BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Incipit Tragaedia (15:46)
2. Cabine 67 (5:55)
3. Yog Sothoth (12:27)
4. La Ballade De Lénore (8:58)
5. Delear Prius (4:03)
6. J'ai Vu Naguère En Peinture Les Harpies Ravissant Le Repas De Phynée (4:19)

FORMATION :

Alain Ballaud

(basse)

Franck Coulaud

(batterie)

Franck W. Fromy

(guitare)

Jean-Luc Hervé

(piano, orgue, harmonium)

Ann Stewart

(chant)

Véronique Verdie

(trombone)

Michel Kervinio

(batterie, percussions)

SHUB NIGGURATH

"Les Morts Vont Vite"

France - 1986

Muséa - 51:30

 

 

Dire que cette réédition était très attendue serait un euphémisme. Considéré par beaucoup comme le meilleur album engendré par le courant 'zeuhl' issu de Magma, Les Morts Vont Vite était aussi la seconde réalisation d'un tout jeune label, Muséa. Sa numérisation n'étant visiblement pas une priorité, sans doute en raison de son caractère musicalement plus marginal, la seule œuvre de Shub Niggurath disponible au format CD était jusqu'ici son second opus, C'Etaient De Grands Vents (1991), également sorti chez Muséa, mais au style musical sensiblement différent.

Constitué en 1984 par six jeunes musiciens parisiens, Shub Niggurath (nom inspiré par l'oeuvre d'H.P. Lovecraft, dans laquelle il désigne la déesse de la sombre fertilité...) se situait à la croisée d'influences diverses. Celle de Magma, bien réelle à l'époque, ne doit cependant pas éclipser celles, tout aussi cruciales, de King Crimson (époque 73-74 surtout), des musiques nouvelles (Univers Zéro, Présent ou Art Zoyd) et celles de compositeurs comme Wagner, Orff, Penderecky ou Messiaen.

En effet, si les rythmes lourds et oppressants, soulignés par le jeu de basse très 'kobaïen' d'Alain Ballaud, évoquent immédiatement le groupe de Christian Vander, l'esprit développé n'en demeure pas moins sensiblement différent. Dans l'instrumentation, tout d'abord, beaucoup plus acoustique (le piano de Jean-Luc Hervé et le trombone basse de Véronique Verdier en tête), qui rapproche Shub Niggurath du 'rock de chambre', sans pour autant délaisser l'électricité (les dissonances 'frippiennes' de la guitare de Franck Fromy). Dans la substance musicale ensuite.

On est certes encore loin, ici, du minimalisme souvent abstrait de C'Etaient Des Grands Vents, mais les quatre compositions (de 6:16 à 16:39) laissent une place non négligeable à l'improvisation. Une improvisation contrôlée, encadrée par des séquences très écrites, mais qui permet à l'ensemble de respirer et de se nourrir de ses contrastes. Ce besoin d'aérer la musique est aussi sensible dans la sobriété des arrangements, limitant le nombre d'intervenants au strict nécessaire, eu égard aux 'besoins' des différents passages. Là encore, c'est un parti pris qui sera accentué (excessivement, à mon avis) sur l'album suivant.

Parlons pour finir du chant d'Ann Stewart. Celui-ci se rapproche davantage de ce qu'on pouvait trouver sur Le Poison Qui Rend Fou de Présent, voire dans Z=7L de Zao, à savoir des vocalises, que des chœurs scandés de Magma. Ses interventions s'avèrent plus ou moins bienvenues, selon le registre utilisé, tour à tour suraigu, strident et quelque peu horripilant (parfois à la limite de la justesse), et plus sobre et émouvant. Son rôle n'en demeure pas moins crucial, offrant, en relai avec la guitare et, parfois, le piano, un contrepoint au registre grave dans lequel est généralement cantonnée la fondation rythmique.

Œuvre inspirée et maîtrisée, Les Morts Vont Vite mérite amplement sa flatteuse réputation. Si elle reste destinée en priorité aux mélomanes aguerris à ce style aimant à manier les extrêmes, elle s'avère également un bon point de départ à l'exploration de cette frange plus audacieuse des musiques progressives. La présence de deux morceaux supplémentaires, issus des compilations Ennéade (1987) et Douze Pour Un 2 (1989), achèvera de convaincre les éventuels réticents.

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°23 - Novembre/Décembre 1997)