BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. The Good Don't Last (10:02)
a) Introduction
b) The Good Don't Last
c) The Radiant Is
2. In The Mouth Of Madness (4:44)
3. Cakewalk On Easy Street (5:01)
4. June(5:26)
5. Strange World (4:18)
6. Harm's Way (11:03)
7. Flow (15:48)
a) True Believer
b) A Constant Flow Of Sound
c) Into The Source

FORMATION :

Neal Morse

(chant, claviers, guitares)

Alan Morse

(guitare, violoncelle, mellotron)

Dave Meros

(basse)

Nick D'Virgilio

(batterie)

Ryo Okumoto

(claviers)

SPOCK'S BEARD

"The Kindness Of Strangers"

États-Unis - 1997

Giant Electric Pea (réédit. Inside Out) - 56:35

 

 


A croire ce qu'en a dit Neal Morse, le chanteur, claviériste et occasionnellement guitariste de Spock's Beard, The Kindness Of Strangers ne serait, comme ses deux prédécesseurs du reste, que le recueil de celles de ses compositions qui, au moment d'entrer en studio, auraient eu l'heur de plaire le plus à l'ensemble du groupe. Impossible et inutile donc, nous suggère-t-il implicitement, d'extrapoler de son contenu quelque conclusion que ce soit sur l'évolution musicale future du quintette américain...

Incontestable mentor de Spock's Beard, dont il compose comme on sait l'intégralité du répertoire et en assure lui-même une bonne partie de l'exécution instrumentale, Morse persiste donc à nier être l'architecte machiavélique d'une œuvre qui s'apparente pourtant, au moment où est publié le troisième album du groupe californien, à une stratégie de conquête aussi habile qu'efficace du plus large auditoire parmi les amateurs, déclarés ou potentiels, de rock progressif.

Alors, ce dilettantisme et ce détachement revendiqués ne relèveraient-ils pas finalement, eux aussi, de la tactique commerciale ? En effet, après avoir invoqué cette même totale spontanéité concernant la réalisation de Beware Of Darkness, le groupe avait fini par admettre avoir tenu compte des critiques formulées à l'égard de The Light et évité d'en rééditer certaines audaces trop 'extrêmes'. De même, la volonté accrue d'accessibilité constatée sur une grande partie de The Kindness Of Strangers peut-elle vraiment être innocente ? On est en droit d'en douter quand Neal Morse confie, dans l'entretien ci-contre, ne trouver défi plus stimulant que celui de composer un jour une 'pop-song' parfaite, épurée de toute 'déviance' progressive. Défi dont on a, soit dit en passant, un peu de mal à concevoir ce qu'il ait de terriblement excitant...

Ce troisième album reste globalement fidèle au style honoré sur les deux précédents, s'ouvrant et se refermant sur d'authentiques 'épopées' progressives - "The Good Don't Last" (10:03) d'une part, "Harms Way" (11:04) et "Flow" (15:50) d'autre part - qui n'auraient nullement déparé Beware Of Darkness. Pour autant, son centre ne recèle pas moins de quatre titres consécutifs affichant des durées inhabituellement réduites (4:16 à 5:29). Sans exclure a priori que des morceaux de cette brièveté puissent receler leur dose de "progressivité" (c'est d'ailleurs le cas, Spock's Beard agrémentant le plus souvent ces "chansons" d'introductions et ponts instrumentaux fidèles à ses habitudes en la matière), l'arithmétique la plus élémentaire a tôt fait d'écarter l'éventualité qu'ils dévoilent un contenu musical vraiment conséquent. Sur l'un d'eux, "June", ballade acoustique à la Crosby Stills & Nash, on serait même bien en peine de trouver quelque sophistication progressive que ce soit.

Bref, Spock's Beard semble avancer masqué. On ne saurait néanmoins lui reprocher, sur le fond, sa démarche. La formation californienne est en effet l'une des rares, sur la scène progressive actuelle, à posséder les qualités requises pour réussir un tel 'crossover', celui consistant à séduire, grâce à quelques passerelles bien placées, un public plus large sans pour autant renoncer à son identité. Il est d'ailleurs difficile de croire qu'une telle évolution soit amenée à être accentuée, et dépouiller finalement Spock's Beard de toute ambition...

La raison d'être de la bande à Neal Morse demeure en effet dans sa facette la plus progressive, comme le prouve en particulier "Flow", sur lequel s'achève en apothéose The Kindness Of Strangers, et qui ne perd aucunement au fil des écoutes l'impact qu'eut sa découverte, par nombre d'entre nous, lors du concert de Spock's Beard à Paris. Construit autour d'un thème mélodique sublime, réapparaissant à intervalles réguliers pour finalement mener le morceau vers sa conclusion en points de suspension, celui-ci est le digne successeur des "The Doorway" et autres "Walking On The Wind" de Beware Of Darkness.

Quoi que l'on pense, en définitive, des forces et des faiblesses de ce nouvel album, la conclusion à en tirer s'impose malgré elles : The Kindness Of Strangers n'ajoute finalement, ni n'enlève, rien à la gloire de Spock's Beard. Comme il nous l'a prouvé sur scène, le groupe californien est déjà entré dans l'histoire du rock progressif. Et même s'il venait à nous décevoir dans les années à venir, il lui faudrait bien de l'acharnement pour détruire l'imposant édifice qu'en l'espace de trois ans à peine, il a bâti à la gloire de notre musique de prédilection...

Aymeric LEROY

Entretien avec Neal MORSE, Alan MORSE & Nick D'VIRGILIO :

En quoi cette tournée européenne constitue-t-elle une étape importante dans la carrière de Spock's Beard ?

AM : Je dirais que c'est à plusieurs niveaux : d'abord, ça nous a permis d'aller à la rencontre des gens qui, en Europe, apprécient notre musique, ce qui donne à ce que nous faisons une... réalité, en quelque sorte. Recevoir des chiffres de ventes de sa maison de disques, c'est une chose, voir une salle pleine qui reprend les textes de vos chansons, c'en est une autre ! Je dirais également que ça a permis à Spock's Beard de renforcer encore sa cohésion en tant que groupe, aussi bien sur scène que dans le fait de passer une semaine tous ensemble, presque 24 heures sur 24...

ND : Jusqu'ici nous n'avions donné que des concerts sporadiques ça et là. C'était notre première véritable tournée. Tourner est quelque chose de très important, on ne peut jamais aller très loin sans donner régulièrement et un peu partout des concerts.

Auriez-vous tourné avant si on vous en avait donné l'opportunité, ou vous semblait-il important d'avoir trois albums où puiser votre répertoire de scène ?

NM : Non, je crois que nous aurions fait des concerts plus courts, des premières parties, si on nous l'avait proposé. Nous adorons jouer sur scène, et toutes les propositions dans ce sens sont les bienvenues !

AM : Je trouve que c'est quand même bien plus amusant d'être en tête d'affiche. Je crois que le moment était idéal pour le faire.

Vous semblez particulièrement détendus sur scène, dans votre élément. Ce n'est pas si courant chez les groupes de rock progressif...

NM : Nous essayons seulement d'être nous-mêmes, et nous jouons la musique que nous aimons. Je crois que ça plait aux gens, et puis il y a toujours dans les morceaux des parties plus «traditionnelles», des chansons, plus accessibles. Nous ne nous adressons pas à un public prédéterminé, nous visons aussi les gens «normaux» (rires)... Après tout, les musiciens ne sont-ils pas des gens normaux, eux aussi ?!

AM : Je crois que la chose principale, c'est que nous prenions du plaisir à jouer sur scène. Je veux dire, à quoi bon prendre ça trop au sérieux ? C'est juste du rock'n'roll, pas de la chirurgie du cerveau ! Nous sommes très sérieux quant à la musique elle-même et nous essayons de la jouer aussi bien que possible, mais si après ça il n'y a aucun plaisir, autant arrêter et prendre un boulot normal ! Ça rapporte plus d'argent...

Comment définiriez-vous votre apport, à chacun, au «spectacle» scénique de Spock's Beard ?

AM : J'aime me laisser «emporter» par la musique, tout en restant évidemment maître des aspects purement techniques, qui sont parfois très contraignants. Je pense que plus je suis en phase avec la musique, plus elle aura de chances de toucher le public. Du mois je l'espère ! C'est ce que je préfère ! Et puis le groupe se nourrit des énergies combinées de chacun d'entre nous...

NM : Ma principale contribution, quant à moi, consiste à ne jamais changer de chemise d'un concert à l'autre. Résultat, je sens très mauvais et ça donne au spectacle plus de «piquant»... (rires)

ND : Moi, sur scène, je suis un vrai cabot ! (rires) Des fois, j'aimerais ne pas avoir cette satanée batterie devant moi, et me laisser complètement aller ! Et quand le public est aussi réceptif qu'il l'a été sur cette tournée, ça nous rend vraiment fous...

Parlons du nouvel album. On y trouve, à côté des trois longs morceaux, plus de titres assez courts, et «June» en particulier n'a pas grand-chose de progressif. Quelles sont selon vous les limites de ce que Spock's Beard peut s'autoriser en la matière ? Quel genre de morceaux ne pourriez-vous jamais jouer ?

NM : Une polka ?... Non, en fait je trouve les polkas plutôt sympa (rires)... Sérieusement, je dirais une chanson 'country'... Je pense que nous avons une grande liberté à ce niveau, mais elle n'est pas non plus totale, à moins de se balancer complètement de ce qu'attend l'auditeur. Notre critère de choix ultime reste le fait que l'ensemble du groupe apprécie ou non tel ou tel morceau.

AM : Pour revenir à «June», je suis d'accord pour dire que ce n'est pas un morceau qui répond aux canons progressifs, mais il possède quand même certains aspects qui le différencient de la 'popsong' moyenne : la façon dont l'intensité augmente, notamment. J'aime à penser que nous pouvons aller dans tout un tas de directions différentes, c'est la raison pour laquelle j'apprécie tant le rock progressif. Le seul truc qui ne collerait pas avec l'esprit Spock's Beard, ce serait au contraire de rester confiné trop longtemps à une seule direction musicale. Comme le dit Neal, si nous avons un bon 'feeling' par rapport à un morceau, nous le jouons.

ND : A l'inverse, si la majorité du groupe n'aime pas quelque chose, alors nous ne le jouons pas. C'est déjà arrivé. Mais j'ai l'impression, personnellement, que rien n'est trop étrange pour Spock's Beard... Et en ce qui concerne les morceaux longs ou courts, nous sommes tous amateurs de chansons, et nous aimons que le public chante avec nous. Bien sûr, nous adorons les séquences instrumentales et tout ce qui va avec, mais les parties chantées sont très importantes pour nous.

Quand Beware Of Darkness est sorti, tu nous as dit que cet album n'était que le résultat de ton inspiration du moment, sans désir particulier de faire quelque chose de différent de The Light. Est-ce dans le même esprit que tu as abordé l'écriture de The Kindess Of Strangers ?

NM : Oui, à peu près. C'est très simple, en définitive : avant d'entrer en studio, nous regardons ce que nous avons en réserve, et nous faisons une sorte de vote. Et nous commençons à enregistrer. Rien de très compliqué, vraiment ! Nous n'avons jamais pensé en termes de direction, nous ne réfléchissons pas autant que ça. Mais évidemment, j'essaie d'envisager chaque album comme un tout, qu'il y ait une cohérence générale, une fluidité...

AM : ... Sans forcément penser ça en terme de «concept», mais il est vrai qu'il y a une sorte de thème général. Mais notre principal souci est de faire le meilleur album possible.

Les textes de The Kindness Of Strangers font allusion à divers aspects inquiétants de la société américaine actuelle. En te muant ainsi en sociologue, espères-tu apporter ta contribution à une amélioration de la situation ?

NM : Oh, je n'aurais pas cette prétention ! Je ne crois malheureusement pas qu'il soit possible d'y faire grand-chose, du moins à mon niveau. Ces textes sont le produit de mon état d'esprit à l'époque où je les ai écrits. Le regard que les gens, et la presse en particulier, portent sur les choses ne cesse de m'halluciner. J'ai un peu l'impression qu'au lieu d'évoluer, nous régressons. Et puis à d'autres moments, j'ai l'impression inverse, qu'au contraire nous nous améliorons un peu. Ça dépend des moments. Je dirais que mon intention en écrivant ces textes était de créer une réaction chez l'auditeur. Et plus prosaïquement, je pensais qu'ils collaient plutôt bien avec la musique.

«Flow» est co-crédité à un certain Tony Ray, et sur scène tu as présenté ce morceau comme quelque chose que tu avais écrit à 16 ans... Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?

NM : Tout ceci est vrai... Voici l'histoire : quand j'étais adolescent, j'étais incapable d'écrire des textes, du moins le croyais-je. Un jour, j'ai composé cette pièce de musique, et cet ami à moi, Tony Ray, que je n'ai pas revu depuis l'âge de 17 ans, d'ailleurs, m'a donné un poème qu'il avait écrit pour que j'en fasse les textes du morceau. J'en ai utilisé environ la moitié. Pour être plus précis, le début de «True Believer» et «Into The Source».

Alan, voir Spock's Beard sur scène a bien mis en évidence l'originalité de ton jeu, où alternent toutes sortes d'effets et bruitages, et un jeu plus lyrique qui évoque Brian May dans une version un peu plus 'sale'. Comment décrirais-tu ton approche de l'instrument ?

AM : Un peu dans les mêmes termes, je dois dire. J'aime bien les choses un peu pêchues par moments, mais j'aime aussi les belles mélodies. J'ai toujours été un grand fan de Brian May, et il est vrai que son jeu de guitare m'a influencé. J'essaie à partir de tout cela de faire quelque chose de différent, d'inédit, mais qui reste musical. Être bizarre pour être bizarre n'a aucun intérêt - sauf peut-être pour moi (rires) ! Il faut que ce soit mis en contexte pour que ça fonctionne. Pour résumer ça, je dirais qu'il faut créer certaines règles pour pouvoir ensuite les enfreindre... Mais bon, je commence à devenir pompeux (rires)... Je joue ce que j'ai envie de jouer, tout simplement !

Nick, tu as joué un solo de batterie au milieu de «The Light». Comment abordes-tu cet exercice de style généralement très controversé ?

ND : Pas avec l'idée de jouer hyper vite et d'en mettre plein la vue, ça c'est sûr. Pour moi, c'est très vite saoulant. J'aime qu'il ait un vrai 'groove' et que je puisse faire des tas de trucs bizarres que le public trouvera intéressants...

Je profite de l'occasion pour te demander des nouvelles de tes activités extérieures au groupe, notamment avec Tears For Fears, et aussi si tu envisages d'enregistrer un album solo, puisque tu es également chanteur ?

ND : Je joue toujours avec TFF, nous nous préparons d'ailleurs à enregistrer un nouvel album. Quant à un album solo, c'est effectivement quelque chose que je ferai prochainement. J'adore chanter. Je compose beaucoup en ce moment, et j'ai même commencé à enregistrer certaines choses...

Quels défis aimeriez-vous vous lancer pour le prochain album de Spock's Beard ?

NM : La seule chose que j'aimerais être capable de faire, ce serait une chanson pop complètement normale, si tout le monde dans le groupe était d'accord de le faire, évidemment. Je veux dire, nous avons fait des morceaux comme «Waste Away» ou «June» qui sont plutôt pop, mais avec toujours un côté progressif. J'aimerais en faire un qui n'en ait absolument pas. Et le public semble plutôt réceptif à ce genre de choses, c'est très bien.

ND : Ce serait effectivement une bonne chose pour nous de faire quelques morceaux plus accessibles afin d'attirer un public plus large vers notre musique.

AM : Pour moi, le défi reste toujours le même, et différent à chaque fois : faire un super album, qui soit meilleur que le précédent. Trouver des idées nouvelles, essayer des choses différentes tout en restant fidèles à l'esprit du groupe. Tenter de se dépasser, de faire aussi bien que ses groupes préférés. Voilà ce qui, pour moi, justifie ce que nous faisons et le rend intéressant...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°24 - Janvier/Février 1998)