BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Le Quatrième (13:05)
2. Le Sixième (3:50)
3. Le Cinquième (18:54)
4. Pendule (3:02)
5. Sous une Arche de Pierre (6:26)
6. Prélude a l'Eclipse (2:11)
7. La Robe et le Chat (1:48)
8. Pour le Bal des Pauvres (1:45)

FORMATION :

André Fisichella

(batterie, percussions)

Frédéric l'Épée

(guitare, basse)

Didier Lustig

(claviers)

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PISTES :

1. Ile de Fièvre (12:59)
2. Le Sang des Capucines (5:37)
3. Choral (1:52)
4. Himogène (5:15)
5. Lierre d'Aujourd'hui (2:19)
6. Laocksetal (10:27)
7. Le Dernier (9:12)

FORMATION :

André Fisichella

(batterie, percussions)

Frédéric l'Épée

(guitares)

Didier Lustig

(claviers)

Serge Summa

(basse)

SHYLOCK

"Gialorgues"

France - 1976 - Muséa - 51:45

"Ile de Fièvre"

1978 - Muséa - 48:05

 

 

Parmi les groupes progressifs français apparus au crépuscule de la «glorieuse décennie», Shylock fut le seul à connaître les honneurs d'une signature avec une grande maison de disques, en l'occurrence CBS. Ce privilège se révéla, nul ne s'en étonnera, à double tranchant : s'il permit au groupe niçois de bénéficier d'une couverture médiatique conséquente (articles dans Best et Rock En Stock notamment), il ne tarda pas à imposer des contraintes artistiques qui eurent finalement raison de son unité et provoquèrent sa dissolution.

Shylock naquit en 1974 de trois jeunes musiciens de Nice : Frédéric L'Epée (guitare), Didier Lustig (claviers) et André Fisichella (batterie). Ce trio restera pendant les cinq années suivantes la base de la formation, qui ne parviendra que sur le tard à trouver un bassiste stable. Fruit d'un an d'intense travail commun, Gialorgues est enregistré en juin 1975 : il ne sortira que l'année suivante, en autoproduction, avant d'être repressé par CBS lors de la signature du groupe, en 1977.

Encore empreintes d'immaturité, ces trois compositions (13:05, 3:50 et 18:54) affirment pourtant d'emblée une personnalité à part. Celle-ci doit beaucoup à la répartition des tâches assez inhabituelle entre guitare et claviers : ces derniers dominent largement le son, créant des atmosphères à la fois précieuses et irréelles qui sont le fondement des compositions. Didier Lustig utilise de façon prédominante l'Elka Rhapsody, un synthétiseur analogique au son proche de celui d'un clavecin, pour tisser des trames répétitives et envoûtantes qui ne sont pas sans évoquer le travail d'un Philip Glass, en moins minimaliste. Frédéric L'Epée, lui, est relativement en retrait, le rôle de sa guitare étant purement soliste, à l'exclusion de tout soutien rythmique. Quant à André Fisichella, c'est un peu le maillon faible de l'ensemble : si l'absence d'un véritable bassiste (et surtout de l'osmose basse-batterie qui seule peut donner vie aux compositions) et une production sans relief sont certainement à blâmer, son jeu manque encore de solidité et de richesse.

Le résultat est une musique qui demeure un peu statique, sans contrastes vraiment forts, bref un album en demi-teintes. Les idées mélodiques sont bien présentes, mais elles ne sont pas mises suffisamment en valeur par une interprétation encore un peu scolaire. Néanmoins, Gialorgues est globalement une réussite, car il impose un style, certes encore en devenir, mais déjà d'une grande originalité.

L'album suivant, Ile de Fièvre, aurait du, en toute logique, consacrer définitivement ce talent d'exception. Ce ne sera hélas pas le cas. Soumis à la pression implacable de CBS, Shylock entrera en studio en février 1978 avec seulement une vingtaine de minutes de musique composée et arrangée. L'album qui en résulte donne une bonne idée ce que peut être amené à faire un groupe pris de cours et obligé contractuellement à produire deux fois plus de musique qu'il n'en a à proposer...

Tous les articles du catalogue de la débrouille sont présents sur l'étalage : résurrection d'une séquence jamais utilisée d'un vieux morceau («Choral»), «boeuf» hasardeux sur un motif rythmique répétitif («Himogène»), expérimentations-improvisations spontanées dans la grande tradition 'crimsonienne' («Le Sang Des Capucines», «Lierre D'Aujourd'hui» [sic]). Dans certains cas, l'exercice peut engendrer un résultat inespéré, mais le talent de Shylock n'est clairement pas dans l'improvisation débridée, et l'impression de remplissage malhabile reste prédominante.

Oui, le talent de Shylock est ailleurs, et «Ile de Fièvre» (12:59) le prouve au-delà de toute espérance. Disons-le franchement : si tout l'album avait été du niveau de ce morceau qui lui donne son titre, nul doute qu'on aurait pu parler de chef-d'œuvre. Voici en effet une pure merveille qui est l'aboutissement magistral du style esquissé sur Gialorgues. Après une introduction solitaire de Didier Lustig et ses claviers enchanteurs, l'entrée en scène de ses collègues donne la pleine mesure des progrès accomplis en l'espace de trois ans : la cohésion d'ensemble est parfaite, les changements de thèmes et d'ambiances négociés avec un brio infaillible, les interventions solistes (le Moog notamment) de véritables régals. A l'écoute de ce bijou, on comprend qu'un groupe comme Änglagård revendique avec insistance l'influence du groupe niçois !

L'autre composition un tant soit peu conséquente, «Laocksetal» (10:27), ne transforme hélas pas cet essai si prometteur. Plus hermétique, moins mélodique, moins habilement construit, il reconduit dans une certaine mesure les défauts des autres titres de l'album, sa dimension expérimentale (notamment sur la fin) apparaissant une fois de plus comme un moyen de rallonger la sauce à moindre frais.

A l'écoute du morceau bonus proposé sur la réédition CD, enregistré courant 1979 en vue d'un troisième album qui ne vit jamais le jour, on mesure à quel point on est passé, avec Ile de Fièvre, à côté d'une œuvre majeure. «Le Dernier» (9:12), bien que souffrant d'une qualité sonore des plus médiocres, renoue avec le meilleur de Shylock et confirme que, si on lui avait laissé plus de temps pour peaufiner ses compositions, le groupe serait sorti des studios Aquarius avec une œuvre plus représentative de son très haut talent.

Vous l'aurez compris, la valeur de Shylock en tant que groupe dépasse largement ce qu'il a laissé à la postérité, et ni Gialorgues ni Ile de Fièvre ne rendent vraiment justice à son talent. Mais même imparfaits, ces deux albums n'en constituent pas moins une page essentielle de l'histoire de la scène progressive française et, à ce titre, se doivent absolument d'être connus.

Aymeric LEROY

Entretien avec Frédéric L'EPEE :

Quel regard portes-tu, vingt ans après, sur les deux albums de Shylock ?

L'une des caractéristiques de mes rapports avec ma musique est le détachement. Quand j'ai fini de composer un morceau ou une pièce, ça ne m'appartient plus vraiment. Si je n'ai pas à le jouer moi-même, comme dans Philharmonie ou Shylock, ça devient rapidement une part du répertoire universel avec laquelle je n'ai plus qu'un rapport de mélomane.

Quand je réécoute Shylock, je l'écoute comme n'importe quel autre groupe de ces années là, et je trouve que dans l'ensemble, c'est de la bonne musique. J'ai quand même, bien sûr, des rapports affectifs avec elle, les conditions de composition, des souvenirs relatifs aux membres du groupe ou aux tournées, mais n'avons-nous pas des relations affectives avec la plupart des musiques que nous chérissons ?

Il n'y pas vraiment de lien évident entre la musique de Shylock et celle de ton groupe actuel, Philharmonie. As-tu à ce point changé ou est-ce purement une question de contexte ?

La continuité avec la musique de Shylock ne peut pas être vue au travers de mon seul travail avec Philharmonie - bien que j'aie en tête certains passages du «Cinquième» ou d'«Ile De Fièvre» qui ne dépareraient pas dans Les Eléphants... ou Nord -, il faudrait pour cela considérer l'ensemble de mon travail, les pièces symphoniques par exemple. Mais il faut aussi évidemment prendre en considération le fait que ces deux groupes travaillent sur la composition collective et que toutes les individualités comptent dans la couleur et la teneur des pièces.

Penses-tu que les deux albums enregistrés par Shylock étaient vraiment représentatifs de sa musique ?

Shylock, comme maintenant Philharmonie, était un groupe qui donnait sa pleine mesure sur scène. Les disques n'ont, à mon sens, pas su témoigner de l'énergie déployée lors des concerts; ou, plutôt, nous n'avons pas réussi à nous servir correctement des moyens mis à notre disposition, moyens très importants en ce qui concerne Ile De Fièvre. Pour Gialorgues, il est vrai que nous n'avions que peu de temps, l'album étant au départ une co-production. Ile De Fièvre a souffert d'une certaine nonchalance et de tensions au sein du groupe qui rendaient les séances d'enregistrement souvent pénibles. Nous improvisions beaucoup sur scène, et nous avons voulu inclure dans cet album des passages improvisés qui, il est vrai, nuisent à l'homogénéité de l'ensemble.

As-tu conservé de vos déboires avec CBS une méfiance à l'égard des grosses structures commerciales ?

L'épisode CBS n'a pas été si malheureux. Cette expérience a hélas révélé notre manque de maturité. Un bon groupe, cohérent et adulte, pouvait se servir de l'industrie musicale, pour peu qu'elle lui donne la chance de pouvoir s'exprimer, ce qui fut le cas à l'époque. Il aurait fallu que Shylock travaille beaucoup plus, plutôt que de dépenser son énergie en querelles esthétiques internes. A l'heure actuelle, l'industrie musicale exige un rendement financier immédiat, ce qui élimine d'office les musiques qui font l'objet de recherches de la part de leurs auteurs et qui s'inscrivent dans un processus d'évolution. Ces musiques se retrouvent sur des labels plus modestes, comme Cuneiform par exemple, dont les dirigeants agissent non pas en fonction des seuls critères financiers, mais aussi de choix artistiques dans lesquels ils osent s'impliquer.

Tu envisageais il y a quelques temps de retravailler avec Didier Lustig. Le projet est-il toujours d'actualité ?

Didier et moi sommes de vieux et vrais amis, et nos relations se situent au-delà de la collaboration musicale. Il a souvent été question entre nous de composer à nouveau ensemble, mais nos occupations à tous deux nous en empêchent pour le moment. Toutefois notre entente musicale subsiste...

As-tu quelque chose à ajouter ?

Je voudrais préciser que la réédition des albums de Shylock en CD est en fait le résultat de l'accroissement de l'intérêt général pour le groupe depuis sa séparation. Il est bon de rappeler, me semble-t-il, que du vivant de Shylock, on ne se disputait pas nos disques ni nos concerts, et que nous nous sommes quittés dans l'indifférence générale. Ce même scénario se répéterait sans doute si Philharmonie venait à se dissoudre, ce qui, pour le moment et malgré certaines transformations, n'est pas à redouter...

(chroniques et entretien parus dans Big Bang n°20 - Mai/Juin 1997)