BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Shinsekai pochette

PISTES :

1. Alice Through The Looking Glass Part 1 (3:24)
2. Alice Through The Looking Glass Part 2 (3:23)
3. Jabberwocky (2:29)
4. I Love FOCUS (7:06)
5. Turn Right On Sennichimae-Indian (5:46)
6. Five Q (3:50)
7. Return Of Progressive-Rock (4:13)
8. Hamatai (2:42)
9. Fairy Tale (3:58)
10. Die Welt Als Wille Und Vorstellung Part 1 (4:01)
11. Die Welt Als Wille Und Vorstellung Par2 (10:36)
12. Music For The End Of Life (6:44)
13. Mellotron Solo "KIMIGAYO" (1:15)
14. Elegant Talk (9:08)

FORMATION :

Yu Shimoda

(guitare Warr, basse, Mellotron, Minimoog, programmations)

INVITÉS

Masuhiro Goto
(batterie [2,12])

Akihisa Tsuboy
(violon [2,4,5,7,10])

Suginami Junior Chorus
(chœurs [2,3,5,8])

"Yodel Master" Kawakami
(yodel [4])

Wakana Ichihashi
(ondes Martenot [1,2,5,11])

Notitaka Ubukata
(Arp [1], Wurlitzer [2], Santoor&Tabra [5])

Kazumi Suzuki
(Flûte [4,5,7])

Satoshi Kobayashi
(basse [11,12])

Daichi Takagi
(guitare [10,11])

Null Suzuki
(Theremin [1,2,5])

Masaru Teramae
(guitare [6], basse slapée [2,6,7])

Masato Hirai
(guitare [2])

Yoko Yamamoto
(chant [9])

SHINSEKAI

"Alice Through The Looking Glass"

Japon - 2006

Autoprod. - 68:40

 

 

Le premier album de Shinsekai avait été chronique il y a à peine deux numéros dans Big Bang et reflétait l'inspiration protéiforme de son leader Yu Shimoda, compositeur de la totalité du répertoire. Ce dernier remet donc le couvert avec Alice Through The Looking Glass, un album cette fois longue durée qui, comme on va le voir, continue d'explorer les voies les plus diverses. Il se voit entouré cette fois-ci par une pléthore d'invités : on y trouve pêle-mêle les flûtiste et bassiste de Naikaku, Akihisha Tsuboy, violoniste de KBB, Masuhiro Goto (batteur de Gerard, et depuis peu d'Ars Nova), une chorale féminine complète, et même des préposés à des instruments plus inédits, comme le Theremin et les Ondes Martenot... Mais avant de rentrer dans les détails, un petit mot sur le professionnalisme constaté, que ce soit pour la production, remarquable de précision et de puissance, ou le livret richement illustré : chapeau bas, surtout pour une autoproduction !

Déroutant : tel est donc le premier mot qui vient à l'esprit quand on découvre l'album, devant la diversité, voire la disparité qui régnent entre les 13 morceaux (de 1:15 à 10:36), au point qu'aucun ne semble ressembler à un autre. De plus, aucune trame conceptuelle ne paraît découler du roman de Lewis Carroll auquel le titre de l'album fait allusion, mis à part quelques rares références éparses. On passe ainsi allègrement d'un rock progressif complexe et survolté («Alice ... Part 2», «Five Q»), à un morceau carrément ambient (le bien nommé «Music For The End Of Life»), en passant par des lignes vocales tarabiscotées à la Zappa («Turn Right On Sennichimae-Indian»). D'une ballade sucrée («Fairy Tale») aux deux parties de «Die Welt als Wille und Vorstellung», largement improvisées à l'évidence et alternant séquences bien free et superbes envolées collectives. Et on pourrait continuer longtemps comme ça...

Les intitulés souvent fantaisistes (vous l'aurez sûrement déjà remarqué) des morceaux informent même parfois directement sur leur teneur : «I Love FOCUS» et son chant tyrolien (!) à la Thijs van Leer, «Hamatai», et ses voix évocatrices de Magma (bien que d'assez loin quand même...), pour n'en citer que deux. Bref, ça fourmille d'idées et de trouvailles en tout genres, engendrant une surprise constante chez l'auditeur. Et ce même si le premier contact est plutôt difficile, tout n'étant pas forcément des plus accessible : on se situe quand même assez loin des terres symphoniques "classiques" dans l'ensemble !

On ne trouve également pas vraiment de point d'ancrage (ce qui pourra constituer un défaut rédhibitoire pour certains), hormis peut-être la batterie solide de Masuhiro Goto, certes pas toujours des plus fine mais sacrément efficace et assurant une pulsation sans faille. Plus généralement, l'interprétation globale est d'un niveau technique irréprochable, les arrangements très riches; la grande variété instrumentale apportée par les nombreux invités y est pour beaucoup, surtout que s'y ajoutent les claviers multiples du maître de cérémonie (quelques soios de Minimoog mémorables), qui lui-même officie également à la Warr guitar et à la basse.

Cette versatilité est bien sûr à double tranchant et pourra diviser : on pourra soit y voir une absence de cohérence et de vision personnelle, ou à l'inverse le signe d'une inspiration ouverte, et tout simplement la volonté de varier les plaisirs. Pour ma part, je pencherais plus pour le second point de vue, le mélomane y étant largement gagnant pour peu qu'il soit lui même un tant soit peu ouvert, car chaque écoute révèle son lot de nouveaux détails.

Ce qui est certain en tout cas, c'est que Yu Shimoda, avec ce deuxième opus et à travers son groupe Shinsekai, s'impose comme une personnalité définitivement à part au sein de notre microcosme, avec une démarche inclassable et assurément progressive, prouvant au passage que le Japon n'a pas encore dit son dernier mot en la matière. Une œuvre singulière qui mérite ne serait-ce que votre curiosité : il y a beaucoup de chance que vous ne soyez pas déçu du voyage...

Clément CURAUDEAU

(chronique parue dans Big Bang n°63 - Automne 2006)