BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

The Inner Dragon pochette

PISTES :

1. Fall (2:38)
2. Overture (2:32)
3. Opaline (9:25)
4. The Morning Dew (6:02)
5. Castaways (5:32)
6. The Inner Dragon (9:23)
7. The Desert Gates (4:00)
8. A Powerfull Wand (3:42)
9. Years (3:14)
10. Lovestalgia (3:56)
11. The Feast (1:56)
12. Finale (8:29)

FORMATION :

Thierry Sportouche

(chant)

Nicolas Mourachko

(guitares, chœurs)

Pascal Indelicato

(piano, claviers)

Annie Morel

(violon, chœurs)

Michel Mourachko

(basse)

INVITÉS

Serge Tziganov
(basse fretless [3,4,6])

Alain Descombe
(batterie [2,5,8,9,10,12])

Jimmy Oihid
(chant [7])

EXTRAITS AUDIO :

SILVER LINING

"The Inner Dragon"

France - 2004

Muséa - 60:49

 

 

Qui est Silver Lining ? Un groupe prog Français de plus ou bien une comète extraordinaire appelée à connaître une renommée mondiale voire même intergalactique ? Question cruciale certes, mais dont nous ne débattrons pas dans ces colonnes, préférant nous concentrer sur le contenu de leur premier album, l'excellentissime The Inner Dragon. A ce stade des opérations, je suis obligé de vous livrer mon cas de conscience, et pour cela, vous demander toute votre attention et beaucoup de bienveillance.

La vérité est souvent désagréable, mais il faut la dire. En vérité, je vous le dis, Silver Lining est né à Lyon, ce qui nous fait un point commun non négligeable, étant moi même un produit pur saucisson de la capitale des Gaules. Désagréable, car je vais devoir lutter de toute mon âme d'athlète pour ne pas sombrer dans la dithyrambe la plus avilissante, celle du chauvin protectionniste abusant d'un droit de copinage ne méritant que lazzi, crachats et quolibets. Le fait que cet Inner Dragon mérite largement le superlatif en -issime étendu comme un tapis plus haut n'est pas fait pour me rassurer. A tous les coups, si je n'y prends pas garde, la bonne qualité du disque alliée à l'origine du groupe vont me pousser à vous parler de «notes semblables à des balles me transperçant la chair de plaisir», de «mélodies troussées comme des princesses» et autres «envolées guitaristiques d'une pureté cristalline», le regard perdu, errant parmi les étoiles jetées au ciel. Et face à ces expressions, si bien choisies, volant autour de vous comme des nuées de corneilles, vous vous direz, Dieu, quelle inspiration, quelle émotion intelligente, mais cette éloquence ne masque-t-elle pas une réalité musicale beaucoup plus indigente ? Pourtant, ce premier album n'est pas de ceux que l'on envisage à la légère, une pointe de condescendance au coin des lèvres, comme s'il s'agissait d'un bon petit groupe sympa en provenance de la planète prog provinciale. Alors, on est bien d'accord, je vais vous étaler froidement et impitoyablement tous les défauts du groupe, pendant que vous, lecteurs pas dupes, vous comprendrez que Silver Lining est bourré de qualités, et pratique avec une grande maîtrise formelle une musique remplie d'émotion... et de mélodies troussées comme des princesses (rien que pour l'ambiguïté de cette expression). J'admets que le procédé est un peu pervers mais mon intégrité et ma réputation sont à ce prix.

J'évoquerai donc en priorité le démarrage en douceur, deux minutes de piano classisant un peu emprunté se déniaisant réellement sur une «Opaline» (9:25) au dialogue guitare / violon monstrueusement envoûtant (dialogue que l'on retrouve avec la même puissance émotionnelle tout au long de l'album). A propos de violon, je passerais sous silence le travail incroyablement voluptueux de la violoniste, bien décidée à fourbir les lettres de noblesse de cet instrument dans la musique progressive française. Et au lieu de m'étendre sur «Castaways» (une tuerie de 5:32 dont on ne se défait pas aisément), je vous conterais plus volontiers l'aspect un peu hasardeux de certains solos de synthés en dérapage mal contrôlé, ou bien les limites (toutes relatives) du chant de Thierry Sportouche (sans compter le côté un peu désuet du récitatif lors de l'introduction), sans préciser qu'au bout de quelques minutes, on trouve qu'il s'en tire plutôt pas mal dans le registre chant grave qu'employait déjà l'autre groupe lyonnais Pulsar dans les années 70. Il arrive même, sur «Castaways», à nous refiler des frissons, le bougre; mais l'intensité de la musique n'y est pas pour rien. Et la similitude avec Pulsar ne s'arrête pas là, tant le solo déchirant de guitare de «The Desert Gates» nous renvoie aux heures les plus magnifiquement torturées de leur album Halloween (1977). Je tiens également à souligner le manque scandaleux, sur le très direct «A Powerful Wand » (3:42), de ces changements de rythmes et revirements de situation rythmique à 180 degrés tant prisés par le prog. Que ces contrastes réjouissants réapparaissent dans la deuxième partie du morceau n'est pas une excuse suffisante, malgré un nouveau solo de guitare terrassant de beauté. N'oublions pas, pour être tout à fait juste, que ce disque ne contient aucune révolution stylistique ni innovation surprenante (malgré un morceau orientalisant avec Jimmy Ohoid en invité) et que les fans de death metal en seront pour leurs frais si d'aventure il leur prenait l'envie de se pencher sur cette rondelle, attirés par quelques accompagnement relativement costauds (du plus bel effet, derrière les guitares aux chorus limpides et inspirés, mais n'épiloguons pas). Pour finir, soutenons qu'il est hors de question de parler de «Lovestalgia» sous l'insuffisant et fallacieux prétexte que ce morceau, qui fait un peu figure d'OVNI ici, réussit à faire danser le prog à la manière des premiers Minimum Vital. Et encore moins du spectaculaire «Finale» qui ferme le disque en une sarabande que n'aurait pas renié un Atoll déchaîné. Un final entraînant, enivrant, véritable élixir de jouvence à euphoriser un mort vivant, avec un démentiel dernier dialogue guitare / violon.

Vous l'avez compris, ne comptez pas sur moi pour dire du bien de ce disque. Ni pour vous en confier ma sympathie. Je suis trop occupé à soigner mon image nationale et internationale en prétendant faire preuve d'impartialité. Retenez seulement, si ça vous chante, que l'album de Silver Lining, avec son mélange entre «vieilles écritures et grammaire moderne» (et vous ai-je parlé des dialogues guitare / violon ?), ne peut pas susciter l'indifférence. Le manquer aurait quelque chose de criminel. Mais faites comme si je ne vous avais rien dit.

Alain SUCCA

Entretien avec Thierry SPORTOUCHE, Pascal INDELICATO et Nicolas MOURACHKO :

Votre premier album The Inner Dragon est un coup d'essai qui me semble très abouti. De quoi êtes vous le plus fier sur ce disque ?

Thierry : C'est bête à dire mais c'est avant tout qu'il existe. C'est d'avoir pu enfin sortir ce disque après trois ans de travail (pas à temps plein) et de le savoir en vente libre partout, avec une bonne diffusion sur plusieurs sites Internet internationaux et même dans un grand magasin de musique en France (rires). Et aussi, même si on a fait ce qu'on avait envie de faire sans se soucier de l'impact médiatique, ça fait plaisir de voir les premières critiques arriver car elles sont assez positives dans l'ensemble. Sur le disque lui même, je ne regrette pas d'avoir accepté le rôle de chanteur : au départ, on m'a poussé devant le micro, mais après quelques cours de chant, je me suis lancé et j'ai essayé de donner le meilleur de moi-même. Mais ma plus grande fierté c'est qu'un morceau («Opaline») ait pu plaire à Christian Décamps. En fait, je connais le père Décamps depuis longtemps, il a été ma première interview en 1978 pour mon premier fanzine de prog. Mais un jour, en 2002, il m'a appelé au bureau et m'a demandé si ça nous intéressait de faire la première partie de Ange à Vesoul. Il avait découvert le morceau «Opaline» dans une compil de groupe lyonnais que j'ai faite pour mon fanzine Acid Dragon. Au début je n'y croyais pas, j'ai dû me pincer (rires).

Pascal : Pour moi, c'est la réussite assez intéressante des dialogues entre les guitares, les claviers et le violon. Ce mélange, que je n'ai pour ma part jamais entendu ailleurs sous cette forme et avec cette sorte de mystère, (aucun rapport avec Kansas, par exemple), fait que le texte peut s'installer de façon très particulière. Dans l'ensemble, c'est aussi la couleur que peut donner ce groupe alors que tous ses membres proviennent d'univers différents. Annie (Violon) et moi du classique, Pascal et Thierry du prog. Annie a aussi travaillé avec Voulzy, Sheller et même pour Nolween Leroy (!!?). Elle habite Grenoble mais nous rejoint spécialement pour Silver Lining par passion pour cette musique qu'elle connaissait mal avant ça. Dans l'univers classique, elle est comme noyée dans un ensemble et dans la variété, elle joue les utilités symboliques et visuelles. Alors, avec Silver Lining, elle se défoule! (rires) Vous pourrez le vérifier grandeur nature en concert à Lyon le 5 novembre prochain !

En somme, qu'est ce qui vous différencie le plus des autres groupes prog français ?

Pascal : Le chant en anglais, l'alchimie du son, les duels guitares - violon. Mais dans le prog, cela reste quand même plus facile qu'ailleurs de se différencier.

A quoi avez vous renoncé dans la réalisation de cet album ?

Nicolas : A pas grand chose, en fait. On n'a pas trop été limité par le temps en studio car Pascal possède son propre studio d'enregistrement. Mais je crois que le mixage aurait pu être peaufiné encore plus, mais à ce niveau là, nous étions pressés par le planning de sortie du disque.

Pascal : Si je pouvais corriger quelque chose, ce serait les parties de batteries en apportant plus d'homogénéité par rapport au reste. A mon goût, la batterie n'a pas pu être à la hauteur du côté novateur que nous voulions donner à notre musique. Il y a eu plusieurs batteurs sur le projet mais en fait aucun ne convenait réellement.

C'est un concept album : quel en est le message principal ?

Thierry : La trame de base est dans un univers héroïc-fantasy à la Tolkien, mais c'est avant tout un voyage intérieur avec une réflexion sur la mort, une quête de l'âme des amis disparus. Pendant le voyage, le héros rencontre un dragon qui symbolise nos démons intérieurs. Le héros se bat donc contre lui-même, contre ses pulsions néfastes, pour retrouver la sérénité après les épreuves qu'il a subies. C'est donc un combat contre la violence qui est en chacun de nous, mais aussi pour la tolérance. J'ai écrit pas mal de choses avant ça, mais ici je suis satisfait d'avoir pu aller aussi loin que je voulais dans ma démarche conceptuelle. Et ravi que cela ait plu au reste du groupe. C'est arrivé qu'un mot ou une phrase accrochent avec la musique, ils me l'ont dit, dans ce cas là, je m'adapte. La langue anglaise est très malléable. Ils font attention à la musicalité, au rythme des mots, aux temps. Jusque dans le studio où ils m'ont parfois demandé de changer un mot. Mais globalement, tout est «d'origine».

Comment s'est organisé le travail de composition ?

Nicolas : Pascal compose, apporte la structure principale et fait certains arrangements. Il a aussi écrit toutes les partitions de violon. Pascal a une écriture très symphonique. Moi j'apporte les rondeurs, la couleur générale. Mais je crois que ma spécialité ce sont les mélodies et les arrangements. Et j'écris mes parties de guitare. Je les voulais à la fois musclées et lyriques. Pas facile à préparer à cause des nombreuses dualités avec le violon. Quoi qu'il en soit, notre objectif à tous était de ne pas sonner «comme».

Pourtant les guitares sonnent comme celles de Pulsar (en plus lyriques, moins retenues) ou de Camel. Latimer est une référence pour vous ?

Nicolas : Oui, bien sûr, mais j'ai d'autres source d'inspiration : Steve Hackett, Steve Luthaker pour le côté hard (et non pas metal, hein !), Allan Holdsworth, Steve Rothery...

Pascal : J'aime beaucoup les BO de films car elles se prêtent généralement bien à des ambiances complexes avec une écriture assez proche du prog, mais en prog pur, ma référence, c'est Mike Oldfield. Il a tenu des années en étant parmi les artistes les plus créatifs. Son sommet le plus récent est à mes yeux le Tubular Bells II, un mélange de modernité et de tradition, avec une identité préservée. Aujourd'hui, il fait encore de bonnes choses mais avec ses capacités, il pourrait aller encore plus loin.

Thierry : Mes principales influences en tant que parolier sont les grands poètes du prog comme Pete Sinfield (King Crimson - ELP) ou Keith Reid (Procol Harum), mais j'aimerais aussi citer Verlaine et Alain Fournier que j'adore. Ou Robert Fripp pour la musique.

Jimmy Oihid participe au morceau «The Desert Gates». Comment s'est passée la rencontre avec ce grand chanteur oriental ?

Nicolas : Je l'ai connu quand je jouais dans mon premier groupe, Intel Spleen, il m'avait demandé de devenir son guitariste. J'avais très envie mais j'étais trop pris par ce groupe prog. Alors aujourd'hui, sur ce disque, j'ai eu l'idée d'incorporer une petite touche «world music» en lui demandant de faire quelques voix ethniques. Très pro, il a tout de suite saisi ce que nous avions en tête, cette couleur «Voyage». Il nous a fait plusieurs voix : une touareg, une égyptienne, une algérienne. Nous avions prévu de faire un choix mais c'était tellement extraordinaire, tellement bien calibré par rapport au tempo du morceau que nous avons tout gardé et nous les avons superposé au mixage. Finalement, je crois que ce morceau est, avec «Opaline» et «Finale», un de nos préférés sur ce disque.

«Finale» est aussi un de mes morceaux préférés.

Pascal : «Finale» n'a pas été conçu au départ comme un morceau typiquement prog, mais plutôt comme un morceau festif et dansant. Il l'est devenu à force de lui ajouter différentes petites touches musicales que l'on retrouve dans le prog. C'est un peu notre philosophie musicale. Faire un prog qui ne soit pas un patchwork artificiel provenant d'influences trop apparentes mises bout à bout. On veut aboutir à quelque chose d'unique, de cohérent sans essayer de reprendre tout ce qu'on aime dans les autres groupes prog. C'est peut être un peu prétentieux dit comme ça, mais il ne faut pas être effrayé par la création, l'originalité, même si cela prend plus de temps. Il faut essayer de composer avec un esprit large et ouvert en essayant de faire une frontière entre le mélomane ou le fan qui est en nous et le musicien/compositeur

Allez, pour finir, en deux mots : un artiste ou un groupe prog surestimé et un autre sous estimé

Tous : Dans l'ordre : Air, Ange. Sauf que Air ce n'est pas du prog !!! (rires)

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°54 - Juillet 2004)