BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. The Light(15:33)
a) The Dream
b) One Man
c) Garden People
d) Looking Straight Into The Light
v) The Man In The Mountain
vi) Señor Valasco's Mystic Voodoo Love Dance
vii) The Return Of The Horrible Catfish Man
viii) The Dream
2. Go The Way You Go(12:03)
3. The Water (23:14)
i) Introduction/The Water
ii) When It All Goes To Hell
iii) A Thief In The Night
iv) FU/I'm Sorry
v) The Water (revisited)
vi) Runnin' The Race
vii) Reach For The Sky
4. On The Edge (6:11)

FORMATION :

Neal Morse

(chant, claviers, guitares)

Alan Morse

(guitare, violoncelle, mellotron)

Dave Meros

(basse, cor anglais)

Nick D'Virgilio

(batterie, percussions)

SPOCK'S BEARD

"The Light"

États-Unis - 1995

Syn-Phonic (réédit. Inside Out) - 57:04

 

 


Parmi les formations progressives révélées au cours de l'année ecoulée, Spock's Beard est sans doute celle qui a fait le plus couler d'encre, d'abord par l'annonce de sa participation au Progfest '95, puis par la parution de son premier opus chez Syn-Phonic, label américain dont celui-ci marque une reprise d'activité après deux ans de silence.

Fatalement, face à tant de raisons d'espérer des miracles, on se prend un peu naïvement à rêver à un album qui concrétise, comme avait semblé le faire il y a deux ans le Resistance Is Useless de Kalaban, la vivacité d'une 'scène' progressive américaine actuellement très féconde, mais de laquelle il paraît difficile d'extraire une (ou plusieurs) formation(s) véritablement emblématique(s).

Renonçons (provisoirement en tout cas) à ces attentes, car les objectifs que s'est fixé Spock's Beard ne sont pas ceux-ci. Ils ne sont pas non plus, comme l'avait déclaré par provocation son leader Neal Morse, de produire "un album que personne n'aimerait"... Une chose est en tout cas certaine : The Light ne risque pas de faire l'unanimité autour de lui. Il y a en effet autant de raisons d'aimer Spock's Beard que de ne pas l'aimer. En clair, il y a dans sa musique des éléments que certains apprécieront et d'autres pas.

Ceci étant, il ne fait aucun doute que ce quatuor californien est doté d'un potentiel technique et créatif peu commun.

The Light comprend quatre pièces : "The Light" (15:33), "Go The Way You Go" (12:03), "The Water" (23:14) et "On The Edge" (6:11). Leurs durées sont suffisamment évocatrices pour indiquer que ce n'est aucunement par manque d'ambition que Spock's Beard pèche. Utilisant une palette très large d'ambiances et d'instruments (avec un goût prononcé pour les sons typiques des années 70 : orgue Hammond, Mellotron, basse Rickenbacker...), le quatuor - complété par le frère de Neal, Alan Morse (guitare), Dave Meros (basse) et Nick D'Virgilio (batterie, ex-Giraffe) parvient sans peine à captiver, voire à surprendre, sur la longueur de l'album.

Le problème, c'est que Spock's Beard semble être agité de multiples pulsions centripètes, qui le font souvent s'éloigner - et parfois assez loin - de ce rock progressif qu'il maîtrise parfaitement, c'est-à-dire vers des contrées plus proches d'un rock-FM sirupeux et accrocheur, ce qui est d'autant plus paradoxal que, lorsqu'il reste dans le cadre strict du progressif, Spock's Beard ne semble pas chercher particulièrement l'accessibilité.

L'explication est sans doute à trouver dans le fait que Spock's Beard, dont les origines remontent au printemps 1992, est la réunion de quatre musiciens professionnels, impliqués la majorité du temps dans le travail de studio (avec des artistes de variété comme Al Stewart ou Sheryl Crow). Cet environnement a sans doute imprégné Neal Morse, compositeur de la quasi-totalité des morceaux, et ses acolytes. Ceci peut certes être considéré comme un aspect original, mais dans la pratique les différentes tendances du groupe ne parviennent pas toujours à s'accorder dans la sérénité : le mélange reste hétérogène, et comme a priori il l'est par nature, il semble que le quatuor devra un jour ou l'autre, pour susciter une adhésion totale, opter plus résolument pour l'une ou l'autre.

Ce qui choque le plus à l'écoute de The Light n'est cependant pas tant cette schizophrénie stylistique que la prédominance excessive du chant de Neal Morse. Celle-ci atteint un degré tel qu'il est rare de trouver, au sein de ces compositions pourtant longues, des séquences instrumentales s'étendant sur plus de quelques dizaines de secondes. L'une des règles d'or du rock progressif - le fait que le chant ne soit que l'une des composantes du propos, à égalité avec les instruments, est ici bafouée. Les développements des différents morceaux sont soumis corps et âme à cet organe despotique qui, de surcroît et malgré d'indéniables qualités d'expressivité et de sensibilité, ne s'intègre pas toujours naturellement à la musique, car parfois trop rock (les "fuck you" rageurs et rapidement énervants de "The Water"), tantôt mielleux ("Go The Way You Go"). Mais surtout beaucoup trop présent...

C'est en grande partie là que réside la possibilité pour Spock's Beard de s'affirmer vraiment comme l'une des formations progressives essentielles du moment. De ce point de vue la prestation du groupe au Progfest, pour laquelle il était pour la première fois renforcé d'un second claviériste (cette tâche étant assurée sur le disque par le décidément omniprésent Neal Morse), Ryo Okumoto, semble de nature à nous rassurer (du moins si l'on en croit les comptes-rendus lus ici et là) : les nouvelles compositions de Spock's Beard laissent apparemment une plus grande place aux développements instrumentaux. Tant mieux ! Espérons donc que nos espoirs l'emporteront sur nos craintes...

Aymeric LEROY

Quelques questions au guitariste Alan MORSE :

Vous reconnaissez-vous dans l'étiquette "rock progressif" ?

Nous ne nous préoccupons pas spécialement de ce genre de choses, mais pour ma part je suis fier que nous soyons considérés comme "progressifs", car à l'heure actuelle c'est l'un des rares genres dans lesquels il soit encore possible d'être différent. Regardez le rock "alternatif" : ça ne signifie plus rien maintenant !

Le progressif, chacun le conçoit à sa manière. J'aime la liberté qu'il offre. Dans quel autre genre pouvez-vous exprimer successivement, dans un même morceau, les sentiments les plus divers ? Il y a de bonnes choses dans tous les styles de musique, mais seul le progressif permet de s'éloigner des carcans de la chanson style "couplet-refrain etc.". C'est plus intéressant pour un musicien, et pour le public aussi, je pense ! Et puis, surtout, on peut y utiliser des mellotrons !!! (rires)

En tant que musiciens de studio, que représente votre implication parallèle dans un groupe de rock progressif ? Quelle est la réaction de vos collègues de travail ? Sont-ils jaloux ?

Il est essentiel pour nous de faire une musique que nous aimions profondément, sans penser aux ventes ou aux attentes des labels. C'est ce que mon frère Neal a voulu exprimer lorsqu'il a dit qu'il avait voulu composer "un disque que personne n'aimerait". Nous n'essayons pas volontairement d'être désagréables ou irritants... sauf peut-être pour cet horrible passage où Neal chante "fuck you" (rires)... Quant aux musiciens que nous côtoyons dans les studios, la plupart aiment beaucoup ce que nous faisons, certains sont même un peu jaloux car ils ne pensaient pas que nous aurions suffisamment de motivation pour faire quelque chose d'aussi peu commercial.

Est-il vrai que le successeur de The Light verra le jour très rapidement ? Contiendra-t-il les morceaux joués au Progfest ?

Nous entrons en studio dans le courant du mois de janvier. Neal veut absolument que l'enregistrions très vite. Nous espérons que l'album contiendra "The Doorway", "Thoughts" et peut-être "Asylum", un 'duel de guitares' que j'ai écrit avec Neal quand nous étions gamins. Il y aura sans doute des longs morceaux, mais pas aussi longs que "The Water". Pour le reste, tout en restant dans la lignée de The Light, il contiendra plus de passages instrumentaux, et devrait donc vous plaire davantage !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°14 - Hiver 1995-96)