
PISTES :
1. Dr. Gull I (3:04)
2. Racionalidad (2:51)
3. Tango Mango (12:19)
4. La verbena hermética (7:32)
5. Microcosmos Blues (9:03)
6. Dr. Gull II (1:15)
7. Gotas de cristal en tu vaso de lluvia (5:19)
8. La Maha Vishnuda (4:44)
9. Agua, fuego & porexpán (7:14)
10. Travesía de las gaviotas (3:05)
11. La mulata eléctrica (9:46)
12. Dr. Gull III (4:13)
FORMATION :
Pedro Álvarez Manchaca
(guitare, e-bow)
Pablo Canalís Fernández
(basse, percussions)
Eduardo G. Salueña
(claviers, shaker)
Israel Sánchez Barragán
(guitare, chant)
Alex Valero "Danda"
(batterie, percussions)
INVITÉS
Chœur Melsos
Quique Suárez Ramos
(cornemuse [4])
Alejandro Martínez Ares
(accordéon [3])
Rocío Fernández Baniela
(sons ambient [7], voix rituelles [8])
Verónica Rodríguez Piñeiro
(flûte [7])
Guzmán Argüello
(saxophone soprano [3], flûte [5], saxophone bariton [4,6,9,12])
Juan Antonio Martínez
(saxophone ténor [9])
Ernesto Coro
(saxophone alto [9])
Adriano Fernández Granda
(trombone [9])
Joaquín García
(cor [6], trompette [9])
Ángel Berdiales
(sons ambient [4], acclamations [11])
SENOGUL
"Senogul"
Espagne - 2007
Mylodon - 70:30
Ce premier album de Senogul n'est pas l'œuvre d'un groupe débutant, puisque depuis sa création en 1999 par le guitariste Israel Sanchez Barragan et le claviériste Eduardo G. Salueña, la formation a publiée deux démos, dont la seconde, Transitos, a constitué la base du présent album, puisque ses cinq titres y sont repris, en compagnie de sept nouveaux morceaux. Le quintet est aujourd'hui complété par le bassiste Pablo Canalis Fernandes, le guitariste Pablo Alvarez Manchaca et la batteuse Eva Diaz Toca (eh oui, une présence féminine encore suffisamment rare pour être signalée), bien que ce soit son prédécesseur Alex Valero qu'on entende encore sur le disque. A noter que le groupe s'était exercé quelques temps sur un répertoire de reprise avant de s'attaquer à la composition originale, comprenant notamment Zappa, Genesis, Yes, ou encore Return to Forever.
Et on retrouve effectivement un peu de tout ça ici, et bien plus encore, au point qu'essayer de définir en un mot Senogul tient un peu de la gageure. Rock, symphonique, fusion, folk, musique contemporaine, tango... et j'en passe. La variété stylistique parcourue est impressionnante, mais on est à mille lieux du fourre-tout qu'une telle profusion pourrait laisser craindre, ce grâce à une écriture très soignée, complexe et sans concession, exigeante même, bref typiquement progressive. Solidement structurées, les compositions, toutes instrumentales, ne s'égarent jamais dans des digressions inutiles, malgré leur longueur souvent conséquente (trois titres tournant autour de 10mn). Regorgeant de plans audacieux, impeccablement exécutée, cette musique en mouvement constant est traversée par un vent de liberté assez grisant, avec l'impression que le quintet peut tout se permettre, la réussite ne manquant pas d'être au rendez vous à chaque fois. En ce sens, on pense plus d'une fois aux derniers albums de Kenso, avec la même façon de rebondir d'une idée à une autre, les mêmes éclairs mélodiques entre deux breaks acrobatiques, jusqu'à ces touches jazz-rock qui, elles, peuvent également évoquer les excellents compatriotes des années 70 de Iceberg.
Quelques exemples concrets ? Citons pour commencer "Microcosmos Blues", basé sur un riff froid très Crimsonien période Discipline (bien que les parties de claviers lui donnent finalement une toute autre couleur), et qui n'hésite pas à passer par un interlude central faussement reggae, pour finir sur une sublime envolée guitaristique. Ou le bouillonnant "Tango Mango", le plus long de l'album et parfaite illustration du paragraphe précédent, avec ses développements mouvants au possible, en particulier l'inclusion d'éléments latins savoureux (mais avec un titre pareil on aurait pu s'en douter...). Ces derniers jouent une part non négligeable dans la personnalité de Senogul (voir aussi "La Mulatta Electrica" et sa partie centrale flamenco), d'autant plus qu'ils demeurent parfaitement intégrés et ne tombent jamais dans le pittoresque. Dans un autre registre, il faut un certain culot pour passer de l'énergie et la bonne humeur réjouissantes du Jazzy/funky "Agua, Fuego y Porexpan", Fender Rhodes et section de cuivres dehors, aux ambiances intimistes et claires obscures de "Traversia de las Gaviotas". Car il y a aussi de vrais moments de grâce sur cet album : le très beau "Gotas de Cristal en tu Vaso de Illuvia" (le titre est un poème à lui tout seul), traversé par un piano magique, tour à tour gracile, facétieux, conquérant, en témoignant de la plus belle des manières. Bref, il serait bien sûr fastidieux de passer en revue chacun des douze titres de l'album, tant chacun réserve son lot de surprises, surtout qu'un large panel d'invités a été appelé en renfort : section complète de cuivres, flûte, accordéon, choristes ("Dr Gull I"), et même cornemuse (l'intro celtique de "La Verbena Hermetica").
Si le tout ne sonne jamais trop chargé pour autant, c'est aussi en grande partie grâce à la finesse du claviériste Eduardo Salueña, qui a choisi d'utiliser majoritairement le piano, procurant une assise à la fois chaleureuse et constante aux compositions, et dont le jeu varié témoigne d'une riche culture musicale. S'il cite comme référence Tony Banks et Dave Stewart, c'est plus à Emerson que l'on penses quand ses dentelles de notes prennent le devant de la scène, même si ses interventions sont dénuées de toute virtuosité tapageuse. Pour le reste, on vogue entre sonorités classiques (orgue, moog...) ou plus surprenantes (clavecin), mais avec un bon goût jamais pris en défaut. Les guitares, électriques (surtout) ou acoustiques, lyriques ou exubérantes, contribuent également à tisser des paysages variés, où la redite n'a décidément pas sa place. La section rythmique demeure impeccable, même si la batterie souffre d'un mixage qui ne la met pas vraiment en valeur, et c'est d'ailleurs la production dans son ensemble qui semble un peu plate et pas toujours à la hauteur de la haute qualité musicale proposée... bon, rien de gravissime, d'autant plus qu'il s'agit certainement du seul véritable point négatif perceptible de l'album.
Euphémisme de dire qu'il s'agit donc là d'une excellente surprise, surtout en provenance d'une contrée qui n'a pas l'habitude de nous abreuver de sorties progressives (même si elles sont souvent de qualité). Senogul signe là un album à la fois frais et lumineux, bien que ne se dévoilant qu'au prix d'une certaine persévérance, formule bateau certes mais qui prend ici toute sa valeur. Et une galette de 70 minutes passionnante de bout en bout comme ici représente un petit exploit en soi... A découvrir de toute urgence !
Clément CURAUDEAU
(chronique parue dans Big Bang n°68 - Hiver 2007-2008)

