BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Beware Of Darkness (5:41)
2. Thoughts (7:10)
3. The Doorway (11:27)
4. Chatauqua (2:49)
5. Walking On The Wind (9:06)
6. Waste Away (5:26)
7. Time Has Come (16:33)

FORMATION :

Neal Morse

(chant, claviers, guitares)

Alan Morse

(guitare)

Dave Meros

(basse)

Nick D'Virgilio

(batterie)

Ryo Okumoto

(claviers)

SPOCK'S BEARD

"Beware Of Darkness"

États-Unis - 1996

Giant Electric Pea (réédit. Inside Out) - 58:12

 

 


Que l'on se soit ou non laissé séduire totalement par The Light, premier album de Spock's Beard sorti à l'automne 1995, il était incontestable que nous avions là affaire à un groupe particulièrement doué. Neal Morse et ses acolytes y démontraient une capacité assez prodigieuse à assimiler le meilleur de la tradition progressive et à le restituer avec une conviction et un brio tels que nul n'aurait songé à leur reprocher des influences clairement situées du côté des pionniers du genre : Yes (pour l'élégance dans la puissance), Genesis (pour les arrangements luxuriants) et Gentle Giant (pour le mariage subtil des timbres et la fluidité dans la complexité).

Pourtant, il y avait une ombre au tableau. Une ombre de taille, qui m'avait d'ailleurs conduit à conclure de façon mitigée sur cet album. L'omniprésence au premier plan du leader-compositeur Neal Morse, non seulement comme chanteur, mais également comme claviériste et guitariste (tâche partagée avec son frère Alan), était telle que l'auditeur se voyait soumis à un véritable chantage : soit il acceptait l'ensemble de ses partis-pris, tant ceux-ci prenaient littéralement en otage le déroulement des compositions, soit il risquait fort de ne pouvoir adhérer à l'œuvre.

Avec le recul, la passion suscitée par ce débat peut sembler excessive, car The Light s'est révélé avec le temps comme un excellent album, sur lequel Neal Morse a certes trop voulu imprimer sa marque, au pris d'excès parfois contestables, mais qui force l'admiration par la force et la cohérence (pas si évidente au départ) d'un style abouti et avant tout personnel.

En tout cas, Beware Of Darkness semble vouloir rectifier légèrement le tir. Bien que cela ne soit pas forcément visible à la lecture des crédits, Neal Morse semble plus en retrait et ne vampirise pas systématiquement l'espace sonore pour mettre en scène ses multiples (et bien réels) talents. Même ses interludes solitaires au piano et à la guitare acoustique, tous deux excellents, apparaissent moins comme un moyen pour lui de faire montre de sa virtuosité que comme des pauses bienvenues. Bref, toute gène à cet égard disparaît et l'on est du même coup plus facilement réceptif aux qualités d'ensemble, pourtant déjà présentes sur The Light.

Ce changement d'un album à l'autre n'est certainement pas tant le fruit d'une volonté consciente du leader Neal Morse que celui des aléas de son inspiration de compositeur. Soyons plus clairs : The Light était bâti autour de deux longues suites de 15 et 23 minutes, dans lesquelles le contenu littéraire (et, par conséquent, vocal) constituait le message prédominant. D'où cette impression de soumission des parties instrumentales à un chant dictatorial. La différence sur Beware Of Darkness est que Morse y délaisse ce 'rock théâtral' (proche dans l'esprit de celui du Marillion de Script..., ou encore du Ange de la grande époque) pour suivre une direction finalement plus classique, celle de "Go The Way You Go", autre morceau de The Light à la durée elle aussi conséquente (12 minutes), mais construit pour sa part d'un seul tenant.

Pas de "suites" donc, ou en tout cas de morceaux présentés comme tels, sur ce Beware Of Darkness, dont les titres affichent cependant souvent des durées fort respectables (7, 9, 11 et 16 minutes pour les quatre plus longs). Si l'on excepte le peu ambitieux "Waste Away" (5:26), néanmoins rehaussé par une sympathique ritournelle synthétique, et le solo de guitare acoustique "Chatauqua" (2:49) déjà cité, les compositions célèbrent toutes un rock progressif énergique et sophistiqué, qui se distingue par une interprétation de grande classe et une production en tous points irréprochable (mention posthume à Kevin Gilbert qui assura avant sa tragique disparition le mixage de la moitié de l'album).

L'élément qui garantit d'emblée le succès de Spock's Beard, c'est le talent avec lequel il s'approprie les recettes classiques du rock progressif sans que l'on ne soit jamais tenté de parler de "clichés". Les sonorités de claviers analogiques (orgue, mellotron, moog et bien sûr piano acoustique) sont restituées et combinées avec une affectueuse minutie (à noter le rôle crucial tenu à ce niveau par la nouvelle recrue Ryo Okumoto), tandis que l'excellence technique des cinq musiciens, en particulier celle de la section rythmique, est mise au service d'un constant sens du spectaculaire qui, loin de sombrer dans la démonstration prétentieuse, réhabilite la virtuosité, souvent tant décriée par certains (l'idéologie 'punk' est passée par là...), comme facteur essentiel de plaisir pour l'auditeur.

Tout en se situant dans la droite lignée des grands groupes des années 70, Spock's Beard ne jure pas pour autant avec son époque. Assez habilement, les Californiens ont épuré leur rock progressif de ses aspects les plus "démodés" (c'est-à-dire invendables au regard des modes actuelles), et en particulier ses tendances poético-contemplatives. Sans jamais pencher franchement vers le hard-prog braillard et démonstratif, Spock's Beard développe souvent une puissance sonore imposante, qui pourrait contribuer à élargir son public au-delà des seuls amateurs de rock progressif, et par là même réhabiliter le fond de son discours (en d'autres termes sa sophistication) grâce à l'accessibilité de sa forme.

Cette accessibilité ne se limite pas à cette énergie "rock". Elle passe également par des mélodies, vocales notamment, volontairement accrocheuses. On peut le regretter lors de refrains flirtant de trop près avec la facilité de rengaines poppisantes. C'est plus réussi lorsque cette inspiration mélodique vient servir plus modestement la dimension émotionnelle des morceaux, comme c'est le cas sur le couplet, à l'atmosphère particulièrement envoûtante, de "Walking On The Wind" (9:06), prétexte au plus beau solo de guitare du disque.

Ce compromis entre complexité et accessibilité peut parfois aboutir à de franches réussites, comme sur la superbe reprise de George Harrison qui donne son titre à l'album : "Beware Of Darkness" (5:41), donc. Ce morceau présente toutes les qualités d'un 'hit' progressif comme put l'être à une époque le "Roundabout" de Yes (auquel fait d'ailleurs malicieusement référence le solo d'orgue central) : arrangement splendide et foisonnant d'idées, contrastes pleinement exploités des sons et atmosphères, tout cela vient transfigurer les qualités premières de cette très belle chanson (dont la version originale figure, pour information, sur le triple album All Things Must Pass).

On le voit, les qualités dont fait preuve Spock's Beard sur cet album (le professionnalisme, l'utilisation habile et variée du "langage" progressif) ne sont pas des plus originales, mais elles n'en demeurent pas moins assez rares. Au point que l'on est tenté de dire qu'au-delà de la réussite musicale que constitue Beware Of Darkness, sa principale contribution à la cause progressif est finalement, à l'instar d'Anglagård, Roine Stolt et quelques rares autres, à fixer de nouveaux défis qualitatifs à une scène progressive qui, trop longtemps complexée par son statut marginal, n'osait plus vraiment caresser l'espoir de produire à nouveau des œuvres du niveau des grands jalons des années 70. Grâce à Spock's Beard, ce rêve devient encore un peu plus accessible, et c'est aussi pour cela qu'il mérite d'être considéré comme l'une des formations majeures du moment.

Aymeric LEROY

Entretien avec Neal & Alan MORSE :

Ce second album paraît plus consensuel que le premier : certains excès ont été gommés, sans que l'originalité de votre style s'en voit amoindrie. Est-ce ainsi que vous avez envisagé la chose ?

N : Rien n'a été calculé. C'est venu naturellement. Mais il est vrai que nous espérons séduire un public plus large avec cet album.

A : Bien sûr, qui souhaiterait le contraire ? Les «excès» dont vous parlez ont rebuté certaines personnes - ma mère, notamment (rires) ! -, d'autres considèrent que la «Tristement Célèbre Section des Fuck You» est le meilleur moment de l'album... On nous a conseillé de l'enlever, mais selon nous ça aurait ruiné la logique interne du morceau. Et puis, j'ai toujours trouvé ce passage marrant, surtout étant suivi par les chœurs un peu sirupeux de «I'm Sorry»... Plus généralement, nous aimons varier les plaisirs, et jouer toutes sortes de choses. Alors, peut-être que Beware Of Darkness paraît moins varié, mais c'est surtout l'inspiration du moment de Neal, et aucunement une démarche visant à élargir notre public. Nous faisons ce que nous aimons et espérons que les gens l'aimeront aussi...

Pourquoi avoir choisi comme morceau-titre une reprise, plutôt que mettre en avant vos compositions originales ?

N : J'ai été un peu réticent à cette idée au début, c'est vrai. Mais ça sonne plutôt bien, surtout pour un album de rock progressif. Et puis il y a l'opposition avec le titre du premier album, The Light.

A : Et puis ça collait bien avec l'illustration choisie pour la pochette. Tout le monde semblait aimer ce titre, donc nous l'avons pris, en espérant évidemment que ça ne détourne pas l'attention de nos propres morceaux, car nous les aimons tous, évidemment - le contraire vous aurait sans doute étonné, non ? (rires)

Comment êtes-vous entrés en contact avec Giant Electric Pea, qui a réédité The Light et qui sort maintenant l'édition européenne de Beware Of Darkness ?

N : C'est Jim Pitulski, l'ancien manager de Dream Theater, qui nous a présenté Thomas Waber, de GEP. Nous n'avons pas encore rencontré Martin Orford, cependant. Nous espérons évidemment que cette association nous permettra un jour ou l'autre de donner quelques concerts en Europe !...

Pouvez-vous d'ores et déjà nous en dire plus sur le futur troisième album qui, paraît-il, est déjà bien avancé ?

N : En effet, on peut même dire qu'il est quasiment terminé ! Alan doit encore enregistrer quelques parties de guitare, puis il y aura encore quelques chœurs à faire, et nous mixerons le tout. Nous espérons terminer le tout d'ici le mois de mai. Je peux d'ores et déjà vous dire qu'il y aura quatre titres plutôt courts (4-5 minutes), et deux plus longs, de 10 et 15 minutes. Je suis très content de cet album : il va vraiment faire très mal ! Je dirais qu'il est peut-être un peu plus «pop» que Beware Of Darkness, mais toujours très prog...

A : Nous avons enregistré au studio de Kevin [Gilbert], qui a un son magnifique. La qualité sonore sera fantastique, je vous le garantis ! Nick s'est vraiment dépassé sur cet album. Et Ryo est allé dénicher quelques sons de mellotrons, d'orgues et de synthés analogiques dans un endroit qui s'appelle Audities/Mellotron Archives. Ils ont six ou sept mellotrons, je crois, plein d'orgues Hammond aussi. Un vrai paradis terrestre ! C'est sûr, cet album va décoller les papiers-peints ! Neal a écrit certains de ses meilleurs morceaux à ce jour, à la fois très moderne et toujours très prog...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°19 - Mars/Avril 1997)