BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Live 1979 pochette

PISTES :

1. Oni (0:29)
2. Fragments Of The Dawn (10:00)
3. The Other Side Of Morning (7:21)
4. Influential Street (4:01)
5. Afternoon - After The Rain (4:16)
6. She Can't Return Home (4:15)
7. Night Collector (5:07)
8. Redish Eyes On Mirror (5:11)
9. Voyage For Killing Love - Part Two (20:39)
10. Return Of The Night (6:08)

FORMATION :

Makoto Kitayama

(chant)

Akira Hanamoto

(claviers)

Naoya Takahashi

(batterie)

Shizuo Suzuki

(basse)

Haruhiko Tsuda

(guitare)

SHINGETSU

"Live 1979"

Japon - 2004

Poseidon/Muséa - 67:35

 

 

La bannière Poseidon/Musea semble devenir incontournable pour les sorties progressives en provenance du Japon. Sauf qu'ici, avec Shingetsu, on remonte aux origines du progressif nippon, soit à la fin des 'seventies', quelques années avant l'âge d'or de la décennie suivante. Un groupe précurseur - parmi d'autres - en son pays donc, mais qui n'aura jamais pu confirmer son énorme potentiel, après la sortie de son unique et brillant premier album éponyme en 1979. On se rappellera cependant que le chanteur Makoto Kitayama a publié en 1998 un très sympathique album solo, en compagnie de certains membres de Shingetsu. Et c'est également en 1979 qu'a été enregistré cet album live qui nous arrive aujourd'hui, permettant donc d'apprécier la formation sous sa forme scénique.

Et là autant évoquer d'emblée le défaut majeur du disque, sa qualité d'enregistrement, proche de celle d'un bootleg, avec donc un son «sourd» et un chant pas toujours des plus audibles. Il serait pourtant dommage de s'arrêter à cela et de passer à côté de cet album, tant le progressif symphonique que proposait Shingetsu s'avère toujours aussi séduisant, n'ayant pas vieilli d'un pouce. Décrit dans le livret du CD comme une réponse japonaise au rock progressif européen des années 70, le groupe puise donc assez clairement son inspiration chez les ténors, anglais surtout, de l'époque. On l'a d'ailleurs souvent comparé à Genesis, avec qui, il est vrai, il partage le goût pour les ambiances nostalgiques («Influential Street» rappelle «Afterglow» par exemple), ou plus concrètement à travers des parties d'orgue «banksiennes» ou des arpèges de guitare romantiques. Les photos du livret montrant Makoto Kitayama revêtant divers costumes (dont un masque de vieillard rappellant inévitablement «Musical Box») vont dans le même sens et laissent entrevoir l'aspect théâtral des concerts.

Pour autant, le groupe possède une vraie personnalité, à commencer par Kitayama, dont la voix n'a rien à voir avec celle de Peter Gabriel ou de Phil Collins. Son timbre faussement fragile véhicule une émotion à fleur de peau souvent touchante, à travers de belles mélodies aux contours soignés et qui assurent un charme immédiat aux morceaux. C'est là indéniablement un des points forts du groupe, sachant que le chant est généralement un élément sensible quant on aborde le progressif nippon, et d'autant plus qu'ici il s'avère très présent au sein des neuf titres joués. Les cinq autres musiciens (formation «classique» basse-batterie-guitare-claviers) ne sont heureusement pas de simples accompagnateurs et les envolées instrumentales ne manquent pas, montrant un groupe à la cohésion évidente, même si le tout ne fait que rarement preuve d'une grande complexité. Ce qui ne veut pas dire que breaks ou parties plus tortueuses n'existent pas, mais ils ne constituent simplement pas le coeur du propos de Shingetsu et leur apparition n'en est donc que plus réjouissante, avec à la clef de savoureux contrastes entre séquences recueillies et envolées puissantes du groupe au complet.

Le répertoire présenté est naturellement majoritairement tiré de l'album studio, dont tous les titres sont repris, à l'exception de «Freeze», et ce dans des versions qui restent à peu de choses près fidèles aux interprétations originales. Les différences les plus notables restant d'ordre formel, comme l'absence de guitare 12 cordes ou des parties de claviers plus riches (logique, puisqu'ils sont deux instrumentistes au poste, dont un invité). Si la prestation du groupe reste donc assez cadrée, elle n'en dégage pas moins une authentique ferveur, en particulier lors des passages les plus enlevés, et ne souffre d'aucune approximation. Mais ce live ne se contente pas de reprendre les titres de l'album éponyme, et propose trois pièces inédites, rajoutant un intérêt notable à l'objet, d'autant plus qu'elles sont particulièrement réussies. «She Can't Return Home» d'abord, avec sa rythmique lancinante, sa guitare rageuse et la voix trafiquée de Kitayama, crée une ambiance oppressante définitivement à part. Les deux autres morceaux, «Reddish Eyes On Mirror» et «Voyage For Killing Love Part 2», sont quant à eux enchaînés, l'ensemble totalisant une vingtaine de minutes (bien que le livret indique deux pistes séparées). C'est en tout cas peut-être le sommet du disque, réflexe pavlovien mis à part, car regorgeant de moments captivants, en particulier cette partie en sept temps sur la seconde moitié, qui sert de tremplin à un tonitruant solo de guitare (un des seuls de l'album d'ailleurs). Avec cependant un petit bémol, à savoir la présence d'un solo de batterie en plein milieu du morceau, heureusement court, mais franchement inopportun (d'autant plus qu'il n'est pas spécialement impressionnant...). Pour le reste, et parmi les morceaux déjà connus, l'introductif «Oni» est à mettre spécialement en exergue, offrant en 10 minutes (alors que la moyenne des autres titres se situe plus autour des 5) un parfait résumé du style Shingetsu, entre douce mélancolie et lyrisme exalté.

Au final, voila un album live de très bonne facture (hormis donc sa qualité sonore...) qui dépasse largement le cadre de la nostalgie ou du témoignage historique. L'on y découvre un groupe à la croisée de deux époques, certains éléments pouvant évoquer une forme de néo-progressif précoce (une composante rythmique assez linéaire), et au charisme certain. Shingetsu a d'ailleurs certainement influencé ses compatriotes des années suivantes, son propos évoquant, entre autres, des groupes comme Mugen ou Fromage. Bref, les amateurs de progressif symphonique à la nippone seront comblés, les sorties restant à ce niveau là toujours aussi rares...

Clément CURAUDEAU

(chronique parue dans Big Bang n°56 - Décembre 2004)