BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. At The End Of The Day (16:30)
2. Revelation (6:04)
3. Thoughts (Part II) (4:41)
4. All On A Sunday (4:12)
5. Goodbye To Yesterdays (4:40)
6. The Great Nothing (27:18)
a) From Nowhere
b) One Note
c) Come Up Breathing
d) Submerged
e) Miss Your Calling
f) The Great Nothing

FORMATION :

Neal Morse

(chant, claviers, guitare acoustique)

Alan Morse

(guitare, violoncelle)

Dave Meros

(basse, cor anglais)

Nick D'Virgilio

(batterie)

Ryo Okumoto

(claviers)

SPOCK'S BEARD

"V"

États-Unis - 2000

Inside Out - 63:29

 

 

Les trajectoires des Flower Kings et de Spock's Beard, les deux leaders incontestables de la scène progressive actuelle, semblent souvent se chevaucher pour parfois carrément se confondre. Aujourd'hui, avec la parution de leurs nouveaux albums respectifs, c'est notamment le cas. Il leur fallait en effet tout deux faire oublier les relatives déceptions (soyons mesurés, car de telles déceptions, on en redemande trois fois par jour...) suscitées par leurs derniers opus : manque d'ambition progressive pour Day For Night et manque de renouvellement pour le second CD de Flower Power...

V, dont le titre choisi initialement («Spock's Beard» pour spécifier un retour aux sources) a été modifié au tout dernier moment, possède ainsi globalement les mêmes caractéristiques que Space Revolver. Voici un album qui commence et finit bien, mais dont le milieu (sorte de ventre mou sympathique, mais qui crée immanquablement une dichotomie avec les pièces les plus recherchées) voit se succéder des morceaux pas très ambitieux et, souvent, pas très inspirés.

«Revelation» par exemple, que Morse dit influencé par Soundgarden, est effectivement plutôt 'grunge' par moments et rappelle les moments les plus pénibles (un peu boursouflés, pourrait-on dire) de Day For Night. «Thoughts (Part II)» également, qui a essentiellement en commun avec le «Thoughts» de Beware Of Darkness l'hommage a Gentle Giant, encore plus poussé cette fois, avec non seulement les arrangements vocaux d'une incroyable complexité, mais aussi l'intervention d'un quatuor à cordes, qui pousse le mimétisme à un degré plus que troublant. Cette chanson est néanmoins personnalisée par l'humour dont y fait preuve Neal Morse. Le morceau commence comme une mignonne ballade acoustique cultivant les clichés les plus éculés : «I thought I'd come to you and say / All the things I have on my mind / I thought it might be really great / To show you how I feel inside». Puis : «Then I think... Maybe not !». Rupture complète, on part alors sur du Spock's Beard pur et dur. Pour notre plus grand bonheur !

Imperceptiblement, sans donner l'impression d'une révolution, le son de Spock's Beard, lors de ces morceaux tout particulièrement, semble évoluer dans une direction plus commerciale. Certains titres semblent dénués des excentricités qu'il y avait encore sur The Kindess Of Strangers, ce qui en fait de simples titres maintenant franchement 'pop' sans rien d'osé pour contrebalancer leur forme des plus conventionnelles : «All On A Sunday» et «Goodbye To Yesterday» (qui est une chanson assez ancienne, que les autres membres du groupe pressaient Neal Morse de mettre au programme d'un album de Spock's Beard), bien que souvent très plaisantes, sont ainsi et par exemple très superficielles. Ce «ventre mou» (relatif donc, dans la mesure où rien de franchement désagréable n'y est recensé) nous invite finalement à nous poser une série de questions. Cette dichotomie, qui vous apparaîtra flagrante quand aura été évoqué le reste de l'album, est-elle viable à moyen terme ? Ne va t-elle pas conduire le groupe, dans l'éventuelle quête d'un succès commercial que l'on peut aisément comprendre de la part de musiciens aussi talentueux, à opter pour une musique moins ambitieuse ? «The Great Nothing» (au titre équivoque), la suite fleuve de 27 minutes qui clôt V, est-elle une sorte de baroud d'honneur pour le groupe, son épopée progressive ultime amenée à devenir une référence indétrônable ?

Car cette pièce, que Neal Morse a présentée comme le «Supper's Ready» de son groupe et qui au départ semble partir un peu dans toutes les directions, s'avère ni plus ni moins un puzzle musical d'une grande sophistication que l'auditeur est invité à reconstituer. Ce constat rejoint ainsi la dernière interrogation formulée : l'implication active que nécessite un tel morceau risque ainsi d'être difficilement conciliable (au niveau des différents publics auquel il s'adresse) avec les titres plus doucereux évoqués plus haut... Mais l'heure est au plaisir, et force est de reconnaître que «The Great Nothing» est parmi ce que Spock's Beard a réalisé de plus abouti à ce jour. Même s'il s'agit évidemment du moment le plus typiquement progressif de l'album (le point culminant de cette oeuvre hybride), sa force réside principalement dans la grande inspiration mélodique dont il fait preuve. Son principal attrait se trouve d'ailleurs dans un surprenant constat, celui qui nous invite à découvrir une forme bien moins «américanisée» que le reste de l'album. Les développements instrumentaux, tels des fauves trop longtemps demeurés en cage, peuvent alors surgir de toutes part, construisant des ambiances variées et déterminées par des interventions impeccables de chaque instrumentistes. Les claviers notamment, que l'on n'avait jamais connu à pareille fête chez Spock's Beard, apparaissent vraiment dominants par rapport à la guitare (électrique). Ils sont plus multiformes que jamais (le piano électrique, sur «Revelation» également, mais aussi le Moog endiablé de Neal Morse) tout en restant strictement dans un registre sonore 70's. Sans parler des mélodies vocales qui font preuve d'une fraîcheur et d'une force évocatrice tout à fait réjouissantes.

Ainsi, si Spock's Beard est bon dans tous les contextes qu'il offre à sa musique, il n'en demeure pas moins meilleur encore quand il se libère des carcans 'pop' et qu'il laisse sa folie créatrice (à nulle autre pareille) prendre les formes les plus bariolées...

Au chapitre des réjouissances plus typiquement progressives, n'oublions bien sûr pas le titre d'ouverture, dont les 16 minutes ne possèdent toutefois pas la beauté de «The Great Nothing». Car «At The End Of The Day» (c'est son titre) reflète visiblement un compromis inauguré par les morceaux les plus progressifs de Day For Night, qui gardaient cependant un côté plus commercial (beaucoup d'harmonies vocales, mélodies accrocheuses, etc.), à côté de séquences instrumentales dans la grande tradition Spock's Beard.

Ainsi, à l'instar des Flower Kings (enfonçons le clou !), Spock's Beard nous offre ici une œuvre de grande qualité, qui réjouira globalement tous les amateurs de rock progressif. Néanmoins, V ne peut aucunement être considéré comme l'album «ultime» (annoncé à grands renforts d'effets d'annonce) du groupe américain, de notre point de vue tout au moins. Car Neal Morse et les siens peuvent très bien percevoir leur démarche artistique comme l'assemblage de deux facettes différentes et difficilement conciliables. Seul le grand talent de Spock's Beard nous permet d'oublier ce constat, mais il n'en demeure pas moins que le vertige sensoriel découvert au sommet de V (la suite essentiellement) relativise forcément le contentement (pourtant réel) de découvrir une vallée à l'éclat moins vigoureux (le fameux 'ventre mou' de l'album)... Encore une fois depuis The Kindness Of Strangers, le meilleur (qui n'a ici peut-être jamais été aussi bon...) côtoie le plus inégal, mais une chose est néanmoins claire : chez Spock's Beard, même le moins réussi suscite beaucoup de commentaires et d'avis distincts, alors... V ? Un grand album de l'année en cours, voilà au moins une opinion à laquelle tout le monde devrait adhérer...

Olivier PELLETANT et Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°36 - Août 2000)