BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Day For Night (7:34)
2. Gibberish (4:18)
3. Skin (3:58)
4. The Distance To The Sun (5:11)
5. Crack The Big Sky (9:59)
6. The Gypsy (7:28)
7. Can't Get It Wrong (4:12)
8. The Healing Colors Of Sound pt. 1 (2:22)
9. My Shoes (4:16)
10. Mommy Comes Back (4:50)
11. Lay It Down (3:18)
12. The Healing Colors Of Sound pt. 2 (3:17)
13. My Shoes (Revisited) (3:54)
14. Urban Noise (0:40)
15. Hurt (3:09) - bonus track (édition européenne)

FORMATION :

Neal Morse

(chant, piano, synthétiseurs, guitares)

Alan Morse

(guitare électrique, violoncelle, mellotron, chant)

Dave Meros

(basse, chant)

Ryo Okumoto

(orgue Hammond, mellotron)

Nick D'Virgilio

(batterie, percussions, chant)

SPOCK'S BEARD

"Day For Night"

États-Unis - 1999

Inside Out - 68:31

 

 

Si le parcours dessiné par les trois premiers albums de Spock's Beard ne posait jusqu'ici aucun problème quant à la place du groupe au sein du mouvement progressif (une place de tout premier ordre, nul ne peut le nier), Day For Night, bien que restant dans le droit fil de cette évolution, franchit bel et bien, cette fois, le Rubicon... Le constat est facile à établir : la musique de ce nouvel album se voulant plus abordable, plus pop, son déficit d'ambition est perceptible dès la première écoute.

Alors que les deux opus précédents - Beware Of Darkness (1996) et The Kindness Of Strangers (1998) - traduisaient la cohabitation des deux pôles (ou les hésitations des musiciens) sur des morceaux de nature différente, Day For Night ne présente plus aucun titre franchement ancré en terre progressive, même si les ponts ne sont pas totalement coupés. Certes, les durées de plusieurs morceaux demeurent confortables, sans parler des diverses section de ce qui devait initialement être la suite «The Healing Colours Of Sound» qui totalisent plus de vingt minutes.

Toutefois, pas plus que la longueur de ces titres, les vieux sons typés 'prog' (dont toujours des sons de mellotron) ne sauraient tromper un auditoire exigeant. Il convient de ne pas se laisser abuser par un emballage toujours aussi séduisant, car si les musiciens ne manquent pas d'occasions de se montrer brillants, celles-ci tiennent désormais davantage de brefs interludes que de réels développements, rappelant de ce point de vue la 'gadgétisation' par Yes de son héritage progressif pendant la période Rabin.

Il apparaît en fait que Spock's Beard a opté désormais pour un professionnalisme de tous les instants, qui l'amène à peaufiner davantage les détails (les 'accroches', qu'elles soient vocales ou instrumentales) que le plan d'ensemble (les constructions subtiles et savantes chères au mélomane progressif). C'est peut-être par honnêteté, du coup, qu'il a finalement choisi de ne pas présenter ce qui devait être la suite «The Healing Colours Of Sound» comme telle, mais comme ce qu'elle est réellement : un patchwork bourré de bonnes idées (à commencer par l'introduction instrumentale, du très grand Spock's Beard), mais que l'absence de réelle unité empêche de prendre vraiment de l'ampleur.

Maintenant, je vois tout de suite venir les mauvais esprits, nous hurlant : «Vous n'aimez pas parce que ce n'est pas progressif !». Eh bien, que ceux-ci se détrompent. Ce n'est pas parce que la ligne rédactionnelle de Big Bang nous invite à porter une attention particulière aux hautes aspirations de la musique que nous sommes sourds à celles qui y renoncent. Le fait est que cet album est bon; qu'il excelle, même, à demeurer dans des limites qu'on croyait devenues propres à étouffer toute originalité (le solo de basse introductif et les arrangements de cuivres de «Crack The Big Sky», par exemple).

A l'inverse des Flower Kings qui ne se montrent guère à leur avantage dans ce genre d'exercice (on a pu le constater à nouveau récemment), Spock's Beard s'avère brillant (peut-être même plus cohérent qu'il ne l'a été depuis Beware of Darkness), mêlant avec toujours autant d'habileté des ingrédients piochés sur quatre décennies rock sans entamer d'un pouce l'authenticité de son style. Vraiment, ce groupe a tous les atouts pour rallumer le flambeau d'un rock aujourd'hui bien moribond, et il serait totalement incompréhensible qu'aucune major ne s'empare de l'aubaine.

Maintenant, cela ne peut nous empêcher d'exprimer des regrets, de profonds regrets même, notamment lorsque sporadiquement Spock's Beard corse sa musique, l'habille du meilleur de ses capacités, et transforme le bon en excellent. Certes, c'est un fait difficile à admettre : plus une musique vise haut, et plus son public est amené à se rétrécir. Le talent de Spock's Beard sera peut-être davantage partagé en s'exprimant sur un registre plus populaire, et nous ne lui en voudrons pas de rechercher un succès qu'il mérite par ailleurs. Mais de notre côté, quoi qu'il arrive, il faut bien reconnaître qu'égoïstement, c'est déjà son retour que nous espérons...

Laurent MÉTAYER

(chronique parue dans Big Bang n°30 - Mai 1999)