BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

The Imaginary Space Travel pochette

PISTES :

1. The Second Sun (4:12)
2. Drops Of Light (2:27)
3. Rainpogamoonsister (3:56)
4. Of Green And Of Milk Of Bread And Of Sand (4:40)
5. Irene (3:13)
6. The One I Love (3:13)
7. Revolution In A Miniature (3:48)
8. Purple Needles (2:00)
9. Sisters (4:52)
10. She Spoke The Sun (3:40)
11. Pleased When You Come (3:50)
12. No Love No Pain No Fall From Grace (3:56)

FORMATION :

Michele Marino

(chant, guitare)

Nicola Cionini

(guitare)

Alessandro Santoni

(basse, chant)

Gabriele Pozzolini

(batterie, percussions)

EXTRAITS AUDIO :

THE STRANGE FLOWERS

"The Imaginary Space Travel
of the Naked Monkeys"

Italie - 2007

BYMR - 43:48

 

 

Alors que l'industrie du disque s'apprête à célébrer le quarantième anniversaire du célèbre Sergent Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles, sortons des sentiers balisés du prog' et surfons sur cette vague rafraîchissante et tout ce qu'il y a de plus tendance cette année : le prog psyché. Quitte à surfer, autant prendre du bon matos. Pour cela, choisissons le groupe The Strange Flowers qui est loin d'être le genre «planche savonneuse». The Strange Flowers vient de Pise. La ville de Pise, on situe à peu près. Mais le prog psyché, c'est quoi au juste ? Si le prog est une grande famille, la musique psychédélique au sens large en est probablement la mère. Le terme «psychédélique» proviendrait de l'album The Psychedelic Sounds of the 13th Floor Elevators (1966) des Texans bien allumés de The 13th Floor Elevators. En fait, apparu quelques mois auparavant sur la côte ouest des États-Unis (en particulier à San Francisco), ce mouvement de la contre culture, étroitement lié à la consommation de LSD ou de Mescaline par le milieu hippie américain (fleurs dans cheveux aux vents), s'est rapidement propagé dans le reste du pays puis en Angleterre (fleurs imprimées sur chemises de dandys), où il a été propulsé en l'air par les deux premiers singles du Floyd («Arnold Layne» en janvier 67 et «See Emily Play» en mai), pour atteindre son sommet cet été là, le fameux «summer of love». C'est ce même été que sort le premier album de Pink Floyd, Piper at the Gates of Dawn, disque symbole et pierre fondatrice du prog psyché qui se différenciait du rock psyché par l'emploi plus large des claviers, ne se contentant pas de recycler les plans «collages sonores / sitar - tabla / guitare stridente». En fait, en 67, tout le monde mettait plus ou moins du psyché (pop ou rock) dans sa musique, des gentils-garçons-gendres-idéaux (Beatles poivrés), aux bad boys infréquentables (Stones sataniques). Tout le monde parlait de défrichage sonore et cherchait à se détacher de cette bonne vieille Terre, lieu de complications superflues et d'approximations confuses. Mais le Floyd et quelques autres (Zombies, Moody Blues...) composaient vraiment sur un mode symphonique basé sur les claviers (la sainte trilogie orgue/piano/Mellotron).

Car Pink Floyd à ses débuts est avant tout un groupe centré sur les claviers de Richard Wright. Et je rêve d'un jour où ce dernier serait considéré aux yeux de tous comme l'égal de Barrett, feu le schizo médiatique adulé. Ce Wright, discret, effacé, dans l'ombre, qui sur Piper at the Gates of Dawn, harmonisait somptueusement les mélodies (m)aigrelettes de ses leaders présents ou futurs pour fabriquer des pièces d'orfèvreries impérissables («Julia's Dream» de Waters; «Chapter 24» de Barrett). Ce Wright, dont le jeu de l'époque comblait largement l'indigence des partitions de Barrett, lequel, de par son incompétence notoire sur ce plan, ne pouvait prétendre à plus de virtuosité (la légende d'un Barrett demandant à Wright de lui accorder sa guitare !). Wright, ce musicien novateur, visionnaire autant que Barrett, génial arrangeur et interprète inspiré à défaut d'être virtuose, omniprésent (atmosphère et ambiance, solo d'orgue puis de synthé, mélodies au piano) au moins jusqu'à la prise de pouvoir de Gilmour et Waters (flagrante à partir d'Animals en 77). Ce Wright qui était jusque là Le son du Floyd, le son d'un groupe fait pour et par les claviers et ce, dès leur premier album.

Reprenons le cours de l'histoire : 1968 est une année de transition; en France, on a l'esprit ailleurs, rebelle sur les barricades, alors qu'en Angleterre, sur les cendres d'une pop psyché déjà évaporée en fumée hallucinogène, le Floyd, toujours lui, invente le Space Rock avec A Saucerful of Secrets. De cet album essentiel autant que bancal et hétérogène, que les débordements plus ou moins contrôlés de Hawkwind prolongeront tant bien que mal, partiront d'autres voies plus sages et réfléchies : le rock atmosphérique ou planant, cet ancêtre du new age qui cherchait déjà à apaiser le grincement du monde; le prog' anglais (King Crimson pour commencer, puis tant d'autres); et un peu plus tard, le glam rock à paillette. Mais de ce prog' psyché, celui pratiqué avec élégance et inventivité par Pink Floyd sur leur premier album, dès 69, il n'en restait plus grand chose : les Zombies étaient morts d'insuccès; Creation, Family, Man ou Atomic Rooster, c'était déjà autre chose. Le prog psyché était une musique superficielle mais dont la surface semblait inépuisable. En ce début de XXIe siècle, certains trouvent encore de l'intérêt à aller chercher ce qu'il y avait en dessous. Aujourd'hui même, alors que le revival psyché bat son plein, quarante ans après le brûlant été de l'Amour, The Strange Flowers, groupe de Pise donc, avec un sacré penchant (sic) pour la période 66-69, propose The Imaginary Space Travel of the Naked Monkeys, un troisième album qui peut à la rigueur se classer dans le prog psyché de par son utilisation des claviers.

On l'a dit : Pise, on situe; le prog psyché maintenant, on voit mieux. Mais The Strange Flowers, qui est-ce ? Le groupe est fondé en 87 (pour la commémoration du 20e anniversaire ?) par Michèle Marino qui choisit de donner à son groupe un nom inspiré du célèbre livre de Kerouac "Sur la Route", un des manifestes littéraires de la «beat generation», les premiers hippies. Cohérent, tout ça ! Un premier album sort discrètement en 94 avant une IVA (Interruption Volontaire d'Activité) en 96 et une re-formation en 2002. L'album Ortoflorovivaistica, An Essentiel Guide for the Modern Psychedelician sort fin 2005 et ne fait pas mentir son titre loufoque. Marino connaît son Syd Barrett par cœur, il chante un peu comme lui, écrit des textes aussi peu compréhensibles et joue de la guitare crin-crin un peu comme lui, c'est à dire avec une technique, disons, limitée. Quand il compose des partitions de guitare plus élaborées, il demande à son pote Giovanni Bruno de s'y coller. Et ça, c'est comme si le Gilmour de 68 revenait donner un coup de main à Barrett. Après «My Garden» (4:25), agréable intermède sous influence The Byrds, arpèges de guitares 12 cordes et tout le saint frusquin, l'album se clôt par l'hypnotique «Strange Girl» (16:50), longue échappée space rock semi improvisée, à fond sur la pédale Wah-Wah, distorsions en tête, comme une méga-teuf enfumée chez Steye Hillage (en présence d'Hawkwind). A la fin du morceau, on se sent bizarre et plus trop à jeun, avec la sensation précise «qu'on est là mais qu'on pourrait ne pas y être, en un monde qui pourrait ne pas y être mais qui est là».

Malgré tout, malgré ces mélodies en équilibre et ces goûts pour les couleurs bariolées, il est un peu abusif de rapprocher Ortoflorovivaistica des premiers Pink Floyd, car il n'en a pas la brillance harmonique justement apportée par Wright. Il faut plutôt compter sur le nouvel album, The Imaginary Space Travel of the Naked Monkeys, bien que toujours à mi chemin entre le prog psyché à l'anglaise et les chevauchées rock débridées d'outre Atlantique (Grateful Dead, Jefferson Airplane...); car s'il ne possède pas un morceau aussi inoubliable que «Strange Girl», il dévoile d'autres atouts non négligeables qui lui donnent un caractère davantage prog'. Proto prog sur «The Second Sun» (4:12), space prog circa 1969 sur «Rainpogamoonsister» (4:00) ou même blues prog (mais Barrett ne rêvait-il pas que de ça ?) sur «Sisters» (4:52). Magnifié par des arrangements avec interventions de Mellotron, discrètes mais essentielles, ou fausses cordes pour un rendu plus moderne («The One I Love» 3:13), on peut croiser sur un même morceau («Revolution in a Miniature» 3:48) aussi bien le Barrett le plus symphonique ou un hommage à l'«Eclipse» de Dark Side of the Moon que le Porcupine Tree des débuts. Si je m'en tiens aux idées immédiates que me suggère la simple écoute de ce nouveau disque au nom complètement barré, je citerai aussi Echo and the Bunnymen (!?) sur «Drop of Light» (2:27) ou le Gainsbourg de 68 sur le très visuel et cinématographique «Irene» (3:13), sans oublier Donavan quand Michele Marino nous fait son troubadour des familles, livré à lui même sur «Of Green...» (4:40) depuis le départ de «son pote Bruno».

Barrett, Gainsbourg, Donavan... Après ce défilé d'ectoplasmes (ou quasi) iconoclastes, qu'on aime à ré-écouter comme si la Terre s'adressait à nous, comme on aurait écouté les morts dans leurs tombes et les disparus dans leurs limbes, est-ce bien utile de préciser que The Strange Flowers sort son album le plus varié et abouti, même s'il n'y a rien de nouveau sous le soleil étrange de ces fleurs psyché-délices ?

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°66 - Été 2007)