
PISTES :
1. What's Rattlin' ? (5:18)
2. My Sweet Darlin' (4:16)
3. Videos (intro: Hymn For Her) (6:36)
4. Barefoot (3:45)
5. Outback In Canterbury (5:05)
6. Over From Dover (5:34)
7. Out Of The Shadows (12:16)
8. Where Are They Now ? (5:10)
9. Bamboo (5:04)
10. What In The World (7:13)
FORMATION :
Richard Sinclair
(basse, chant, guitare)
Didier Malherbe
(saxophone sopranino [1], clarinette [5], flûte bambou [9])
Tony Coe
(clarinette [3,4])
Jimmy Hastings
(saxophone ténor [6], flûte [3])
Alan Clarke
(harmonica [3])
Tony Rico
(didgeridu [5])
Kit Watkins
(claviers [2,7,10])
Hugh Hopper
(basse [4])
Andy Ward
(batterie, percussions [2,5,10])
Dave Cohen
(batterie [1,6])
Pip Pyle
(batterie [3,4,7,8])
RICHARD SINCLAIR
"R.S.V.P."
Royaume-Uni - 1994
Sinclair Songs - 54:24
Le premier fait marquant à l'écoute d'R.S.V.P. est l'absence, sur la plupart des morceaux, de paroles. Si Caravan Of Dreams pouvait être considéré comme l'œuvre d'un chansonnier, avec certes une connotation progressive, ce nouvel album, aux dires même de son auteur, reflète plus son côté musicien/compositeur.
N'en déduisez pas cependant que cet album soit instrumental, car le chant est omniprésent. Seulement, il est utilisé comme un instrument, dans ce style "wordless" si caractéristique de Richard Sinclair. Rappelez-vous "Halfway Between Heaven And Earth" et surtout "Umbrellas" ou "Black Cat". Ou, plus récemment, "Keep On Caring" : la musique de Richard a toujours laissé une place de choix aux solos de... voix !
Cependant, ce penchant pour la voix-instrument n'explique pas tout : Richard Sinclair a toujours été un parolier peu prolifique, pour ne pas dire paresseux. Dans Caravan, la plupart des textes étaient écrits par son cousin-claviériste David; dans Hatfield, par Pip Pyle. Mais à chaque fois que Richard trempe sa plume, c'est pour pondre de petits bijoux d'humour anglais : "Golf Girl", "Waterloo Lily", "Licks For The Ladies", "Back To Herne Bay Front", ou le méconnu "Down On The Farm" enregistré par Camel.
Quoi qu'il en soit, c'est avant tout comme compositeur que Richard doit être apprécié. Depuis ses débuts, Richard a accompli des progrès immenses dans ce domaine : il a réussi le double exploit de créer des mélodies instantanément mémorisables, tout en éparpillant celles-ci sur des architectures harmoniques complexes, sans que jamais elles ne perdent de leur savoureuse légèreté. Il est rare de voir la subtilité du jazz combinée avec un tel souci mélodique. "Over From Dover" (5:24), qui met également en vedette le saxophone "stan-getzien" de Jimmy Hastings, vous remplit ainsi d'un sentiment agréable de bien-être et de pureté, celui qui vous étreint inévitablement lorsqu'une musique s'adresse autant à votre cœur qu'à votre esprit : la plénitude...
Autour de ce centre de gravité musical, Richard Sinclair a décliné toutes sortes de variantes, toutes différentes mais parties d'un même tout : une personnalité musicale aux multiples facettes. Il est donc logique de trouver autour du personnel central un "casting" différent pour chaque morceau : occasion de réaffirmer son appartenance à l'une des plus intéressantes familles musicales du monde progressif, l'École de Canterbury.
Peu de noms manquent à l'appel, hormis les reclus solitaires (Wyatt, Ayers...) et les repentis (Stewart, Ratledge, Hastings...). Il y a même de grosses surprises, comme l'apparition de Kit Watkins, l'ancien claviériste d'Happy The Man et Camel, crédité - tenez-vous bien - au Minimoog, au string synthesizer et au piano ! Quel plaisir immense que de voir à nouveau cet extraordinaire musicien unir son talent à celui d'autres ! "Out Of The Shadows" (12:16), morceau épique qui le voit confronté à Richard Sinclair et Pip Pyle (bel exploit que de lui faire jouer à nouveau du rock progressif !), est d'ailleurs l'une des grandes réussites de l'album. La mélodie vocale, très grave, vous glace presque le sang avant que l'irruption d'un rythme chaloupé devienne le prétexte à de savoureux solos de Minimoog et de guitare - l'un des seuls, Richard dosant judicieusement ses apparitions en vedette à cet instrument.
Les vedettes de ce disque, ce sont sans conteste les instruments à vent. Passons sur l'anecdotique prestation de Tony Rico (Gizmo) au didgeridoo, instrument bizarre ne produisant qu'une unique note avec un son proche d'une guimbarde, pour nous pencher sur les prestations de Didier Malherbe et Tony Coe. L'avantage avec un album studio est que ces improvisateurs intarissables se voient obligés de donner le meilleur d'eux-mêmes (postérité oblige) dans un temps assez court. Avec des musiciens aussi talentueux, le défi est bien sûr remporté haut la main. Malherbe diffuse dans ses notes son habituelle générosité teintée de malice, que ce soit au saxophone sopranino, à la clarinette basse (avec laquelle il évoque immanquablement John Surman) ou sa fameuse flûte en bambou; Tony Coe, lui, est simplement étourdissant, son incroyable maîtrise de la clarinette lui rendant inutile toute forme de frime ou de démonstration. Affilié jusqu'ici de manière lointaine à la scène de Canterbury (ville dont il est lui aussi originaire) par son association à Nucleus et diverses formations jazz-rock (la dernière en date étant les Lonely Bears avec Tony Hymas et Terry Bozzio), il démontre brillamment, sur "Barefoot", improvisation qui l'associe à Sinclair, Hugh Hopper et Pip Pyle, son osmose quasi-télépathique avec l'esprit canterburien.
Restent les morceaux "à textes", qui sont comme à l'accoutumée de premier choix. Le premier "What's Rattlin'" (5:18), a des paroles signées Pip Pyle et, comme pour "Share It" ou "Going For A Song", c'est le fou rire garanti à l'écoute de cet exercice d'autodérision que le chant au flegme typiquement britannique de Richard Sinclair magnifie, en conférant ce côté "second degré" aux textes pourtant proches, si l'on y réfléchit bien, de l'idéologie "punk", dont Pip semble avoir gardé quelques séquelles... Écoutez en effet les insanités qu'il fait chanter à Richard : "... J'en ai assez des tasses de thé, des riffs en 15/8 à la Hatfield & The North, des cassures de rythme et des accords tordus... J'en ai marre de Caravan, de Soft Machine... et ne me demandez pas ce que devient Mike Ratledge !". On n'ose imaginer ce que pourront être les chansons de Pip sur son album solo qu'il vient enfin de terminer à l'occasion, justement, de la venue à Paris de Richard Sinclair ! Musicalement, ce morceau est de toute beauté : il semble couler de source. Impression accentuée par l'excellente prestation de Dave Cohen, ce batteur américain que nous avions pu découvrir lors de la tournée de Richard en France, l'automne dernier. Un vrai batteur canterburien comme on n'en trouve plus : l'incroyable rencontre entre la technique jazz de Pip Pyle et la légèreté décontractée d'Andy Ward.
Et puis, il y a le fameux "Videos" (6:36), dont les paroles (excellentes) signées Hugh Hopper racontent les virées nocturnes de deux compères qui tentent de surprendre les notables locaux dans des situations compromettantes... Composée et enregistrée à l'origine en 1983 pour l'album en duo inédit de Richard et Hugh, cette excellente chanson méritait depuis longtemps d'être publiée. Voilà qui est fait, avec les honneurs !
Enfin, les deux derniers morceaux du CD sont des chansons avec paroles et musiques de Richard Sinclair. "Bamboo" (5:04), duo Sinclair (chant et guitare acoustique) - Malherbe (flûte en bambou) poursuit la démarche de "Plan It Earth", en invitant l'auditeur à agir pour la protection de l'environnement. "What In The World" (7:13) est quant à elle une invitation à la fraternité, reprenant le slogan lennonien de l'ère psychédélique : "all you need is love"...
Personnalité attachante réellement que Richard Sinclair, de par son grand talent et sa générosité, qui transparaissent tout au long de cet album, dont le but est moins une quelconque cohérence que l'élaboration d'un autoportrait aussi fidèle et sincère que possible...
Aymeric LEROY
Entretien avec Richard SINCLAIR :
Ton nouvel album est à l'image de tes concerts : les amis musiciens vont et viennent. Ne cherches-tu donc pas à assembler un groupe stable ?
Je me considère plus comme un rassembleur de musiciens qu'un véritable "leader" de groupe... Et puis il y a tellement de musiciens avec qui j'ai envie de jouer que je n'ai plus envie de ne faire partie que d'un seul groupe, comme avant. J'aime qu'il y ait des musiciens différents pour chaque salle, chaque concert. J'aime aussi être invité par d'autres. C'est extraordinaire pour moi de rencontrer des musiciens aussi incroyables que David Rees-Williams, qui est un claviériste fantastique.
Pourquoi certaines titres chantés de l'album n'ont-ils pas de textes ? Est-ce volontaire de ta part, ou le résultat d'un manque de temps ?
Ce sont des œuvres musicales inachevées. Quand j'enregistre en studio, j'ai tendance à ne pas finir les chansons. Je le fais après, en concert. Je suggère des mélodies, et puis peu à peu des paroles me viennent. Je ne suis pas un parolier très prolifique. Ça dépend des événements qui m'arrivent, qui m'inspirent des textes. Peut-être vais-je écrire quelque chose sur le concert de ce soir !
Tes fonctions de bassiste et chanteur semblent indissociables. N'as-tu pas été frustré lorsque tu étais dans In Cahoots, comme simple bassiste ?
Pas vraiment, j'ai seulement trouvé ça très difficile. Ce n'était pas un groupe où je pouvais apporter une quelconque contribution au niveau des mélodies. J'étais là pour un but fonctionnel, jouer les morceaux de Phil du mieux que je pouvais. Je crois que j'ai fait du bon boulot, mais ce n'était pas vraiment ce qu'il voulait. Phil Miller n'est pas mon compositeur préféré, mais il est certainement parmi mes favoris. Nous ne nous voyons pas vraiment souvent. Nous avons chacun nos propres projets...
Il est étonnant de trouver Kit Watkins sur ton album. Es-tu fâché avec ton cousin David ?
Non... Le problème avec Dave est qu'il est très occupé. Il passe beaucoup de temps avec sa famille. Et il répare des pianos. Au moment où j'enregistrais, il ne se sentait pas particulièrement inspiré par ma musique. Ne pouvant compter sur lui, j'ai appelé Kit Watkins, en Virginie, pour lui demander s'il voulait le remplacer. Le problème était que nous ne disposions que d'une semaine ! Finalement, nous lui avons envoyé une copie DAT de la bande master par Federal Express, et il nous l'a renvoyée avec sa contribution enregistrée sur les trois pistes restantes. Il n'avait jamais entendu les morceaux auparavant, je ne lui ai donné aucune instruction. Je lui ai seulement écrit : "S'il te plait, aide-moi, voilà où en est mon travail". Il a fait du très bon boulot. J'espère collaborer à nouveau avec lui dans le futur, et peut-être même le faire venir en Europe. J'aimerais aussi refaire venir Dave Cohen, qui est selon moi le meilleur batteur qui existe, sans nul doute le plus sensible, le plus apte à changer l'ambiance d'un morceau. C'est un musicien complet. Il joue pour distraire le public, pas pour se faire plaisir égoïstement.
Tu ne sembles pas obsédé par l'idée de jouer une musique absolument parfaite, mais plutôt désireux de vivre des expériences nouvelles avec d'autres musiciens...
C'est vrai, j'aime prendre des risques. J'apprécie que, parfois, les choses tournent mal pour que les musiciens aient l'occasion, par une véritable écoute mutuelle, de redresser la situation. Ce soir (entretien réalisé le 25/06/94 au New Morning, Paris), certains de mes musiciens jouaient avec des partitions, et je n'aime pas vraiment ça. Selon moi, les musiciens qui jouent avec le nez dans des partitions sont plus désireux de "bien jouer", de briller, en espérant qu'éventuellement le public appréciera. Moi, j'aime regarder le public droit dans les yeux, et jouer pour tout le monde... pas seulement les musiciens qui sont sur scène avec moi... Et si ça frustre certains musiciens, comme Phil Miller que je joue parfois des fausses notes, eh bien c'est leur problème, pas le mien. J'aime beaucoup Phil, c'est un mec très sympa, mais il est tellement difficile à vivre ! C'est quand même la seule personne à jamais m'avoir dit ne plus vouloir jouer avec moi !... Comme il s'est passé un peu la même chose avec Camel, j'en suis venu à croire que les guitaristes sont des gens qui ont un ego trop développé. Ils savent ce qu'ils veulent, et n'hésitent pas à virer les autres musiciens de leur groupe pour parvenir à leurs fins. Et le pire, c'est que je deviens un peu comme ça... !!!
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°6 - Juillet-Août 1994)

