
PISTES :
1. The Flower King (10:28)
2. Dissonata (9:57)
3. The Magic Circus Of Zeb (7:05)
4. Close Your Eyes (3:10)
5. The Pilgrims Inn (9:11)
6. The Sounds Of Violence (5:53)
7. Humanizzimo: (21:05)
a) Twilight Flower
b) The Messenger
c) The Nail
d) Only Human
e) This Is The Night
f) The Flower Of Love
8. Scanning The Greenhouse (3:32)
FORMATION :
Roine Stolt
(chant, guitare, basse, claviers, percussions)
Hans Fröberg
(chant)
Ulf Wallander
(saxophone soprano)
Hasse Bruniusson
(batterie)
Jaime Salazar
(batterie)
ROINE STOLT
"The Flower King"
Suède - 1994
Foxtrot Records (réédit. Inside Out) - 70:36
"Au cours de l'enregistrement de cet album, j'ai parfois senti la présence de forces mystérieuses - maléfiques, sans doute... Des phénomènes étranges ont eu lieu : deux fois, la lumière s'est éteinte sans raison apparente. Plusieurs fois, je n'ai eu qu'une envie : sortir... par la fenêtre la plus proche !!! Mais ces "incidents" n'ont fait que me conforter dans l'idée que le monde a besoin des vibrations positives du 'Roi à la Fleur'...".
Roine Stolt ne croit pas si bien dire : il vient tout simplement d'enfanter l'une des plus belles réussites progressives de l'année 1994 ! L'ex-guitariste de Kaipa a manifestement su mettre à profit une réclusion (du point de vue de son implication dans la scène progressive en tout cas) de près de quinze ans (depuis son premier album solo, Fantasia, en 1979), consacrée essentiellement au travail de studio (comme producteur ou musicien), pour peaufiner un art musical qui ne peut que faire des adeptes parmi les amateurs de rock progressif...
Cet album n'est certes pas totalement dénué de défauts. Mais, et c'est là toute sa force, ses qualités sont telles que ceux-ci finissent vite par sembler dérisoires. Parmi ces qualités, j'en retiendrai essentiellement deux.
La première d'entre elles est sans aucun doute d'avoir évité consciencieusement tous les pièges typiques des albums solo, à commencer par le désir de tout vouloir faire soi-même. Roine Stolt en avait pourtant les moyens : non content de ses talents de guitariste, il est également chanteur, claviériste, bassiste et percussionniste ! Et pourtant, il a préféré embellir encore son œuvre en faisant appel à divers invités : Hans Bruniusson (batteur de Samla et Ensemble Nimbus), Hans Fröberg (second chanteur), Ulf Wallander (sax soprano) et Jaime Salazar (batterie et percussions).
Tout ce beau monde s'emploie, avec une ferveur réellement époustouflante, à servir non pas le despotisme du maître, mais la cause progressive qui leur est chère. Roine Stolt, bien sûr, est le personnage central, que ce soit comme guitariste ou comme chanteur; mais ses invités ne manquent pas d'occasions de briller - et nul doute que ces dernières ne quitteront pas de sitôt notre mémoire.
La seconde qualité de Roine Stolt est d'avoir eu l'intelligence de laisser la part belle aux séquences instrumentales. Celles-ci, d'une inspiration et d'une perfection rarement égalées, célèbrent un symphonisme éclatant, mariant, comme on en aurait cru les seuls américains capables, le meilleur du rock progressif des années 70, et une modernité qui est ici tout sauf une concession aux tendances sonores actuelles : au contraire, c'est un pas supplémentaire vers l'intemporalité.
Une insatiable quête de la beauté et de l'émotion : ainsi pourrait se résumer la démarche artistique de Roine Stolt. Pureté mélodique et fougue jubilatoire sont les deux armes dont il s'est doté pour réaliser son ambition. Contradiction ? Au contraire, mélange détonnant !
La guitare fluide, puissante et enivrante de Stolt, sorte de majestueux vaisseau aux voiles gonflées par un irrésistible souffle progressif, paraît filer à toute allure en fendant les vagues d'une mer insoumise, aux humeurs sans cesse changeantes. Tantôt calme (délicats arpèges de guitare 12 cordes, doux mellotron orchestral ou flûté, saxophone soprano planant à la Jan Garbarek... et même un orgue d'église sorti tout droit d'"Awaken" !!!), tantôt agitée (rythmes effrénés, guitares acérées, nappes symphoniques), mais toujours si belle...
"The Pilgrims Inn" (9:11) est à placer au sommet de cette cathédrale à la gloire du rock progressif, tant le génie qui l'habite (divins solos de Roine Stolt et lignes mélodiques sax/guitare en harmonie) et la richesse de ses multiples développements en font l'un des plus beaux morceaux que ce genre musical ait jamais produits. Ceux qui avaient craqué à l'écoute du "Sun Song" de Tony Spada pourront tendre une main miséricordieuse à ceux qui jugeaient la construction de ce (merveilleux) morceau trop monotone : nulle critique de ce genre ne pourra venir ébranler cette "auberge des pèlerins" tant les matériaux utilisés pour l'édifier sont nobles et résistants.
Mais ce n'est pas tout : "The Magic Circus Of Zeb" (7:02) et "The Sounds Of Violence" (5:38), eux aussi dénués de parties vocales, ainsi que la plupart des passages instrumentaux des autres morceaux - en particulier "Dissonata" (9:57) et "Humanizzimo" (20:55), dont certaines parties sont largement du niveau de "The Pilgrims Inn" - perpétuent cet esprit avec un presque égal talent. Roine Stolt semble nous y offrir la quintessence d'un talent trop longtemps mis en veilleuse.
Bien sûr, vous vous demandez maintenant ce qu'il en est des parties vocales. Si j'ai jusqu'ici laissé celles-ci de côté, c'est dans un but stratégique. Elles sont en effet de nature à tempérer quelque peu l'enthousiasme que suscite cet album dans sa globalité. En ne les évoquant qu'à cette étape de mon argumentation, je souhaite qu'elles apparaissent comme des réserves finalement secondaires et non comme des éléments négatifs susceptibles de vous dissuader d'acquérir ce CD (geste ô combien regrettable !).
Ceci étant dit...
Les passages chantés de The Flower King ne sont pas tant un échec qu'une légère maladresse, celle-ci consistant tout bonnement à insérer dans un ensemble d'une extraordinaire qualité des éléments d'une moindre perfection. Ainsi, les voix de Stolt (dont le registre évoque tour à tour John Wetton et Ian Anderson !!!) et Hans Fröberg sont loin d'être fades ou désagréables, mais elles servent des mélodies et des ambiances beaucoup plus conventionnelles (commerciales ?) que celles des passages instrumentaux.
Mais, je vous le répète, ce bémol n'enlève que peu à la réussite de cet album (même si, lors d'une première écoute, il est assez flagrant). On pourrait même penser que cette imperfection donne finalement une dimension humaine (!) à cet album et laisse à son auteur une marge de progrès qu'il pourra explorer à loisir dans son œuvre future...
Plus prosaïquement, nous étudions de plus en plus sérieusement la possibilité de déménager les (luxueux) locaux de la rédaction de Big Bang en Suède. Car je sens que la sensation de manque ne va pas tarder à (déjà) se faire sentir... Hé, Änglagård, vous allez finir par le sortir, ce deuxième album ???
Aymeric LEROY
(chronique parue dans Big Bang n°7 - Septembre/Octobre 1994)
Entretien avec Roine STOLT :
A part Hans Bruniusson que nous connaissons bien, peux-tu nous présenter les musiciens qui jouent avec toi sur l'album ?
Eh bien, tout d'abord, Ulf Wallander est un saxophoniste qui a joué avec Samla Mammas Manna (époque Snorungarnas Symfoni), Ramlosa Kvallar (groupe de folk formé par Coste Apetra et Lars Hollmer de Samla), et aussi Bitter Funeral Beer Band et Renhjarta. En ce moment il joue dans le Looping Home Orchestra de Lars Hollmer. Jaime Salazar, le second batteur, a joué avec le bassiste virtuose Jonas Hellborg, et a son propre groupe, Bad Habit. Hans Froberg est un ancien du groupe de hard Spellbound, qui fait maintenant partie de Solid Blue. Voilà.
Mais... n'as-tu pas oublié Dexter Frank Jr. (kb) et Don Azzaro (b)... ?
Ah ! En fait, ces deux musiciens... n'existent pas ! C'est en fait moi qui joue tous les claviers et les parties de basse. Je voulais simplement éviter les réactions du style : "encore un mec qui fait tout tout seul !"... Quoi qu'il en soit, je trouve l'idée sympa, non ?
Il y a actuellement un renouveau progressif en Suède. As-tu entendu parler des nouveaux groupes comme Änglagård ou Anekdoten ?
Oui, bien sûr. Je connais Änglagård et Anekdoten. Je les trouve très bons, ils ont en particulier d'excellentes sections rythmiques. Je connais aussi certains membres de Manticore, mais je n'ai pas entendu leur album. Concernant le style qu'ils proposent, je crois qu'eux comme moi en ont marre de la musique désincarnée proposée par les hit-parades. Je pense que ce renouveau est une réaction contre la rigidité des 'industriels de la musique'...
Sur l'album, il y a de superbes parties de saxophone soprano. Ça m'a fait réaliser combien cet instrument s'intègre bien au rock progressif...
Je crois que c'est simplement une question de tradition. Jan Garbarek et Wayne Shorter ont fait beaucoup, dans le domaine de la fusion, pour faire connaître cet instrument. Enfin, disons que j'adore simplement le son du soprano, son côté hautbois et aussi et surtout le jeu d'Ulf Wallander.
Sur les morceaux "The Pilgrims Inn" et "Humanizzimo", il y a de magnifiques sonorités de mellotron. En as-tu utilisé un vrai ?
Au risque de vous décevoir... Eh bien non ! Il s'agit de samples. "Dexter" (!!!) a passé des heures et des heures à créer des nouveaux sons sur son synthé... Maintenant, il y a tous les sons que j'adore : moog, ARP, Oberheim, clavinet, Wurlitzer, Fender Rhodes, Hammond B3, pédales Taurus et sons de mellotron... En fait c'est l'un des tous meilleurs synthés jamais inventés !
Que penses-tu du mellotron ? Garde-t-il une place spéciale dans ton cœur ?
Comme tous les fanas de rock symphonique, j'adore cet instrument. Peut-être à cause de ses imperfections... Ça lui donne un côté vieille musique de film, presque obsédant, extraordinaire !!!
Quelle place et quelle fonction occupent les parties chantées dans ta musique ? Envisagerais-tu d'enregistrer un album complètement instrumental ?
Pour moi, les paroles sont très importantes. Si je n'avais rien à dire, alors je fermerais ma gueule et je me contenterais de jouer de la guitare (NDLR : Shut Up 'N Play Yer Guitar, le fameux coffret de Frank Zappa...). Peut-être qu'à l'avenir je ferai un album instrumental, je l'espère avec le concours d'un orchestre symphonique.
Je trouve ta voix et ton style de chant réminiscents à la fois de John Wetton et Ian Anderson. Est-ce que tous deux t'ont influencé, ou est-ce un hasard ?
Bien sûr, j'ai écouté et apprécié leur musique, mais ils ne font pas partie de mes influences premières. Ceci dit, on m'a déjà comparé à John Wetton. Je serais plutôt inspiré par Jim Morrison, Peter Green (Fleetwood Mac), Ray Charles, Peter Gabriel, Mark Stein (Vanilla Fudge), Gary Brooker (Procol Harum), Greg Lake... et mon maître absolu, Jon Anderson !
Pendant les années où tu avais disparu de la scène, as-tu continué à composer, et était-ce dans des styles très variés ? Et dans le futur, continueras-tu à jouer du rock progressif ?
J'ai toujours composé dans des styles différents, et ça continue aujourd'hui. J'ai un nouvel album en projet, pour le début de l'année prochaine, toujours dans un style symphonique. Et puis j'espère bien organiser une petite tournée européenne, l'an prochain, avec mon nouveau groupe The Flower Kings, qui comprend Tomas Bodin (kb/v), Michael Stolt (b/v), Jaime Salazar (d) et Hans Bruniusson (d/pc)...
Deux batteurs donc, et pas de saxophoniste ?
Malheureusement, non. Ça coûte cher de faire vivre un groupe ! Nous avons été contactés par des gens de Stuttgart, qui comptent organiser un concert avec nous et Anglagård (!) ou Anekdoten. C'était prévu pour janvier prochain, mais comme
Il y a quelques mois, tu m'as parlé d'une possible re-formation du Kaipa originel pour un nouvel album. Où en est ce projet ?
Le projet tient toujours. Nous nous sommes tous réunis, moi, Hans Lundin ainsi que Tomas Eriksson et Ingemar Bergman, et nous avons enregistré une dizaine de titres ensemble. Mais à vrai dire, le résultat n'est pas totalement satisfaisant. Tomas et Ingemar n'ont pas joué depuis des années, et comparés aux musiciens actuels, ils ne sont plus vraiment au niveau. Du coup, je pense que nous allons prendre une autre section rythmique. J'espère que l'album sera prêt au printemps prochain. La musique est dans la grande tradition de Kaipa... ne vous inquiétez pas, ce sera super !!!
Sais-tu quand sera réédité le troisième album de Kaipa, "Solo", le dernier sur lequel tu joues ?
J'ai justement reçu un fax d'Alain Robert me disant que c'était pour très bientôt. Musea veut sortir un CD live de Kaipa avec d'autres extraits du concert de Copenhague en 1978, et aussi quelques titres de 1976 et 77 Pour ces derniers, les bandes ont beaucoup de souffle, mais il semble qu'ils aient le matériel adéquat pour arranger ça...
D'une manière générale, quel est ton but lorsque tu joues de la musique, et quelles sont les choses et les circonstances qui t'inspirent pour composer ?
Difficile de répondre à une telle question... Disons que j'essaie de créer une oeuvre intemporelle avec, je l'espère, quelque chose d'unique en elle. Quand je compose ? Parfois. je suis très organisé et méthodique, et alors j'utilise à fond mes connaissances techniques. D'autre fois, des mélodies et des phrases tombent du ciel et viennent s'organiser les unes avec les autres sans aucun effort de ma part.
Peux-tu nous expliquer les titres des morceaux instrumentaux ? Signifient-ils vraiment quelque chose ?
"The Pilgrims' Inn" a été composé en 1974 (!) dans un pub qui s'appelait The Wayfarers' Inn, où Kaipa jouait souvent à ses débuts. Le morceau a été refusé par les autres membres du groupe (!!!). "The Magic Circus Of Zeb" est dédié à mon fils Sebastian qui est né le 14 décembre 1989. "The Sounds Of Violence" sonnait comme une bataille, alors j'ai choisi un titre à l'opposé de la célèbre chanson de Simon & Garfunkel.
Quelles sont tes influences musicales ? Elles semblent se situer plutôt dans les grands groupes progressifs des années 70...
Mes influences sont nombreuses... Je citerai les plus importantes : les Beatles, Hendrix, Procol Harum, les Doors, Vanilla Fudge, Made In Sweden, E.L.P., Genesis, King Crimson, Yes, Frank Zappa... Et puis aussi quelques trucs psychédéliques, de la musique traditionnelle indienne, japonaise, chinoise. J'écoute toujours beaucoup les grands albums des années 70 car je trouve qu'ils ont résisté au temps, ce sont de véritables classiques.
La partie centrale de "Humanizzimo" sonne comme un hommage à "Awaken" de Yes. L'album, lui, est particulièrement dédié à Jon Anderson...
Ça fait des années que j'adore Jon Anderson. J'ai le plus grand respect et la plus grande sympathie pour ce mec : son dévouement total vis-à-vis de Yes, ses conceptions musicales et les messages exprimés dans ses textes... Je crois - mais là, l'avenir saura le reconnaître - qu'il est également l'un des plus grands compositeurs de ce siècle, tout en étant un extraordinaire chanteur !
Il y a quelques chose de très Scandinave dans ta musique... Est-ce l'influence de ce folklore dont tu nous parlais tout à l'heure ?
Oui, je crois que c'est l'élément folklorique qui donne ce côté si typiquement suédois à ma musique. La musique folk suédoise occupe une place à part dans mon cœur, je l'adore !
A la lecture du concept de l'album, je crois comprendre que tu te sens particulièrement concerné par l'évolution de nos sociétés. Comment conçois-tu la vie ? Comment penses-tu pouvoir l'améliorer ? Avec ta musique ? En te révoltant contre les pouvoirs en place ?
Je n'ai pas vraiment de programme pour l'instant ! Peut-être me lancerai-je dans la politique quand je saurais m'exprimer plus clairement !!! Mais je pense vraiment qu'il est temps de se réveiller, et d'aller dans une direction différente. Je suis très préoccupé par les tendances violentes de la société actuelle, en particulier les conflits entre races et générations. Devrons-nous craindre nos enfants dans un proche avenir ? Et que pouvons-nous faire pour que cesse l'exploitation déraisonnable de notre planète ? Personnellement, je crois que la solution se trouve dans l'amour de la vie, et non plus de l'argent. C'est le point de vue que j'exprime dans cet album.
Tu es un musicien de studio réputé en Suède. Crois-tu que cela va t'aider à toucher un plus large public ? Et que pensent tes collègues de ton activité dans le rock progressif ?
Je vais peut-être vous surprendre, mais la plupart des musiciens de studio suédois jouaient presque tous du rock progressif il y a quelques années. Je crois qu'ils aiment toujours cette musique, même s'il est devenu trop difficile pour eux d'en jouer. En tant qu'ancien guitariste de Kaipa, je jouis d'une certaine réputation auprès des musiciens suédois, et j'espère que mon CD et ceux d'Änglagård et Anekdoten les encourageront à revenir au rock symphonique. Espérons-le en tout cas ! Moi, je suis très optimiste pour l'avenir !!!
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°8 - Nov/Décembre 1994)

