
PISTES :
1. I'm Falling Down (4:29)
2. Closer Than We've Ever Been Before (3:57)
3. Please Do Not Lock The Door To Your Heart (6:50)
4. The Prisoner (6:28)
5. Johnny The Waffle Man (4:46)
6. Birds (4:38)
7. (Rodney) The Pelican From Pluto (5:00)
8. I Know You Love Me (4:16)
9. Sonic Symphony (5:20)
10. Ancient Hieroglyphics (6:48)
11. Nothing That You Said (3:45)
12. The Unknown Lover (5:14)
13. Chasing My Tail Again (2:32)
14. I See Paradise (3:38)
FORMATION :
Larry Benigno
(claviers, guitares, chant, programmations)
SONIC MUSIC
"The Prisoner"
États-Unis - 2006
Autoprod. - 68:02
On a beau dire, c’est quand même incroyable ce que l’on arrive à faire aujourd’hui dans un coin de son salon, équipé d’un petit studio d’enregistrement maison. Tenez, si je ne vous disais rien, qui pourrait imaginer, à l’écoute du présent album, n’avoir affaire qu’à un seul (multi-)instrumentiste aux manettes, et non à un groupe au complet ? Bon, évidemment, avec une oreille attentive, on note vite, outre la présence hégémonique des claviers, une sonorité de batterie légèrement artificielle, trop lisse pour être honnête. Mais tout de même, on est loin des boites à rythme synthétiques et métronomiques auxquelles les années 80 nous avaient habitués, le jeu étant ici presque aussi fluide et riche que celui d’un authentique batteur. Plutôt discret, d’ailleurs, le musicien en question, puisque son patronyme n’apparaît nulle part sur le site web du projet, et qu’il faut parcourir attentivement le dos du livret pour le découvrir : un certain Larry Benigno. Inconnu au bataillon, mais sacrément doué !
Une chose est sûre, le sieur Sonic Music est un collectionneur avisé de matos divers et varié, presque obsessionnel dans son genre : son site nous expose en effet, comme dans une galerie d’art, chacun des claviers ou guitares utilisés - c’est qu’il est équipé, le bougre ! - avec un petit commentaire personnel sur chaque instrument (le CD est par ailleurs dédicacé à Robert Moog). Ce trait de caractère n’est pas forcément rassurant au premier abord, le syndrome du musicien hypnotisé par la technique au point d’oublier d’insuffler de la vie dans son art étant bien connu. Une appréhension bien légitime que l’écoute de The Prisoner dissipe rapidement, puisque l’on y découvre une musique parfaitement humaine, chaude et vibrante, interprétée avec autant de compétence que de sensibilité.
Il faut dire que le dénommé Larry Benigno raffole des synthétiseurs analogiques ou autres pianos électriques (le genre Minimoog, Prophet 5, Fender Rhodes, enfin tous ceux que vous avez l’habitude de voir crédité au dos de vos vieux vinyles), ce qui contribue à colorer sa musique de tonalités suaves et profondes. Pour ne rien gâcher, notre homme s’avère doté d’un organe vocal tout à fait convaincant, proche du timbre d’un Phil Collins ou d’un Peter Gabriel, compensant en justesse et en précision ce qui lui manque légèrement en nuances. Compte-tenu de ces ingrédients typés, vous ne serez guère étonné d’apprendre que le style honoré évoque le Happy The Man le plus mélodique (beaucoup), du fait d’une subtile coloration jazzy et d’un jeu très réminiscent de celui de Kit Watkins, mâtiné d’une imperceptible touche du Genesis le plus abordable (on pense un peu à celui de And Then There Were Three, surtout par l’omniprésence des claviers et la présence de quelques chansons délicatement sucrées). Bien dosé, ce mélange peut même parfois rappeler, sur les titre les plus dynamiques, un groupe comme Blue Shift, auteur en 1997 d’un unique mais remarquable album, et doté d’une personnalité indéniablement plus originale que ce que l’on a pu lire à l’époque à son sujet.
Toujours est-il que The Prisoner se laisse écouter avec un plaisir sans cesse renouvelé, au gré de ses quatorze titres relativement circonscris (leur durée oscille en effet entre 3 et 6 minutes), majoritairement chantés, mais faisant la part belle à des mélodies aériennes et à de virevoltants solos de synthés. Seuls deux morceaux se distinguent des autres par leur caractère totalement instrumental, sans pour autant créer de franches cassures dans le rythme de l’album, tant la présence soliste est dominante d’un bout à l’autre. Pour autant, l’album n’est pas exempt de quelques travers, notamment en donnant l’impression que les morceaux les plus intéressants sont localisés dans sa première moitié, mais aussi par sa sonorité relativement uniforme, due à l’emploi massif des claviers. Enfin, quelques mélodies doucereuses, à l’instar de «Please Don’t Lock The Door To Your Heart» ou de «The Unknown Lover», aux titres assez révélateurs, doivent leur salut à leur construction rigoureuse et à des arrangements riches et profonds.
Au final, voilà tout de même un album de très bonne tenue, séduisant et contrasté. A certains égards, The Prisoner me paraît même supérieur à ce qu’il m’a été donné d’entendre des travaux de Kit Watkins réalisés dans les mêmes conditions, ne serais-ce qu’à travers son inspiration mélodique de haute volée et un constant bon goût en terme de sonorités. Des qualités selon moi suffisantes pour le recommander auprès d’un public plus large que le cercle restreint d’amateurs de claviers avisés auquel il risque de se voir cantonné. Allez, je ne peux pas m’empêcher de la faire, d’autant que cela vient du fond du cœur, mais ce Prisoner est l’une des plus belles sources d’évasion qu’il m’ait été donné d’entendre cette année. Désolé.
Olivier CRUCHAUDET
(chronique parue dans Big Bang n°62 - Été 2006)

