BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Balance Of Power (6:37)
2. Opposite Ways (5:08)
3. Touch Sensitive (7:13)
4. Royal Tradition (1:48)
5. Heat Treat (5:51)
6. Matador (6:15)
7. Sun Song (6:34)
8. Rhymes (2:29)
9. The Final Act (11:41)

FORMATION :

Tony Spada

(claviers)

Kirk McKenna

(guitares)

Mark Tannenbaum

(basse)

Tony Castellano

(batterie)

Jeff Brewer

(guitares)

TONY SPADA

"Balance Of Power"

États-Unis - 1993

Art Sublime - 54:01

 

 

"J'accuse Tony Spada d'avoir détourné sa 6-cordes du style pour lequel elle est naturellement destinée, le hard-rock, en ayant enfanté un album de rock progressif...". Tel est l'indigent réquisitoire qu'aurait pu déclamer un hypothétique Colonel Moutarde, commandant un escadron de sombres drilles férus de cacophonie énergique...

Ayant fait preuve au sein d'Holding Pattern d'une haute technicité dans la maîtrise de son instrument, Tony Spada pouvait a priori nous faire craindre que ses escapades en solo ne se traduisent en un intense pugilat guitaristique.

Seulement, il nous fallait avoir confiance en la grande sensibilité, issue très certainement de son apprentissage de la guitare classique, du géniteur de Balance Of Power. Voilà enfin un musicien qui a su mettre son amour-propre de côté pour offrir sa virtuosité en offrande aux dieux de l'émotion. Vous ne trouverez donc point d'esbroufe (reflet le plus souvent d'une prétention affligeante) au sein des neuf présentes compositions (de 1:48 à 11:41).

Et si vous découvrez, au cours des pérégrinations instrumentales de Tony, quelques rares moments d'excitation d'obédience hard, sachez que ce "laisser-aller" passager s'inscrit parfaitement bien dans le propos musical qui nous est tenu. Expliquons-nous : Tony Spada a réalisé un album progressif, au sens où beaucoup, dans notre milieu, l'entendent aujourd'hui, c'est-à-dire comme la juxtaposition voire la fusion (pour les plus doués uniquement) de différents styles (ou plutôt schémas) musicaux.

Balance Of Power est par conséquent une œuvre riche en atmosphères tantôt volages et impalpables, tantôt lourdes et d'une rugosité toute électrique; ces ambiances "caméléonnes" s'unissent parfois non sans quelque maladresse, mais le plus souvent avec une harmonie toute naturelle...

"Des détails, des détails...", ne vont pas tarder à réclamer tous ceux qui considèrent les développements littéraires comme l'ennemi de l'information. "OK, c'est parti pour la radioscopie de cet 'équilibre des forces'...".

L'album s'ouvre sur "Balance Of Power" (6:37), introduit par une batterie soliste pas très engageante, mais heureusement vite balayée par un synthé clair et haut perché, puis par une guitare aérienne au lyrisme réellement poignant... Ça y est : Tony Spada vient de nous ouvrir les portes de son rock progressif si particulier mais en même temps si américain (cette petite touche nationale, réellement indéfinissable, mais reconnaissable entre toutes...).

Ce morceau, réellement superbe, ne s'avérera finalement, au fil de notre écoute, "qu"'une introduction (sorte de devanture aguicheuse d'une bijouterie musicale renfermant de purs joyaux) aux morceaux de bravoure qui nous attendent...

Le titre qui suit, "Opposite Ways" (5:08), poursuit avec le même brio notre initiation : la découverte du territoire musical de Tony Spada, avec pour guide la guitare si inspirée de ce dernier, s'avère d'une époustouflante richesse et d'une grande jouissance sensorielle; ici, au terme des développements cycliques de la guitare électrique, vient se greffer un fort joli solo de claviers de Mark Tannenbaum : une nouvelle réussite.

Dans la catégorie de ces délicieux morceaux au progressif intransigeant, on peut ajouter "Touch Sensitive" (7:13) et "Matador" (6:15) qui réalisent, chacun avec le même brio, une symbiose écœurante de naturel entre passages calmes et sereins et séquences enfiévrées : c'est un plaisir sans fin et indicible que de voit Tony Spada se jouer ainsi de nos émotions...

A l'inverse, "Heat Treat" (5:51) ne peut prétendre, au regard de ce qu'il nous a été permis d'entendre jusqu'à présent, recevoir notre soutien inconditionnel. Cette composition, loin d'être mauvaise, n'est tout simplement pas à la hauteur de celles avec qui elle forme ce Balance Of Power. "Heat Treat" semble s'être laissée piéger par un Tony Spada leurré très certainement à son tour par les rythmes baveux et acérés régnant en despote aux États-Unis. Énergie et dynamisme caractérisent donc ce titre que l'émotion n'a pas visité suffisamment pour en faire autre chose qu'un bon morceau...

Je ne m'étendrai pas sur les deux courtes pièces que sont "Royal Tradition" (1:48) et "Rhymes" (2:29) : construites autour de la guitare classique, elles traduisent l'admiration que Spada voue à Steve Howe. A défaut d'être des éléments moteurs de cet album, les ambiances classisantes véhiculées ici ont au moins le mérite de l'aérer.

Pour respecter l'adage selon lequel le "meilleur" est à réserver pour le terme de l'argumentation, je vous présente donc seulement maintenant les deux petits chefs-d'œuvre qui vont attribuer définitivement à Balance Of Power le statut d'album indispensable.

"Sun Song" (6:34), au titre d'une pertinence remarquable, s'avère être une des compositions les plus abouties de l'histoire du rock progressif tant son discours instrumental est cohérent et définitif. La guitare (je suis à cours de superlatifs - tant pis ! La sobriété parlera d'elle-même...) de Tony Spada et le Moog de Tony Castellano se succèdent puis s'entremêlent pour jouer simultanément ou en canon le thème (unique mais aux mille variations...) de ce fabuleux morceau. Sorte de feu d'artifice sensoriel, "Sun Song" devrait éblouir tous ceux qui n'ont jamais osé imaginer la possibilité d'un mariage entre les écoles américaine (le Happy The Man le plus mélodique), anglaise (Steve Hackett au meilleur de sa forme), brésilienne (Quantum ou Dogma) et japonaise (Pageant, Ataraxia...)... Place à la musique à présent ! Ah si ! Un conseil : ne vous contentez pas d'une seule écoute pour vous forger un avis sur cette "Chanson Solaire", laissez sa splendeur vous réchauffer progressivement les entrailles...

"The Final Act" (11:41), (presque) aussi superbe, sonne quant à lui beaucoup plus typiquement américain. La voix de Jeff Brewer (il s'agit en effet du seul morceau chanté de l'album) semble être pour beaucoup dans cette impression dans la mesure où il la plaque, à l'instar de nombre de ses compatriotes, à contretemps par rapport à la mélodie. La musique renoue également avec ses racines et s'oriente plus vaillamment que sur les autres titres de Balance Of Power vers le rock progressif honoré dans les années 70 aux États-Unis. Sans vouloir vous abreuver de comparaisons (forcément restrictives), je pense que les amoureux du Watercourse Way (1976) de Shadowfax (notamment le morceau "Song For My Brother") risquent de connaître un autre coup de foudre à l'écoute de "The Final Act". Ils y découvriront les mêmes cascades perlées de notes de piano, cernées d'embruns guitaristiques impalpables, et s'évanouissant dans les eaux multicolores d'une source symphonique... Nul doute que vous mourez d'envie de vous y baigner... Alors, plongez !!!

Olivier PELLETANT

(chronique parue dans Big Bang n°4 - Mars-Avril 1994)