BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Malstrøm - Part 1 (5:20)
2. Malstrøm - Part 2 (4:30)
3. Malstrøm - Part 3 (4:19)
4. Malstrøm - Part 4 (5:01)
5. Malstrøm - Part 5 (9:59)
6. Malstrøm - Part 6 (7:18)
7. Malstrøm - Part 7 (4:31)
8. Wu (27:37)

FORMATION :

Nicolas Cazaux

(violon)

Yan Hazera

(guitare, metallophone)

Nadia Leclerc

(violoncelle)

Bruno Camiade

(basse)

Michaël Hazera

(batterie, percussions)

SOTOS

"Platypus"

France - 2002

Cuneiform Records / Muséa - 68:34

 

 

N'y allons pas par quatre chemins : le deuxième album de Sotos n'est rien moins qu'un chef-d'œuvre ! On ne saurait en effet lui trouver d'autre défaut que celui, pour le moins relatif et subjectif, de son positionnement musical, qui fait que Platypus ne s'imposera pas forcément comme "album de l'année 2002" aux yeux de l'ensemble de la rédaction et du lectorat de Big Bang; mais il ne fait pour moi aucun doute que quiconque y jettera une oreille sera impressionné et un tant soit peu séduit.

Difficile, en effet, de trouver beaucoup d'autres exemples, en matière de progressif tendance 'musiques nouvelles', ou 'avant-prog' (pour "progressif avant-gardiste") comme disent les Américains, d'un album dont le contenu musical, tout en étant constamment riche et complexe, demeure d'un bout à l'autre limpide et d'une totale lisibilité pour l'auditeur. Ce qui est remarquable avec Platypus, c'est que la séduction opère dès la première écoute (et ne cesse ensuite d'augmenter), grâce au talent unique du groupe pour mettre en valeur sa musique par son interprétation, nourrie d'une ferveur jamais démentie, et par la clarté du propos développé dans ses compositions.

Ces qualités n'étaient pas aussi évidentes jusqu'ici. Considéré, à la sortie en 1999 de son premier opus éponyme (chez Gazul, sous-label de Muséa), comme un enfant surdoué de l'avant-prog, reconnu unanimement comme l'un des meilleurs de sa génération par les amateurs du genre, mais par eux seuls, Sotos s'était révélé, lors de ses deux concerts parisiens de mars 2001, particulièrement apte à 'faire passer' son discours auprès du public, en dépit d'un dispositif scénique des plus dépouillés (la musique, et elle seule).

Pour autant, nous n'étions pas préparés au choc que constitue, un an et demi plus tard, Platypus, et tout particulièrement sa pièce maîtresse, la suite de 40 minutes "Malstrøm". Car si la seconde des deux pièces que comprend le CD, "Wu" (jouée sur scène l'an dernier), perpétue pour une large part la veine du premier album, c'est-à-dire un discours plus "dilué", émaillé de fréquentes parenthèses expérimentales, au demeurant très réussies, elle apparaît presque, en dépit de sa durée de près de 28 minutes, écrasée par le poids de sa devancière.

Conçue exclusivement par le bassiste Bruno Camiade, qui n'avait signé qu'un seul morceau du premier album, "Malstrøm" se divise en sept sous-parties clairement individualisées (et indexées comme telles), mais enchaînées avec un naturel désarmant, si bien que ses différentes composantes apparaissent totalement indissociables. D'autant que le niveau de l'inspiration et de l'exécution se maintient au plus haut niveau d'un bout à l'autre, ce qui en soi est un exploit de plus à l'actif de Sotos. On pense plus d'une fois, pour le fond comme la forme, à un autre bijou produit par l'écurie Cuneiform, le Stolen Bicycle de Boud Deun, auteur d'une tentative très similaire; mais force est de constater, sans chauvinisme, que les Français ont fait encore mieux.

A ce stade de l'argumentation, il convient de s'arrêter un instant sur un aspect intéressant de la genèse de "Malstrøm". Il s'agit de l'utilisation de l'informatique dans l'élaboration du matériau musical. Il est assez réjouissant de constater que la technologie, loin de vampiriser comme parfois le processus créatif, peut venir ici l'épauler, aidant le compositeur à clarifier et structurer ses idées en amont de l'étape de la formalisation collective, avec une perte de temps minimale autorisant par contrecoup les ambitions les plus élevées. Réussite totale pour Sotos, car le résultat final a tout d'humain, et plus rien d'informatique...

L'humain, parlons-en, justement. La faculté de donner vie à une musique ne se remplace pas, quelle que soit la qualité d'une composition. En tant que groupe musical, Sotos est une mécanique formidablement rodée (80 concerts en six ans d'existence, c'est plutôt très bien !), d'une efficacité et d'une souplesse qui n'ont plus grand-chose à envier, osons le dire, aux Univers Zéro, Présent et autres King Crimson qui ont inspiré les vertes années des cinq musiciens.

La sublime osmose du violon de Nicolas Cazaux et du violoncelle de Nadia Leclerc, comme indissociables, le pilier omniprésent et pourtant discret que constitue la guitare aux multiples facettes de Yan Hazera, le rôle de chef d'orchestre qu'endosse avec une autorité quasi 'vanderienne' son frère batteur Michaël, et la pulsation imperturbable qu'imprime la basse de Bruno Camiade, sont autant d'éléments qui participent à égalité à la réussite de l'entreprise collective Sotos.

Alternant séquences frénétiques (le troisième mouvement, où les trois instruments mélodiques semblent d'exprimer d'une même voix sur un tissu rythmique quasi hypnotique - ce bon vieux 7/4...) et apaisements contemplatifs (le cinquième mouvement, superbe exemple de "rock de chambre"), dissonances et mélodies, écriture serrée et improvisation (très encadrée ici néanmoins), "Malstrøm" s'apparente à une sorte de microcosme musical autosuffisant, où tout abonde et rien ne semble manquer. Une forme de plénitude artistique dans laquelle l'auditeur aime à se replonger encore et encore...

Il n'y a pas grand-chose à ajouter, à vrai dire, après ces propos suffisamment éloquents quant à mon enthousiasme pour Platypus, sinon pour dire que cet album, superbement enregistré par Bob Drake (Thinking Plague, 5uu's), dégage une énergie 'live' irrésistible, et que l'on espère par conséquent qu'il connaîtra un prolongement scénique significatif. Pour cela (mais pas seulement), acheter ce CD est tout simplement un acte de salubrité publique. Qu'on se le dise !!

Aymeric LEROY

Entretien avec Michaël HAZERA :

Comment présenteriez-vous Sotos et sa musique à des "profanes" ? Vous concevez-vous comme en marge de toute étiquette, ou acceptez-vous celles de "progressif, "musiques nouvelles", "rock de chambre", etc. ? Avez-vous des influences communes, ou chacun des membres du groupe a-t-il un bagage très différent ?

Je pense qu'on peut présenter la musique de Sotos comme l'alliance d'une écriture néo-classique et d'une énergie "rock", développant des climats successifs différents, ou formant une progression dans la durée. Les appellations de "rock de chambre" ou "musique nouvelle" sont donc tout à fait adaptées à notre musique, même si nous n'avons pas particulièrement cherché à nous inscrire dans un courant établi. Quand nous avons commencé le groupe, en 1996, aucun de nous n'était vraiment au courant de l'existence de ces styles (comme le RIO, musique nouvelle....). Mais nous écoutions quand même Magma, Gong et King Crimson, qui ont peut-être été nos premières influences. Ce n'est que beaucoup plus tard que nous avons découvert des groupes comme Art Zoyd, UZ, Présent, Fred Frith...

Vos compositions sont signées d'une seule personne, mais on sent un travail de groupe très important dans la dynamique qui les imprègne. Comment se passe ce travail ? Sous quelle forme le compositeur présente-t-il ses morceaux au groupe ? Dans le cas du nouvel album, quelles ont été les étapes de l'évolution des morceaux vers leur forme définitive ?

Il faut d'abord savoir que le travail de composition nous prend beaucoup de temps. En général, un morceau n'est réellement terminé qu'au bout d'un an environ (!). Le compositeur amène d'abord une base (un thème, une tourne rythmique...), et le travail de groupe consiste à trouver des enchaînements, des améliorations harmoniques, mélodiques, rythmiques etc. Chaque musicien amène donc ses idées, ou même écrit parfois entièrement sa partie (la partie batterie, par exemple), et fait des propositions au compositeur. "Wu", par exemple (dans le nouvel album), a été écrit de cette façon. Ça a été un peu différent pour "Malstrøm", qui est beaucoup plus l'œuvre d'un seul homme, Bruno, qui a composé sur ordinateur - ce qui a simplifié un peu le processus !

Le format long, voire très long, de vos morceaux, surtout sur le nouvel album, relève-t-il d'un choix délibéré ? Pensez-vous que ce format soit le plus approprié pour exploiter au maximum les possibilités de contrastes, un peu comme en classique du reste, où l'on retrouve souvent ce format long ?

Nous ne cherchons pas à tout prix à faire des morceaux longs... Mais c'est vrai que la longueur permet de "prendre le temps". En fait, les morceaux deviennent longs par eux-mêmes ! On se rend compte en les composant que, pour en arriver là, il faut en passer par là, etc. Cela permet aussi d'alterner parties calmes, bruitistes, écrites, improvisées, montées "rock"... Un peu à la manière des mouvements, dans l'écriture classique.

Aviez-vous des intentions précises en préparant ce second album ? Le souhaitiez-vous différent du premier, ou simplement meilleur, en poursuivant globalement dans la même direction ?

Non, nous n'avions pas d'intentions précises. Mais nous avons remarqué que la musique prenait une autre direction, et c'est tant mieux. Nous voulions surtout ne pas nous répéter. "Malstrøm", notamment, est très différent du premier album, et "Wu" semble lui être "entre les deux". Mais dans l'ensemble, je pense que Platypus est plus mature que le premier album, avec des morceaux plus construits, plus riches...

La surprise de cet album est le rôle central joué dans l'écriture par Bruno Camiade, qui ne signait qu'un seul des morceaux du premier album. Est-ce un hasard de circonstance ou Bruno a-t-il pris beaucoup d'importance à ce niveau depuis le premier album, au point de sembler éclipser quelque peu Yan, autrefois plus prolifique ?

C'est vraiment un hasard. Nous avons d'abord monté "Wu" avec Yan, puis Bruno s'est mis à composer des morceaux courts qui, assemblés et retravaillés, ont formé "Malstrøm", qui est devenu de plus en plus long ! Mais le morceau de Yan dure quand même 28 minutes !

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre collaboration avec Bob Drake ? Quels aspects de son travail vous avaient incités à le solliciter ? Quel a été, en pratique, son rôle ? A-t-il eu une influence décisive sur la forme finale de la musique, du son, etc. ?

C'est Cuneiform qui nous a mis en relation avec Bob Drake. Je connaissais son travail avec Blast et 5uu's, et l'enthousiasme a été tout de suite présent. Il a vraiment fait un travail incroyable sur cet album. Tous les instruments sont bien distincts, et Bob a su faire des propositions toujours judicieuses, sur les effets sonores, sur le mix, etc. C'est quelqu'un d'incroyable, entièrement dévoué à la musique et d'une grande patience !

Qu'attendez-vous du passage de Gazul à Cuneiform en termes de distribution, de promotion, etc. ? Avez-vous des projets de concerts à l'étranger ? Sentez-vous déjà un frémissement quant à votre notoriété hors de France ?

Nous avions déjà été bluffés par le succès (d'estime !) du premier album. Nous avions reçu des mails du Japon, de Russie, d'Afrique du Sud, des USA, etc. Maintenant, c'est une expérience que nous tentons avec Cuneiform, peut-être pour élargir un peu le public... Cuneiform semble en tout cas mieux implanté au niveau international que Gazul... Nous verrons bien !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°46 - Octobre 2002)