BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Snålblåst (18:28)
2. Manuel (11:06)
3. Ågren (16:51)
4. Ättestupan - Part 4 (5:01)

FORMATION :

Rickard Biström

(basse, chant, guitare)

Mats Svensson

(batterie)

Fredrik Karlsson

(claviers)

Robert Sjöback

(guitares)

Linda Johansson

(flûte, chant)

Lena Petterson

(violoncelle)

SINKADUS

"Aurum Nostrum"

Suède - 1997

Cyclops - 58:46

 

 

Ne pas penser à Änglagård... Ne pas penser à Änglagård... Pardonnez-moi de me livrer ainsi sous vos yeux à un tel exercice d'autosuggestion, mais il m'est décidément impossible, en écrivant cette chronique, de me défaire de cette association d'idées entre le défunt sextette suédois et ce nouveau-venu que l'on présente avec insistance comme son fils spirituel. Association qui, contrairement à celles régies par la fameuse loi de 1901, n'est pas dénuée - il va sans dire - de but lucratif...

Pourtant - hélas ou tant mieux ? tel sera justement l'objet de cette chronique... - les multiples écoutes échouent à débarrasser Sinkadus de ce lourd fardeau qu'on lui a mis sur les épaules : combler le vide béant laissé par la séparation prématurée du groupe considéré par beaucoup comme le plus doué de la première moitié des années 90.

L'inventaire des similitudes est rapidement opéré : Sinkadus est véritablement un clone sonore de son aîné. Évidemment, la production est moins grandiose, les contrastes entre séquences acoustiques/douces et électriques/énergiques, moins appuyés, et globalement la musique proposée témoigne d'une moindre maturité. Mais l'instrumentation est la même, si l'on excepte des parties vocales un peu plus fréquentes et l'utilisation (très) épisodique du violoncelle. Quant aux morceaux, ils sont comme chez les Suédois construits comme des épopées à rebondissements. L'énoncé des titres et de leurs durées se passe d'ailleurs de commentaires : "Snålblåst" (18:28), "Manuel" (11:06), "Ågren" (16:51) et "Ättestupan" (12:04).

Face à une telle situation, on est confronté à un difficile dilemme : ces similitudes trop troublantes doivent-elles condamner Sinkadus au statut honteux de plagiaire ? Ou doit-on se préoccuper uniquement de la qualité intrinsèque de sa musique ? Tout en m'excusant d'avance de cette réponse de Normand, je serais tenté de dire : ni l'un ni l'autre.

Le problème de la ressemblance entre l'œuvre de différents artistes, ou entre différentes œuvres d'un même artiste, donne constamment lieu à des débats passionnés. En substance, il pose une question éternelle : l'œuvre d'art n'a-t-elle de valeur que relativement au contexte dans lequel elle a été créée ? Perd-t-on tout mérite à ne pas avoir été "le premier" ? Ou ne doit-on juger l'œuvre en question uniquement sur sa qualité intrinsèque ?

Un exemple : The Masquerade Overture, le dernier album en date de Pendragon. Certains considèrent qu'il s'agit là d'une redite des deux précédents opus du quatuor anglais, qui se contenterait de réutiliser une recette ayant déjà fait ses preuves. D'autres, rejetant cette argumentation finalement plus intellectualisante qu'émotionnelle, estiment pour leur part (et sans doute avec raison) qu'il s'agit de son oeuvre la plus aboutie. Lequel de ces avis doit primer ? Pour ma part, je serais tenté d'opter pour le second.

Dans le cas de Sinkadus, il est évident que l'impression constante de "déjà-entendu" va à l'encontre d'une appréciation objective de l'œuvre. Celle-ci me conduirait en l'occurrence à estimer qu'il s'agit là d'un excellent album, auquel il manque certes la profondeur d'Hybris ou Epilog, mais qui ne mérite en aucun cas, au vu de la maîtrise et de l'inspiration dont y font preuve les six Norvégiens, d'être dévalué par des considérations lui étant totalement extérieures. Et ce d'autant plus lorsqu'on sait que Sinkadus exista bien avant Änglagård, comme nous l'apprend l'entretien ci-contre.

Pourtant... difficile de se débarrasser de cette sacrée comparaison !... Allez, reprenez avec moi : ne pas penser à Änglagård, ne pas penser à Änglagård, ne pas penser à...

Aymeric LEROY

Entretien avec Rickard BISTRÖM :

Peux-tu nous conter brièvement l'histoire de Sinkadus ?

Ce sera difficile car elle fut assez mouvementée ! Nous avons commencé en 1985, sous le nom de Pin-Up Gurus, et nous jouions alors uniquement des reprises de Genesis [ndlr : le nom provient d'ailleurs du texte de «Battle Of Epping Forest»]. A l'époque j'étais batteur, Fredrik Karlsson et Robert Sjoback étaient déjà là aux claviers et à la guitare. Après quelques concerts dans la région de Göteborg, nous avons enregistré une première démo, avec notre première composition originale. Puis notre chanteuse et notre bassiste sont partis et nous avons eu beaucoup de mal à les remplacer. Je me suis alors mis à la basse, pensant qu'il serait plus aisé de trouver un batteur. Peu après, Linda Johansson a intégré le groupe à la flûte, et nous avons tous deux pris en charge les parties vocales. Nous nous sommes alors mis à composer plus sérieusement, et le résultat est finalement «Aurum Nostrum». Entre-temps, me rappelant que ma petite amie Lena [Pettersson] avait autrefois joué du violoncelle, je lui ai demandé si elle voulait bien s'y remettre, ce qu'elle a fait. Nous avons enregistré une cassette à l'automne 1995 avec le renfort de Mats Svensson, batteur d'un autre groupe local, The Roots Of Echo. Mats a ensuite accepté de rejouer avec nous lors de l'Art-Rock Festival de Göteborg, et finalement il nous a rejoints de manière permanente. Nous avons ensuite fait parvenir notre démo à divers labels, dont plusieurs - Laser's Edge, Muséa, APM et Cyclops - se sont dits intéressés. Nous avons finalement accepté l'offre de Malcolm Parker, car il était prêt à aider au financement des frais de studio.

Vous n'ignorez certainement pas les comparaisons qui sont faites entre votre musique et celle de feu Änglagård. Qu'en pensez-vous ?

Nous sommes évidemment honorés, car Änglagård était l'un des tous meilleurs groupes de rock progressif. Nous partageons les mêmes influences : Genesis, King Crimson, le folk suédois, etc. Ceci dit, nous aimerions que les gens nous prennent pour ce que nous sommes vraiment, plutôt que nous comparer à d'autres...

Votre album comprend des morceaux plutôt longs. Est-ce un hasard, ou une sorte de règle ?

La longueur des morceaux n'est pas pour nous une préoccupation a priori. Ce qui se passe en général, c'est que nous accumulons beaucoup d'idées en vue de chaque composition et, une fois celles-ci mises bout à bout, nous arrivons facilement à une durée de dix ou vingt minutes... Mais tout récemment, nous avons écrit un titre qui dure plutôt dans le six-sept minutes... Bref, il n'y a pas de règle, ni dans un sens, ni dans l'autre. Notre seul but est d'aller au bout de nos capacités créatrices. Je pense que nos nouveaux morceaux, qui figureront sur le deuxième album que Cyclops a d'ores et déjà accepté de sortir, sont plus murs, plus forts. Il s'agira vraisemblablement d'un concept-album sur le thème de l'environnement, de la pollution, etc.

A propos de concepts, peux-tu nous parler des textes d'Aurum Nostrum ?

Le chant est un peu un élément secondaire chez Sinkadus, mais j'attache néanmoins beaucoup d'importance aux paroles des chansons. Elles me permettent de créer des liens entre les différents thèmes musicaux. Je regrette que le fait d'écrire en suédois - ma connaissance très approximative de l'anglais m'y contraint... - vous empêche de les comprendre ! Mes thèmes d'inspiration sont très ancrés dans la vie quotidienne : le problème de la drogue, la façon dont notre société prend en charge les personnes âgées, le cirque auquel s'apparente, dans mon pays, le rituel des élections, etc.

Quels sont vos projets ? Votre participation au Progfest'97 a récemment été annoncée...

Effectivement. Tout le mérite en revient à Malcolm Parker de Cyclops. C'est fou, il y a encore quelques mois, nous discutions de notre éventuelle participation au prochain Progfest, pour rigoler, sans croire le moins du monde que ce serait un jour possible... Alors vous imaginez : c'est un rêve qui devient réalité !... Autrement, comme je vous l'ai dit, nous travaillons avec acharnement à l'écriture de notre prochain album.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°19 - Mars-Avril 1997)