BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

CD 1 :
1. Made Alive / Overture
2. Stranger In A Strange Land
3. Long Time Suffering
4. Welcome To NYC
5. Love Beyond Words
6. I'm Sick
7. Devil's Got My Throat
8. Open Wide The Flood Gates
9. Open The Gates Part 2
10. Solitary Soul
11. Wind At My Back

CD 2 :
1. 2nd Overture
2. 4th Of July
3. I'm The Guy
4. Reflection
5. Carie
6. Looking For Answers
7. Freak Boy
8. All Is Vanity
9. I'm Dying
10. Freak Boy Part 2
11. Devil's Got My Throat Revisited
12. Snow's Night Out
13. Ladies And Gentleman Mr. Ryo Okumoto On The Keyboards
14. I Will Go
15. Made Alive / Wind At My Back

FORMATION :

Neal Morse

(chant, piano, synthétiseurs, guitare acoustique)

Ryo Okumoto

(orgue Hammond, mellotron)

Dave Meros

(basse, chant, cor anglais)

Alan Morse

(guitare électrique, chant)

Nick D'Virgilio

(batterie, percussions, chant)

INVITÉS :

Chris Carmichael
(violon, viole, violoncelle)

Jim Hoke
(saxophone, clarinette, autoharp)

Neil Rosengarden
(flugelhorn, trompette)

Molly Pasutti
(chœurs [9])

SPOCK'S BEARD

"Snow"

États-Unis - 2002

Inside Out - 65:08 / 53:11

 

 

Eh bien voilà, une fois n'est pas coutume, la rédaction de Big Bang est partagée quant à l'avis à émettre sur un album. Et comme celui-ci est d'importance, nous avons opté pour une double chronique. Il ne s'agit pas véritablement d'un pour ou contre, formule souvent un peu vaine, mais d'une tentative d'information au plus juste des qualités et défauts de ce conséquent double album ressentis par l'un et l'autre des chroniqueurs. A l'image de la pochette et de son personnage semblant hésiter quant à la direction à suivre, il vous appartiendra alors de faire votre choix...

SNOW #1 :

Groupe leader du rock progressif actuel, Spock's Beard ne laisse personne indifférent. De fait, on trouve aussi facilement des détracteurs intransigeants que des passionnés aveuglés. Appréhender un double CD totalisant près de deux heures de musique n'est pas chose aisée. Il m'a fallu bien des écoutes avant de me forger une opinion... que je ne saurai encore affirmer ferme et définitive. Mais la voici au moment de cette chronique, après une bonne quinzaine d'écoutes !

Est-ce une fatalité ou un passage obligé ? Toujours est-il que Spock's Beard s'est laissé tenter à son tour par l'épreuve du double album concept. Il y a 25 ou 30 ans, la démarche était un signe d'ambition vecteur d'un succès assuré. Le public comme les médias s'extasiaient devant l'ampleur de l'œuvre : la musique rock devenait vraiment un art. Beaucoup de groupes progressifs se sont lancés dans l'aventure, et avec le recul, on constate aujourd'hui que ces albums là sont souvent mis en exergue dans la carrière de leur géniteur : Tales From Topographic Oceans pour Yes, The Lamb Lies Down On Broadway pour Genesis, The Wall pour Pink Floyd. Aujourd'hui, beaucoup de choses ont changé et en ce qui concerne le rock progressif, ce genre de tentatives serait plutôt du suicide commercial... ou l'occasion pour les groupes d'offrir à leurs fans le summum de leurs ambitions artistiques. Franchement, peut-on réellement imaginer que des groupes comme IQ, The Flower Kings ou Spock's Beard vont toucher un plus grand public parce qu'ils sortent un gros double album concept ? Laissons donc là tout reproche d'ordre bassement mercantile : si la bande à Neal Morse avait vraiment voulu se la jouer plus commercial et accessible, je ne pense pas que la voie empruntée par Snow soit la plus appropriée.

Spock's Beard est un groupe phénoménal : sur scène, c'est une évidence. En quelques années, le groupe a acquis un statut (même s'il demeure marginal aux yeux du grand public) que bien peu de formations tous styles confondus n'atteindront jamais. Aujourd'hui, cet aspect «phénoménal» se retrouve également en studio. Snow fait l'effet d'un bouquet final de feu d'artifice. Il y en a dans toutes les directions, de toutes les couleurs et on n'a pas envie de fermer les yeux de peur d'en louper une étincelle.

Techniquement, je crois qu'il n'y a pas grand chose à dire. Les musiciens sont parfaits, le son est incroyable, chaque instrument est bien identifiable, on est en terrain connu, balisé. Pas de soucis.

Musicalement, cet album est avant tout un recueil de chansons assez courtes, mises plus ou moins bout à bout. Concept oblige, il n'y a pas de morceaux indépendants comme sur les précédents opus, pas de pièces épiques du type «At The End Of The Day». Et il faut bien l'avouer, aucun morceau n'arrive à surclasser ce chef d'œuvre de V.

Mais tout de même, quelles chansons ! Et quels enchaînements ! Le premier CD constitue quasiment une pièce unique, pleine de rebondissements. Le chant prend beaucoup de place (concept oblige, citez-moi un album de ce type qui ne soit pas qualifié de trop bavard...) mais les parties instrumentales n'en ont que plus de densité et plus d'éclat (le petit solo de piano classisant de «Love Beyond Words», l'admirable intermède mi bluesy mi jazzy sur «Open Wide The Flood Gates», le final lyrique de «Solitary Soul»). Quasiment pas de temps faibles pendant 55 minutes.

Le second CD est un peu plus inégal. Après un démarrage tonitruant dans le style du premier, les chansons suivantes sont un peu plus basiques et un cran en-dessous. Mais à partir de «Reflection», ça repart au plus haut niveau, tant dans la ballade que dans le quasi hard prog ! Spock's Beard n'a jamais été aussi furieux que sur des titres comme «Freak Boy» ou «Devil's Got My Throat». Ça déménage à tous les étages! Et instrumentalement, «All Is Vanity», ou encore l'enchaînement «Snows Night Out»/«Ladies and Gentlemen, Mr Ryo Okumoto on the Keyboards» sont de vrais morceaux de bravoure.

Bien sur on reconnaît la «patte» de Neal Morse, identifiable au bout de cinq secondes, avec toutes ses influences si bien digérées, mais quoi de plus normal ? Il est un compositeur prolifique, et aucun de ses comparses ne parvient à enrayer son flot d'idées. Alors c'est évident qu'il domine le groupe de ce point de vue. Mais d'un autre côté, si on l'aime, pas de déception à craindre non plus. Les premières minutes instrumentales de «Overture» sont de ce point de vue renversantes. Spock's Beard continue à durcir le ton, mais quelle réussite ! La musique explose, avant l'enchaînement avec «Stranger in a Strange Land», une belle chanson au refrain imparable. Ces deux premiers titres synthétisent déjà tout le contenu de Snow : maestria instrumentale et vocale, accessibilité mélodique, alternance du chaud et du froid.

Il serait pourtant injuste de ne voir que la présence de Neal Morse dans ce foisonnant concept. Plus que jamais, le travail de ses quatre acolytes est mis en avant. La basse de Dave Meros ronronne de plaisir et déclenche souvent les thèmes principaux, la guitare d'Alan Morse se déchire ou s'envole très haut dans l'azur, la batterie de Nick D'Virgilio tantôt booste ou calme le tempo et les claviers de Ryo Okumoto n'ont jamais autant rugi (l'apothéose étant le délirant «Ladies and Gentlemen...» du second CD emprunté au solo joué en concert par le claviériste). Sans compter les invités et autres instruments inhabituels qui enrichissent la palette sonore, que ce soit les saxophones, violons, violoncelles, trompettes et autre cor anglais. On sent une volonté de se renouveler, sinon dans la composition, au moins dans le traitement sonore. Et on peut dire que le but est atteint.

Mais c'est surtout vocalement que l'omniprésence de Neal Morse est moins évidente. Peut-être conscient que sa voix lasserait l'auditoire pendant près de deux heures (reconnaissons lui pourtant un registre vocal plus riche et varié qu'auparavant), celui-ci a laissé bon nombre d'occasions à ses amis de s'exprimer. Les parties de chœurs sont légion (il y a même une invitée sur «Open The Gates Part 2»), les morceaux chantés à plusieurs sont nombreux, et Nick D'Virgilio officie en soliste sur deux morceaux (dont la magnifique ballade «Carie»). Cet aspect vocal démultiplié est à mon sens la réussite majeure de Snow, et la plus grande nouveauté. Et je suis persuadé que l'avenir confortera cette richesse vocale au-delà des simples harmonies vocales façon Gentle Giant des précédents albums.

Quant à la conclusion des deux CD, elle possède la dimension lyrique indispensable pour finir de laisser sans voix à l'issue de l'écoute, même si celle-ci est justement plus vocale qu'instrumentale ! Preuve une fois encore que le groupe se renouvelle plus qu'il n'y paraît... et cherche aussi à éviter les bons vieux clichés du prog qui disent qu'un album (ou un long morceau) doit s'achever sur un long solo de guitare !!!

Non, finalement, plus je l'écoute et plus ce double album s'insinue en moi pour devenir une pièce monumentale de plus dans l'œuvre incroyablement riche de Spock's Beard. Snow n'a peut-être pas en lui la fulgurance des plus grands morceaux du groupe, mais son niveau général est si intense qu'il en fait un album essentiel. Juste après V, juste après Beware of Darkness, juste après The Light, etc.

Christian AUPETIT

SNOW #2 :

Il suffit d'avoir assisté au moins une fois à un concert (pour ne pas dire à un show...) de Spock's Beard pour savoir à qui l'on a affaire : voilà un groupe totalement maître de la scène, sûr de son art, et qui ne fait pas dans la dentelle. Son charisme est tel que l'on a vite fait d'être hypnotisé, totalement subjugué par la présence et la conviction des musiciens, tout comme par l'énergie bouillonnante émanant de Neal Morse, extraordinaire dans son rôle de frontman exalté. Ce magnétisme est si puissant qu'il est également perceptible sur les albums studio, servis il est vrai par une production rutilante, presque clinquante, à tel point que l'on en oublierait presque le caractère souvent inconstant des morceaux qui nous sont proposés.

Spock's Beard possède en effet des forces et des faiblesses que l'on se plait souvent à attribuer à bon nombre de formations américaines : un professionnalisme sans faille, mais aussi une propension à émailler ses albums de titres succincts et relativement ordinaires, limite racoleurs, à côté de compositions réellement ambitieuses, et pour le coup franchement enthousiasmantes. L'amateur de prog exigeant évaluera donc l'intérêt des disques selon que ces dernières pièces sont dominantes (sur The Light, Beware Of Darkness, ou encore V), ou plus marginales (sur le très concis Day For Night, et dans une moindre mesure sur The Kindness Of Strangers).

Dans le cas de Snow, ce critère simple perd quelque peu de sa pertinence dans la mesure où l'on a affaire à un ensemble musical cohérent, d'une durée sans précédent de près de deux heures, autrement dit le concept le plus ambitieux jamais élaboré par Spock's Beard. L'album n'est d'ailleurs pas même sorti que le voilà déjà comparé à de plus illustres devanciers, The Lamb Lies Down On Broadway, The Wall ou autres Tommy (les propos louangeurs tenus à son sujet par Mike Portnoy, dont il est permis de mettre sérieusement en doute l'objectivité, sont à ce titre édifiants...). A cet effet d'annonce s'ajoute la réputation plus que flatteuse qui précède le groupe, si bien que Snow, à peine arrivé sur nos platines, se trouve prématurément élevé au rang de chef-d'œuvre par une certaine frange d'inconditionnels, ou à l'inverse sauvagement étrillé par les plus sceptiques.

Soyons sérieux et tentons de prendre un peu de recul, car si l'écoute attentive de l'album ne donne pas de franches raisons de crier à l'imposture, elle risque tout de même de rafraîchir nettement les espoirs les plus élevés. Premier constat, la durée même et la densité de cet imposant «opéra rock» rendent son abord difficile, et imposent de nombreuses écoutes avant de pouvoir émettre un jugement circonspect (qui fera de toute façon difficilement l'unanimité...). Au premier abord, Spock's Beard n'a rien perdu de sa superbe. Tous les ingrédients qui ont assuré son succès semblent de nouveau au rendez-vous : sens inné de la mélodie, virtuosité, fluidité des thèmes, énergie percutante, le tout marqué de la patte intarissable de Neal Morse, reconnaissable entre toutes. Bref, le charme opère, comme d'habitude serait-on tenté de dire, mais cette fois avec une rapidité et une immédiateté douteuses, presque dérangeantes.

Il faut dire que nos cinq barbus de l'espace n'ont pas lésiné sur les moyens pour réaliser ce qui ressemble à la plus grande opération séduction de leur carrière. Passé l'ouverture (une composition proprement décoiffante, mais aussi malheureusement l'une des rares séquences instrumentales dignes de ce nom de tout l'album), les morceaux s'enchaînent avec une dynamique implacable, et un sens du relief qui donne vite à l'auditeur l'impression de dévaler une montagne russe. Plus légères que jamais, les ballades qui ponctuent cette déferlante musicale s'imposent comme les mélodies les plus suaves jamais composées par le groupe (au moins depuis «June»), alors même que ses penchants les plus impétueux se voient pour leur part assouvis au travers d'une succession de titres exceptionnellement agressifs, au caractère «heavy rock» très marqué. D'une façon générale, Spock's Beard a clairement décidé d'exacerber les aspects les plus émotionnels de sa musique.

Ce choix, tout à fait louable au demeurant, ne prêterait guère à la critique s'il ne ne se traduisait pas simultanément par une simplification radicale du propos musical, dans des proportions malheureusement inversement proportionnelles à la charge affective exprimée (avec une subtilité d'ailleurs toute relative). De plus en plus prévisibles et formatées, les compositions proposées sur Snow semblent avoir définitivement perdu en profondeur et en originalité ce qu'elles ont gagné en joliesse et en efficacité, à tel point que seul le luxe des arrangements nous rappelle occasionnellement que l'on est pas en train d'écouter un nouveau recueil de chansons solos de Neal Morse, mais bel et bien le dernier Spock's Beard ! Par ailleurs, le recyclage récurrent, tout au long de l'album, des thèmes les plus accrocheurs, quand bien même il participe à l'unité du projet, ne va guère dans le sens de la nuance et de la légèreté.

Si cette suite contrastée d'instantanés rocks et de refrains popisants se laisse écouter avec un certain plaisir, il faut bien avouer que l'on n'y retrouve que très épisodiquement le génie mélodique et la puissance presque passionnelle qui transpiraient sur des pièces comme «Go The Way You Go», «The Doorway», ou autres «Flow» (à mon sens d'authentiques classiques...). Quelques titres plus peaufinés traduisent toutefois le formidable potentiel du groupe (ici nettement sous exploité), à l'instar de l'excellent «Open Wide The Flood Gates», avec son refrain enivrant et son pont de guitare électrique éthérée. Couplée avec sa conclusion, «Open The Gates part 2», en guise d'épilogue paroxystique, cette séquence représente sans doute les neuf minutes les plus progressives de l'album. Outre l'ouverture déjà citée, une poignée d'instrumentaux ébouriffants - le foisonnant final de «All Is Vanity», ou encore l'enchaînement «Snow's Night Out»/«...Mr Ryo Okumoto On The Keyboards», très réminiscent du ELP de la grande époque - remettent les pendules à l'heure le temps de quelques trop courtes minutes, pour une durée finalement dérisoire par rapport à la totalité de l'album. Pas vraiment de quoi sauter au plafond, donc.

On se prend alors à regretter que Spock's Beard n'ai pas réussi à prendre plus de distance par rapport au concept quelque peu étouffant de Snow, histoire d'insuffler une saine désinvolture dans cet exposé grandiloquent et platement terre à terre. Où est donc passé cet humour potache si rafraîchissant qui éclairait sporadiquement ses morceaux (la décapante section des «Fuck you !... / Excuse me...» sur «The Water», ou encore l'intro joyeusement parodique de «Thoughts part 2») ? Au lieu de cela, Neal Morse donne libre cours à ses préoccupations vaguement Christiques, accumule les clichés, et nous perd dans les méandres d'une histoire trop grotesque pour être prise au sérieux, mais pas assez délirante non plus pour se targuer franchement du second degré (en gros, les tribulations New-Yorkaises d'une sorte de prophète albinos, guérisseur des souffrances humaines, mais finalement confronté à son propre orgueil et à la vanité de sa mission). Ce message d'amour et d'humilité, d'une sincérité touchante mais d'une profondeur toute relative, aurait sans doute gagné à être exprimé de façon plus concise.

Pour clore le chapitre des regrets, comment ne pas déplorer l'absence d'un final réellement libérateur, à la mesure de la dimension du concept ? Dommage, en effet, que les deux CD se terminent exactement sur le même titre, une scie mélodique certes agréable, mais qui n'a ni la force, ni l'ampleur nécessaire pour couronner avec un réel panache cette audacieuse comédie progressive. Au bout du compte, ce manque de temps forts finit par amoindrir sérieusement l'impact de l'album, réduit à une succession saccadée de chansons hyper calibrées, dont les contrastes restent tout de même insuffisants pour gommer la plate uniformité de l'ensemble. Autrement dit, malgré quelques frémissements prometteurs et un évident désir d'émouvoir, Snow ne décolle jamais tout à fait.

Est-ce toutefois suffisant pour considérer ce dernier avatar de Spock's Beard comme un odieux fiasco ? Non, loin de là, car la constance de son inspiration, tout comme la qualité de son interprétation, se situent tout de même largement au dessus de la moyenne. Mais on ne peux s'empêcher de trouver cette passable performance indigne du réel potentiel du groupe, et surtout du formidable talent de compositeur dont Neal Morse a si souvent fait preuve, y compris dans d'autres contextes. Car il faut bien se rendre à l'évidence : en dépit de ses qualités expressives, Snow n'a ni la fraîcheur de Tommy, ni l'inventivité débridée de The Lamb, ni même la puissance hallucinée de The Wall, mais fait partie de ces œuvres plutôt superficielles, vite épuisées, et que l'on aime de moins en moins au fur et à mesure qu'on les écoute. Alors comment la qualifier ? Un album de rock ? Les amateurs l'apprécieront sans doute comme tel sans se poser de questions. Un album de prog ? De ce point de vue, on est assez loin du compte. Un album de Spock's Beard ? Peut mieux faire...

Olivier CRUCHAUDET

(chroniques parues dans Big Bang n°46 - Octobre 2002)