
PISTES :
1. The Joy Gem (15:03)
2. All Fall Down (7:14)
3. Stolen By Ghosts (21:29)
4. The Future Me (18:53)
FORMATION :
Kevin Thomas
(chant, batterie, percussions)
Patrick Henry
(chant, basse)
Carl Groves
(chant, guitares, piano, claviers)
Michael Dearing
(chant, guitares, claviers)
INVITÉS
David Ragsdale
(violon [1,3])
Neal Morse
(chant [1])
Alyssa Hendrix
(chant [1,4])
Jeff Eacho
(flûte [2])
Fred Schendel
(piano [4])
Randy George
(guitare)
SALEM HILL
"Mimi's Magic Moment"
États-Unis - 2005
Progrock Records - 62:42
Salem Hill reste une formation américaine finalement discrète et un peu sous-estimée par rapport à un Glass Hammer ou à un Izz par exemple (pour n'en citer que deux), alors qu'elle possède derrière elle une carrière et une discographie déjà conséquente. Ainsi Mimi's Magic Moment est son septième album, marquant après la parenthèse conceptuelle de Be un retour à un format plus classique et des morceaux indépendants. Un retour à une «normalité» qui ne signifie pas pour autant une ambition en berne, comme en témoigne la durée imposante des quatre titres présents, trois d'entre eux variant entre 15 et 21 minutes, le dernier ne durant «que» 7 minutes... Le disque bénéficie de plus de la présence de nombreux invités prestigieux : Neal Morse, David Ragsdale (ex-Kansas), Fred Schendel (Glass Hammer) ou encore Randy George (acolyte de Neal Morse sur ses albums solo). Bref, sur le papier, Salem Hill semble avoir mis les petits plats dans les grands, mais qu'en est-il réellement une fois le disque glissé dans la platine ?
Les premières écoutes peuvent alors légèrement décevoir, car ne semblant rien proposer de foncièrement original. Le groupe œuvre dans un style qui lui est familier, à savoir un progressif chaleureux et élégant, à l'inspiration clairement puisée dans les années 70, avec toujours en toile de fond ces caractéristiques typiquement américaines, que ce soit le soin apporté aux mélodies vocales ou l'aspect formel très professionnel (même si, malgré une production de qualité, on regrettera un son de batterie un peu plat). Les trois «epics» qui constituent le cœur de l'album, contrastés et remplis de rebondissements en tout genres, ne s'apprivoisent pourtant pas si facilement, et l'ensemble dégage plus de personnalité et de profondeur qu'il n'y paraît au premier abord.
Pour débuter, «The Joy Gem» (15:03) ouvre l'album de la plus belle des manières. C'est sans doute le plus immédiatement accessible des longs morceaux, mais aussi celui dans lequel l'influence de Kansas (que l'on sait récurrente chez Salem Hill) est la plus prégnante. La présence du violon de David Ragsdale y est certainement pour beaucoup, mais le thème principal majestueux ou le final héroïque sont eux aussi réminiscents de la formation de Kerry Livgren. Spock's Beard n'est pas loin non plus dans la partie instrumentale centrale trépidante, impression renforcée par la présence toujours impeccable du chant de Neal Morse.
«Stolen By Ghosts» (21:29) se place ensuite dans un tout autre registre, plus sombre et mélancolique (les paroles évoquant la perte d'un être cher). Le chant se fait touchant et recueilli, pour se muer en quasi-rage sur la fin, tandis que les parties instrumentales apparaissent plus musclées et saccadées qu'à l'accoutumée. De nouveau, le violon fait merveille, ses mélopées tristes ajoutant à la tonalité poignante du titre. Quand au final, il sort clairement des sentiers battus, avec ses nappes synthétiques, sa batterie étouffée, sur lesquels vient se greffer une voix trafiquée et habitée véhiculant une émotion à fleur de peau.
Arrivé à «The Future Me» (18:53), on pourrait légitimement craindre un effet de lassitude, mais non, le groupe arrive encore à surprendre en débutant sur les chapeaux de roue avec un duo guitare-vibraphone réjouissant, prenant progressivement de l'ampleur avec l'arrivée des autres instruments. La suite est sans doute un peu plus convenue, bien que réservant son lot de très bons moments (le solo de piano de Fred Schendel, court mais intense, en fait indéniablement partie), mais heureusement le titre se termine par une montée en puissance finale de toute beauté, magnifiée par la présence d'un superbe chant féminin, au timbre pur et quasi enfantin.
De part sa durée réduite et sa moindre ambition, «All Fall Down» (7:14) se place quant à lui en contrepoint de ces trois pièces épiques. Il s'agit d'une ballade très classique (sans doute un peu trop), qui ne resterait qu'une simple chanson, moyennement convaincante qui plus est, s'il n'y avait cette partie centrale, plus typiquement progressive avec sa flûte 'tullienne', sa rythmique sautillante, et sa guitare flamenco. Manquant de cohérence, le tout constitue néanmoins à ce titre la seule petite baisse de régime de l'album.
L'architecture générale des morceaux, malgré la durée étendue de ces derniers, n'a rien de labyrinthique et reste relativement simple, presque prévisible par moments, s'appuyant sur des recettes éprouvées (consciemment ou non) et sur une alternance parties chantées/instrumentales pouvant paraître légèrement mécanique au départ. Pourtant, le charme fonctionne très vite, et si certains enchaînements peuvent paraître artificiels, certains passages sembler anodins, c'est qu'ils prennent tout leur sens une fois réunis dans le contexte global et la cohérence interne de chaque titre. Comme le veut l'adage, le tout se révélant supérieur à la somme des parties... De même, les musiciens, s'ils ne sont pas à proprement parler des virtuoses, ne manquent pas de talent et d'idées, chacun étant parfaitement à sa place et apportant sa pierre à l'édifice musical, sans se départir d'une forme de modestie rafraîchissante. Que ce soit par exemple l'utilisation de percussions mélodiques par le batteur Kevin Thomas, ou la complémentarité entre la voix claire, légère de Carl Groves (claviers) et celle, plus rauque et puissante de Michael Dearing (guitares), ce sont autant d'éléments qui s'ajoutent et procurent une richesse indéniable à l'album. Les interventions des invités, toujours remarquables, apportent également une réelle plus value, contribuant de plus à donner une identité propre à chaque pièce.
Salem Hill n'invente donc sûrement rien, mais son progressif sincère et passionné a franchement tout pour séduire. Terriblement attachant, l'album s'imprime l'air de rien durablement chez l'auditeur et on ne peut qu'espérer qu'il permettra à son auteur de toucher un public plus large, car il le mérite assurément. A classer donc en bonne place parmi les meilleures sorties progressives américaines de 2005...
Clément CURAUDEAU
(chronique parue dans Big Bang n°61 - Avril 2006)

