nous systématiquement l'existence ?... Et avec «Full Circle», nous avons ressenti le besoin, non seulement de revenir à notre ancienne manière de composer, mais aussi de revenir aux 'Chapters'. Nous n'avons jamais pensé qu'ils devaient forcément s'arrêter au numéro 8. Nous avons juste souhaité, à un moment, faire une pause, qui a simplement duré plus longtemps que prévu. Quant à savoir quand la série s'arrêtera, je dirais... Bon, il y aura éventuellement un épilogue, mais je pense que le Chapter 16 sera le dernier. A ce moment-là, nous avons le projet d'enregistrer un double-album qui rassemblerait tous les 'Chapters', et qui serait proposé en conjonction avec un film, un vrai film ou un film d'animation, qui reprendrait l'intégralité de l'histoire...

S'agirait-il d'une compilation, ou de versions ré-enregistrées ?

Oh, je pense que... Forcément, après toutes ces années, il y aurait peut-être quelques retouches à faire ici ou là. De mon point de vue, je pense que je referais au moins certaines de mes parties, pour les morceaux les plus anciens. Mon 'attitude' par rapport à certaines parties vocales serait assez différent aujourd'hui de celle qui était la mienne à l'époque.

La pochette de Full Circle rappelle explicitement celles des trois premiers albums, avec le retour du mystérieux insecte, et cette imagerie futuriste...

Eh oui, le 'G.B.', le 'Golden Bug' est de retour ! En fait, vous savez, les pochettes des premiers albums faisaient uniquement référence aux 'Chapters'. Les autres morceaux étaient complètement indépendants les uns des autres. Le côté science-fiction était exclusivement lié aux 'Chapters', et il a disparu de nos pochettes quand nous avons interrompu la série. Il était par conséquent logique d'y revenir maintenant, au moment où nous la reprenons, là où nous l'avions abandonnée. Si vous observez attentivement la pochette, vous verrez que l'insecte a opéré une mue, un nouvel insecte sort de la peau de l'ancien, comme une chenille qui devient papillon...

Pour revenir au côté futuriste des pochettes, ne pensez-vous pas, comme beaucoup de vos fans, qu'il faisait parfaitement écho à celui de la musique ?

Je ne sais pas, je n'aime pas vraiment ce mot, 'futuriste'. Notre musique était simplement différente de ce qui se faisait à l'époque. Il n'était certainement pas volontaire de notre part de proposer une musique 'futuriste'. Il est vrai que nous utilisions ce qui était alors une technologie nouvelle, celle des synthétiseurs qui venaient tout juste de faire leur apparition sur le marché. Nous avons fait appel à eux pour élargir notre palette de sons, et rendre notre musique plus évocatrice, sans pour autant abuser de cette technologie, en utilisant des boucles ou en remplaçant par des synthés des instruments existants. Donc, non, notre démarche n'était pas futuriste, même si elle était résolument tournée vers l'avenir. Nous tenions à sortir un peu des sons habituels - guitare, orgue Hammond, piano... Nous avons accueilli l'arrivée des synthétiseurs à bras ouverts de ce point de vue. Mais le mot 'futuriste' me fait plutôt penser à Buck Rogers, ce genre de choses... Jim et moi n'avons jamais été très friands de films ou livres de science-fiction. Vous ne me verrez jamais dans une convention Star Trek par exemple ! (rires)

Tu parlais des synthétiseurs. On pouvait dire que Saga, à ses débuts, était un groupe à dominante claviers, ce qui n'est plus tout à fait le cas aujourd'hui...

C'est vrai, il y a un peu moins de claviers maintenant. Je crois que nous avons trouvé un bon équilibre entre guitare et claviers. Il y a également le fait qu'au début nous avions tendance à en mettre un peu partout, au point que parfois j'avais du mal à trouver de la place dans tout ça pour chanter ! Pour le nouvel album, j'ai essayé de maintenir une certaine discipline. Souvent, j'écris mes textes pendant que les autres travaillent sur la musique, et si je ne mets pas un peu mon nez dans ce qu'ils font de temps à autre, nous risquons de nous retrouver avec un solo de guitare de Ian à un endroit où il y aurait dû y avoir du chant ! Je pense qu'il est important de régler tout ce qui a trait au chant avant de concevoir les parties instrumentales, une partie de synthé ici, un duo guitare/synthé là... Tout ça j'adore, mais je pense être dans mon rôle quand je veille à ce que tout fonctionne du point de vue des mélodies et des textes...

Ces dernières années, Saga semble alterner entre albums ambitieux, comme Generation 13 ou Full Circle, et albums plus pop. Cela correspond-il à une volonté précise de votre part ?

Non, ça dépend de l'humeur du moment. Chaque CD reflète notre état d'esprit au moment où nous le faisons. Cela tient sans doute au fait que nous vivons tous à des endroits différents dans le monde, nous sommes influencés par des cultures différentes. C'est certainement une bonne chose après toutes ces années, ça nous permet de nous renouveler. Il est difficile de décrire précisément notre méthode de travail, car elle est très spontanée, beaucoup de facteurs extérieurs ont leur importance

Dans le cas de Generation 13, il y eut quand même la volonté de faire une œuvre conceptuelle, dès le départ, non ?

C'est vrai, pour celui-là, nous nous sommes dits un jour : «allez, faisons quelque chose de complètement fou, faisons un vrai concept-album, et allons jusqu'au bout !»... La réalisation de cet album fut une véritable aventure. Dans le studio nous avions mis un grand tableau blanc au mur, où nous avions dessiné un diagramme, avec d'un côté les titres des morceaux, et en haut, les différents instruments. A chaque fois qu'une partie était en boîte, nous faisions un petit trait dans la case correspondante avec un stylo. Et chaque jour de nouvelles cases étaient cochées. Puis au bout de quatre ou cinq semaines, nous avons regardé le tableau. 'Merde ! Ça n'avance pas, on a rien foutu !'. Alors j'ai dit, 'attendez les gars'. J'ai pris un gros marqueur noir, et partout où il y avait un petit trait, j'ai fait une grosse croix au marqueur. Puis je me suis rassis et j'ai dit : 'Ça alors, on en a déjà fait la moitié !'. L'effet psychologique fut très fort, parce qu'on travaillait tous comme des malades, quasiment 24 heures sur 24. Ian venait la nuit, faire ses parties de guitare, et pendant la journée je venais enregistrer du chant, puis Jim arrivait pour faire des parties de claviers... C'était vraiment comme un puzzle ! Nous savions quelle était l'histoire, mais il y avait plein de petits trous qu'il fallait combler. Ce fut difficile, mais ça reste un souvenir formidable !

Dans quelle mesure dirais-tu que Saga se rattache au rock progressif ?

Je ne sais pas... Ce terme est un peu devenu un cliché à mes yeux. Je ne visualise plus très bien ce qu'on désigne par cette expression !

Une forme de musique où la voix et les instruments ont la même importance...

Oh, je vois... C'est une question difficile, parce que... Si vous regardez les membres du groupe à l'origine, nous venions tous d'horizons musicaux assez divers. Steve était plutôt branché rhythm'n'blues, Jim [Gilmour] avait une formation classique, Ian était plutôt de l'école Page/Beck/Hendrix, hard-rock... Seuls Jim et moi avions une culture progressive - les premiers Genesis, Van der Graaf Generator... Nous écoutions des trucs sacrement tordus. Vous connaissez VdGG ?

Bien sûr... Et Gentle Giant aussi...

Oh ! Là, je vous arrête ! Gentle Giant... Pour Jim et moi, c'est le mot magique. C'est toute ma vie. Je vais vous raconter une histoire. J'étais dans un groupe avant de faire la connaissance de Jim. Nous étions le premier groupe canadien à utiliser un Mellotron ! Avant ça, j'ai fait partie d'une chorale pendant huit ans. Je l'ai quitté vers l'âge de 15 ans et demi, 16 ans. Et au moment où j'ai quitté l'école, j'ai également quitté le domicile de mes parents, et j'ai emménagé avec un groupe de... blues ! Difficile à croire, non ? C'était un trio, et je chantais des trucs comme 'you don't love me baby...', etc. C'est à cette époque que j'ai commencé à jouer du piano, ils m'ont simplement obligé à m'y mettre, à apprendre les accords et tout ça. Peu à peu, le groupe est devenu plus jazz, nous sommes devenus un groupe de jazz-fusion à la Weather Report, nous avons pris un saxophoniste et tout ça. Et puis un beau jour, notre batteur s'est pointé avec un disque qu'il avait déniché dans un magasin d'imports. Et c'était, vous l'aurez compris, un disque de... Gentle Giant ! Il s'appelait Three Friends. Il m'a dit : «Michael, tu dois impérativement écouter ça !». Il l'a mis sur la platine et... je suis resté littéralement scotché. Puis il a mis l'autre face - eh oui, c'était l'époque des vinyles, les jeunes ! - et une fois que ce fut terminé, je lui ai dit : «Jerry». «Quoi ?». «Il faut absolument que nous fassions de la musique comme ça !». J'étais totalement bouleversé, je n'avais jamais rien entendu de similaire. Plus tard, j'ai découvert que les mecs de Gentle Giant avaient en fait un passé similaire au mien, un mélange de jazz, de blues... Et ça se sent dans l'approche rythmique, dans les arrangements vocaux, tout ça. Quelques temps plus tard, j'ai fait la connaissance de Jim Crichton, et il s'avérait qu'il était lui aussi un inconditionnel de Gentle Giant. C'est donc un groupe qui nous a beaucoup influencés tous les deux. Mais comme je le disais précédemment, il y avait toutes sortes d'influences dans Saga, c'est un peu comme si on les mettait toutes dans un chapeau, qu'on les mélangeait, et... à l'arrivée vous avez Saga !

Cette influence, vous lui avez tourné le dos à une certaine époque, à la fin des années 80...

C'était une phase différente pour Saga. Je l'ai déjà dit dans plusieurs interviews, mais quand Jim et Steve sont partis, ce n'était pas un divorce, mais plutôt une séparation temporaire. J'étais fermement convaincu que nous nous retrouverions un jour ou l'autre. En attendant, nous avons essayé d'autres choses... Pardonnez-nous ! On ne peut pas jouer tout le temps la même chose, sinon un groupe ne durerait pas vingt-deux ans et demi, comme Saga. Nos fans, dans leur majorité, ont compris cela, et je pense qu'ils nous respectent parce que nous avons au moins essayé... Ils ont accepté ça parce qu'ils savaient qu'un jour nous ferions un album comme «Full Circle». C'était notre état d'esprit à nous aussi, et quand nous nous sommes retrouvés, nous trois et les deux autres, c'était comme s'il ne s'était passé que deux semaines, pas six ans. La passion qui nous unissait était à nouveau là, intacte...

Et ces retrouvailles durent depuis maintenant sept ans. Comment expliques-tu cette osmose entre vous ?

Je ne sais pas. C'est vrai, Saga est sans doute plus stable actuellement qu'il ne l'a jamais été. Ce groupe est comme une famille. Parfois nous passons plus de temps les uns avec les autres qu'avec nos familles respectives. Nous nous connaissons par cœur, et nous pouvons prévoir à l'avance comment chacun va réagir ou se comporter. Mais je vous rassure, il y a parfois des engueulades ! Avant les concerts, dans les loges, on se chamaille souvent. Mais quelques minutes après, tout est oublié. C'est vraiment comme une famille, on finit toujours par se réconcilier...

Tu vis depuis plusieurs années en Allemagne. C'est là que Saga obtint ses premiers succès. Pour quelles raisons as-tu décidé de t'y installer de manière permanente ?

Le succès de Saga là-bas n'est guère entré en ligne de compte. La principale raison, c'est tout simplement que mon épouse est allemande ! Mais ça n'est pas forcément lié, nous aurions aussi bien pu nous installer au Canada ou aux Etats-Unis. En fait, je préfère le style de vie européen. Peut-être parce que je suis né au Pays de Galles. J'ai grandi au Canada, mais je pense qu'il doit rester une trace des mes origines européennes dans mon subconscient... Mais bon, j'aime bien aller aux Etats-Unis de temps en temps, pour rendre visite à mes amis ou à ma famille, engloutir quelques hamburgers, ce genre de choses. Mais globalement je préfère vivre en Europe.

Cette séparation affecte-t-elle ta collaboration avec le reste du groupe, et Jim en particulier ?

Bon, ce qu'il faut comprendre, c'est qu'après autant d'années à travailler ensemble, il est important de préserver sa vie personnelle et privée. C'est quelque chose d'extrêmement précieux. Quand une tournée se termine, ce n'est pas que vous ne voulez plus voir les autres mais... Si, en fait, c'est ça ! On se voit bien assez en studio et en tournée, et ça fait du bien de ne plus se voir pendant un moment. Ce que j'ai fait pour cet album, c'est que j'ai écrit seul, chez moi, en suivant mon inspiration personnelle, et sans forcément destiner le résultat à Saga. Pendant ce temps là, Jim compose à Los Angeles, et les autres sont au Canada, mais ne se voient pas forcément tous les soirs au bar du coin pour autant. Et puis nous nous retrouvons, tous ensemble, avec tout ce matériau à exploiter... Et c'est important, à ce moment-là, de ne pas avoir à partir de zéro, car avec cinq personnalités aux idées musicales bien arrêtées, comme c'est le cas dans Saga, ça ne fonctionnerait jamais. Nous ne sommes pas Aerosmith, nous ne pouvons pas dire, 'allez Steve, fais-nous un bon petit groove et on va broder là-dessus'. Il faut qu'il y ait un minimum de matière d'abord, ne serait-ce qu'une séquence d'accords. Et cette manière de fonctionner semble marcher.

Un certain nombre de groupes des années 70 tiennent toujours le haut du pavé, comme en témoignent les sorties de cette rentrée - Yes, Jethro Tull, bientôt Camel, et aussi Styx avec qui Saga fit sa première tournée européenne en 1980... Que t'inspire ce constat ?

Eh bien, je trouve que c'est super. En fait, ces groupes ne se sont jamais vraiment arrêtés, c'est simplement que les passer à la radio n'était plus très à la mode. Mais il semble y avoir une sorte de revival. C'est normal, la musique fonctionne par cycles. Et ce qui me plaît là-dedans, c'est que l'idée principale est celle de vrais gens jouant de vrais instruments, et c'est une idée qui avait eu tendance à disparaître depuis quelques années. Ce qui est amusant, c'est que la jeune génération découvre ces groupes et est étonnée de voir que ça existe - des musiciens qui jouent leur instrument !

Te sens-tu en phase avec la scène musicale actuelle ?

Oh, oui... Le problème, c'est qu'une grande quantité de ce que j'entends me paraît voué à une destinée des plus éphémères. Une sorte de musique jetable, en quelque sorte. Beaucoup de gens essaient d'avoir un énorme tube, d'amasser un maximum d'argent et de prendre une retraite dorée au soleil. Et de toute façon les maisons de disques poussent dans cette direction. Quand leurs conseils d'administration se réunissent, ils ne parlent pas musique, ils s'en fichent éperdument, ils regardent combien d'argent a été investi, combien d'argent est rentré, un point c'est tout. Mais du côté des groupes, les choses sont en train de changer. On revient à plus d'authenticité...

Les années 90 ont vu le retour en force de l'idée de groupe...

Exactement, c'est ce que je voulais dire. Je parlais d'Aerosmith tout à l'heure. Il a suffi qu'une de leurs chansons soit utilisée dans le film «Armageddon» pour qu'ils recommencent à remplir les salles, et tout un nouveau public très jeune a redécouvert cette vieille idée du groupe de rock. Des gamins de 12 ou 13 ans qui n'ont connu que les émissions de télé en playback... Ils voient des musiciens jouer et ils se disent, 'wouah ! c'est cool !'... Ils pensent que c'est quelque chose de totalement nouveau !

A propos de scène, on ne peut pas dire que vos fans français aient été chanceux ces dernières années... Vous reverra-t-on bientôt dans notre pays ?

Bon, d'abord, j'aimerais éclaircir un point, sur les annulations de concerts. Nous n'en sommes pas responsables, les organisateurs sont seuls responsables. Quoi qu'il en soit, nous avons un projet de tournée très avancée. L'itinéraire n'est pas totalement bouclé, mais nous avons déjà 40 ou 50 concerts de prévus en Europe cet automne. Les offres continuent à nous parvenir, de France notamment. Nous jouerons en France avant la fin de l'année, c'est certain. La tournée commence le 20 octobre, en Suisse je crois, puis nous allons en Autriche, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, en Scandinavie... Et donc en France, au moins à Paris, mais aussi ailleurs je l'espère. Nous n'avons pas assez tourné en France, c'est certain. Je vous le promets, nous viendrons bientôt vous rendre visite !

Parle-nous un peu pour finir de ton projet d'album solo...

Il n'est pas terminé. Un CD regroupant cinq morceaux a été proposé par le biais de notre site internet, mais il est maintenant épuisé. Nous ne l'avions tiré qu'à un millier d'exemplaires, c'était avant tout pour permettre à nos fans de se faire une idée. L'album proprement dit sortira quand je serai totalement satisfait de mon travail. Ce n'est pas une initiative commerciale, je ne le fais pas pour démarrer une carrière solo aux dépens de Saga. Je veux donc en être fier. Ce que j'ai l'intention de faire, c'est de terminer une trentaine de chansons, et de choisir parmi elles les dix ou douze meilleures, en faisant en sorte qu'il y ait une cohérence globale, même si elles seront sans doute dans des styles assez variés...

S'agit-il de chansons qui ne correspondent pas au style de Saga ?

En quelque sorte, oui. Sur dix morceaux que j'écris pour Saga, nous en utilisons généralement deux, et les huit autres ne collent pas. J'ai pas mal de chansons comme ça, sur des cassettes, accumulées au fil des années. Mais pour ce projet j'aimerais composer dans une optique bien précise, en sachant dès le départ que c'est pour mon album, et pas pour Saga, parce que sinon je serai probablement tenté de les tirer vers le style de Saga. Tout ce que je peux vous promettre, c'est que cet album sera géant !!! (rires)

Entretien réalisé par Aymeric LEROY

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°32 - Octobre 1999)