
PISTES :
1. Dick Around (6:35)
2. Perfume (4:59)
3. The Very Next Flight (5:18)
4. (Baby Baby) Can I Invade Your Country ? (5:56)
5. Rock, Rock, Rock (5:10)
6. Metaphor (4:03)
7. Waterproof (4:17)
8. Here Kitty (4:26)
9. There's No Such Thing As Aliens (2:53)
10. As I Sit Down To Play The Organ At The Notre Dame Cathedral (7:02)
FORMATION :
Ron Mael
(claviers)
Russell Mael
(chant)
Jim Wilson
(guitare)
Steve McDonald
(basse)
Tammy Glover
(batterie)
SPARKS
"Hello Young Lovers"
États-Unis - 2006
Gut - 51:44
Si le profane avoue souvent sa gène par rapport à la nature du terme «progressif», l'amateur lui, n'en est pas moins parfois, desservi par ses certitudes. Il est en effet vraiment paradoxal de s'acharner à définir l'emplacement progressif et d'en dénoncer régulièrement l'immobilisme lorsque par ailleurs on rejette à sa périphérie tout ce qui ne cadre pas avec les critères retenus.
De même qu'on ne définit pas le rêve en délimitant l'ensemble des visions nocturnes possibles, il est vain de chercher à cerner les musiques progressives à l'endroit de leur effet.
La progressivité relève davantage de l'aspiration que de l'essence. Nul ne peut ni en mesurer, ni en prévoir la portée. Sommes-nous d'ailleurs capables d'intégrer dans le champ de nos intérêts la totalité des ambitions musicales possibles ?
Il est permis d'en douter, mais il convient pour nous, humbles chroniqueurs, de ne pas se laisser déborder. C'est pourtant un peu ce qui vient de se produire avec le nouvel album des Sparks, Hello Young Lovers, qui n'en finit pas d'intriguer tous ceux qui ont déjà eu la curiosité de l'écouter, et qui ont eu, avouons-le, bien raison de nous devancer.
Certes, ce que nous connaissons tous de ce groupe au succès planétaire n'était pas sensé éveiller nos soupçons. L'ancrage pop, en dépit d'une indéniable singularité et d'un sens de l'humour irrésistible (le look des frères Mael est déjà un gag à lui seul), ne pouvait susciter beaucoup plus qu'un grand respect sérieusement compromis à partir des années 80 (comme d'hab') lors du virage disco sous l'influence du marchand de soupe Giorgio Moroder. Bref, nous avons tous forcément dressé l'oreille sur leurs plus grand succès comme «This town ain't big enough for both of us», «Gone with the wind» ou «Get in the swing», mais les concessions commerciales des deux dernières décennies ne laissaient en lien envisager la renaissance artistique que constituait déjà Lil' Beethoven en 2002, qui reçut un accueil triomphal hors de nos frontières.
Hello Young Lovers, 20ème album du duo, fait mieux que confirmer les options de son prédécesseur, il précise la singularité de la démarche et en montre toute la portée.
De leur longue carrière, les frères Mael (Ron & Russel) perpétuent l'esthétique décalée fortement appuyée sur la performance vocale (la voix de fausset de Russel demeure une attraction savoureuse), mais cherchent désormais à la valoriser au maximum en revoyant complètement leur façon de composer.
Les chants en chœur et les harmonies baroques évoquent immanquablement Queen à l'endroit où ce dernier pouvait laisser espérer une orientation progressive (A Night At The Opera, 1975, notons au passage l'intérêt commun pour les Marx Brothers). Mais les caractéristiques musicales de l'album ne s'arrêtent pas à ce seul aspect. De façon plus significative, les frangins ont largement exploité le potentiel hypnotique du courant répétitif sur sa face la plus intéressante. Les courtes séquences, souvent chantées, ne sont d'ailleurs pas longtemps renouvelées. Elles sont vite juxtaposées à d'autres boucles par contraste, déclinées, enrichies, complexifiées à chaque reprise... bref, rien à voir avec la face minimaliste du courant évoqué.
La dérision du discours, ainsi appuyée, trouve une sorte de gravité qui en accentue l'excentricité. Il faut dire aussi que sur le thème de l'amour physique, ils y sont allés particulièrement fort. «Dick Around» (en gros, 'queuter' à droite à gauche) premier titre de l'album, donne toute la mesure ! Ce morceau témoigne parfaitement du soin consacré désormais à l'élaboration musicale puisqu'il ne fallut pas moins de sept mois à son enregistrement.
La dimension symphonique de l'œuvre n'est pas non plus pour nous déplaire, surtout lorsqu'elle se trouve régulièrement confrontée à son contraire électrique. Mais l'audace ne se donne jamais sous la forme de virtuosité instrumentale, c'est clairement l'agencement qui étonne.
La seule description de cette musique ne saurait, de toute façon, traduire l'effet de surprise qui en émane au détour de chacun des titres. On peut, certes, considérer qu'une recette est bien mise en œuvre en en donnant pour preuve quelques ingrédients, mais la réelle force du résultat échappe dans sa franche diversité à l'étude pointilleuse. Quelque part, cette sensation semble la conséquence d'un réel sentiment de jamais entendu. De l'humour et de la nouveauté dans un album réussi, peut-on espérer mieux ?
Il fut un temps où les idoles progressives se fourvoyaient en fin de carrière à notre plus grand désespoir. Aujourd'hui, avec cet album, les Sparks nous offrent exactement le cas inverse. Il n'est peut-être pas raisonnable d'y voir un signe des temps, mais comment ne pas s'en réjouir ? En tout cas s'il y a d'autres candidats, il n'y a aucun scrupule à avoir à être preneur.
Laurent MÉTAYER
(chronique parue dans Big Bang n°63 - Automne 2006)

