
PISTES :
1. Frotus (06:35)
2. Conqueror Worm (03:31)
3. Return Of The Son Of Civilization (04:40)
4. Globos Formas Para Mañana (06:20)
5. Pinocchio (05:46)
6. Multum In Parvo (04:59)
7. Prometheus' Lament (07:10)
8. Torquemada (02:54)
9. Unlearning Folds Of Red (13:38)
i) Weenus De Gyro
ii) Waiting Underground
iii) Weenus Replica
iv) Awoke My Precious Sleeper
FORMATION :
Henry Bones
(chant, guitares)
Terry Clouse
(basse)
Jody Park
(claviers)
Scott Ratchford
(batterie)
INVITÉS
Cliff McPeek
(saxophone [7])
Megan Wright
(chant [3])
SOMNAMBULIST
"Somnambulist"
États-Unis - 1996
The Laser's Edge - 55:38
Être amateur de rock progressif, c'est marcher hors des sentiers battus. A la fois par goût et par nécessité. Parce que l'on souhaite découvrir de nouveaux horizons musicaux bien sûr, mais aussi, plus prosaïquement, parce que le rock progressif est tenu à l'écart desdits «sentiers battus» par l'ostracisme quasi-général des médias à son égard. De cette marginalité, il n'y a lieu de tirer aucun complexe. Pour autant, il serait mal avisé d'en concevoir une quelconque fierté. Car, comme tout un chacun, nous sommes menacés par le conformisme. Ou plus exactement... le somnambulisme.
Je m'explique. Eviter les sentiers battus, voilà certes un principe a priori louable. Mais le risque est grand de les éviter toujours de la même manière, et ce faisant d'en créer de nouveaux. L'anticonformisme systématique est peut-être le pire des conformismes. Si nous n'en prenons pas conscience, nous risquons fort de laisser la routine s'installer dans notre vie de mélomanes. Et qu'est-ce que le somnambulisme, sinon la faiblesse de laisser nos automatismes tirer parti de cette léthargie pour asseoir leur règne sur notre sens critique ?
Le parallèle peut sembler tiré par les cheveux, mais il exprime de la façon la plus adéquate qui soit la mission que s'est fixé ce quatuor américain : donner un coup de pied salvateur dans la fourmilière de nos habitudes d'auditeurs. Quitte à nous rebuter de prime abord, ce qui n'est en fait qu'une façon de cerner les limites de notre ouverture d'esprit, souvent moins grande que nous aimons à le croire.
Les Grecs de l'Antiquité, se trouvant pour la première fois confrontés à des envahisseurs étrangers, les affublèrent du qualificatif peu reluisant de «barbares», en référence aux borborygmes incompréhensibles (du moins les percevaient-ils ainsi) qui leur tenaient lieu de langage. Il s'agit ici de ne pas céder à la même tentation, car si la musique de Somnambulist peut sembler «barbare» lors d'un premier contact, elle n'est en fait pas si éloignée que cela des us et coutumes de la 'civilisation' progressive...
Ne tournons pas plus longtemps autour du pot, et désignons clairement l'élément qui prête ici à controverse. Celui-ci tient en deux mots : Henry Bones. Tel est en effet le pseudonyme utilisé par James Powderly, chanteur (également guitariste) de Somnambulist. Apparemment dénué de préoccupations esthétiques, ou en tout cas de souci de bienséance, son chant outré est, sur certains morceaux (pas tous), à la limite du supportable. C'est du moins ce que l'on ressent lors des premières écoutes, tant notre esprit tend à se focaliser alors sur cette seule dimension de la musique du groupe.
Il serait pourtant fort regrettable de ne pas persévérer au-delà de cette impression initiale car, comme je l'ai laissé entendre plus haut, le discours de Somnambulist est solidement ancré dans l'orthodoxie progressive. Ce dernier terme ne se veut aucunement restrictif, si ce n'est dans la mesure où il rappelle à bon escient que le magazine que vous tenez entre vos mains traite de musiques progressives et rien d'autre. Et donc que ce groupe y est totalement à sa place.
Ce n'est en effet pas évident au départ, mais une fois que la gêne liée au chant s'estompe (ce qu'elle ne manque pas de faire), on découvre une richesse musicale insoupçonnée. Celle-ci est le fruit du talent de Jody Park (claviers) et Terry Clouse (basse), les deux piliers du groupe, et les garants de son ancrage progressif. La musique de Somnambulist s'apparente en fait à un mélange tonnant (et détonnant) entre cette tradition héritée des années 70 et des éléments empruntés pour leur part au rock alternatif dont Bones est issu. On peut souvent craindre le pire de ce genre d'associations 'contre-nature', mais en l'occurrence l'objectif recherché, celui d'une certaine fraîcheur de propos, est pleinement atteint.
Mieux, les éléments hétérogènes mis en présence les uns des autres s'unissent contre toute attente dans une même entité indivisible. Les parties vocales sont en fait totalement en phase avec un contenu musical empreint lui aussi d'une certaine folie, pour ne pas dire d'une folie certaine. Une folie maîtrisée pourtant, notamment grâce à une production (signée Fred Schendel et Steve DeArque, les deux compères de Glass Hammer) qui participe tout aussi brillamment de la création d'un univers musical original et cohérent. Le soin apporté aux sonorités des claviers est particulièrement jubilatoire : l'orgue, qui charpente l'architecture complexe des morceaux; le Mellotron, dont le potentiel atmosphérique transcende décidément les époques; et surtout le Moog qui, souvent secondé par la guitare, appuie les thèmes mélodiques avec une incroyable force expressive.
Cette dimension mélodique est la vraie révélation apportée par la multiplication des auditions. Sans jamais tomber dans la facilité (une trop grande évidence dans ce domaine est souvent source de lassitude très rapide), les thèmes sur lesquels sont bâtis chacun des neuf morceaux (de 2:54 à 13:39), dont deux instrumentaux, finissent par se graver durablement dans la mémoire. C'est uniquement à ce stade, atteint après une bonne dizaine d'écoutes (enfin, je parle ici pour moi... rien n'exclut que vous soyez plus rapides !), que l'on peut commencer à apprécier pleinement l'art de Somnambulist.
La présente chronique n'est finalement rien d'autre qu'un appel à la tolérance et la persévérance dans l'appréhension de ce qui nous semble de prime abord trop différent de nous. Telle doit être la règle fondamentale de notre rapport à la musique. La véritable œuvre d'art, conçue dans l'insouciance des règles établies, nécessite forcément un effort particulier pour être assimilée dans toutes ses subtilités. Alors ne ménageons surtout pas notre peine : celle-ci se verra tôt ou tard, comme dans le cas présent, récompensée...
Aymeric LEROY
Entretien avec Terry B. CLOUSE :
Le champ d'influences de Somnambulist dépasse manifestement assez largement le progressif dit «classique» - auquel votre instrumentation se réfère - notamment au niveau du chant, qui a un côté presque «punk». Ce choix vise-t-il à vous différencier de l'image «romantico-insouciante» de nombre de formations progressives ?
Il est clair, en tout cas, que dès le début, nous voulions éviter certains aspects du rock progressif qui ne nous attirent pas vraiment. La cause première de ce désir est notre son qui est effectivement très connoté «début des années 70». Nous ne voulions pas qu'on nous catégorise trop vite de ce point de vue car, en effet, nos influences sont plus larges que cela. Henry fut d'un grand secours pour cela, puisqu'il vient de la scène rock alternative, avec forcément ce côté agressif... Et puis, par ailleurs, nous ne sommes pas vraiment convaincus que le rock progressif fasse forcément bon ménage avec la science-fiction ou l'héroïc-fantasy. Ça me semble un peu puéril, cette association... Une nouvelle fois, le rôle d'Henry fut déterminant, car il a une inspiration très poétique très personnelle et très ancrée dans la réalité, malgré des apparences parfois surréalistes...
Justement, pour parler des textes, ceux-ci ne sont pas particulièrement gais, à l'image de cette pochette pour le moins morbide...
Jody et moi somme de grands amateurs de films d'horreur, notamment ceux de Dario Argento et Peter Jackson... Nous avons volontairement demandé à Bonnie To un visuel un peu macabre, avec aussi un côté stupide. Pour ce qui est des textes... Je crois tout simplement que la vie est assez flippante, d'une manière générale ! Henry s'inspire d'expériences vécues, de gens que nous connaissons... et souvent la réalité dépasse la fiction, je vous le promets !
Quelle a été, jusqu'ici, la réaction des critiques et du public à votre musique ? Pensez-vous que son impact puisse aller au-delà du public purement progressif ?
Globalement, l'album a été plutôt bien accueilli. Beaucoup de gens disent que Somnambulist apporte quelque chose de frais, de nouveau sur la scène progressive, et c'est le plus beau compliment qu'on puisse nous faire. Nous avions un peu peur qu'on ne voie que notre côté «rétro». Evidemment, je ne nierai pas que certaines personnes ont du mal à apprécier le style de chant d'Henry, mais il semble qu'avec la répétition des écoutes, elles comprennent qu'il est tout à fait adapté à notre musique. Notre approche est, à mon avis, assez nouvelle, et à ce titre elle se heurte au conservatisme de certains auditeurs de prog. C'est dommage, car nous essayons d'être progressifs, au sens vrai du terme... Quant à savoir quel peut être notre public, je l'ignore. On nous a signalé que «Prometheus' Lament» et «Globosformas...» passaient régulièrement sur certaines radios de campus. Nous verrons bien si cela se traduit par un élargissement de notre auditoire !
Quels sont vos projets immédiats ?
Eh bien, tout d'abord, nous travaillons à mettre au point un répertoire scénique. Nous répétons en ce moment même. Nous avons déjà été contactés pour participer au Progscape'97, à Baltimore. Autrement, nous avons déjà composé la moitié de notre second album. Comme on peut s'y attendre, il sera très différent du premier, il y aura plus de passages acoustiques et calmes, plus de contrastes dynamiques. Enfin, Jody et moi avons composé la musique d'un court-métrage de Paul E. Burke qui a été sélectionné pour le festival Sundance. Nous sommes très heureux de cette collaboration, il y a de très bonnes choses dans ce que nous avons fait, et nous pensons d'ailleurs réutiliser le thème principal, sous une forme ou une autre, sur le prochain album...
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°19 - Mars/Avril 1997)

