BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Live At The Paradiso pochette

PISTES :

DVD 1 :
Live at the Paradiso Amsterdam
1 Present From Nancy
2 Memories Are New
3 Cooperating Combo Boys
4 Mexico
5 A Girl Named You
6 No Tree Will Grow
7 Judy Goes On Holiday
8 6 Blauwe Dwergen
9 Energy (Out Of Future)
10 Pudding & Gisteren (Music For Ballet)
11 Wow - The Story
12 Wow
13 She Was Naked
14 Radio

DVD 2 :
Extra’s:
Live in Los Angeles : documentaire sur le ProgFest
Last Picture show : galerie photo
VPRO archive material : portrets may 1971
Down memory lane
Liens

FORMATION :

Robert Jan Stips

(claviers, chant)

Sacha Van Geest

(flûte, chœurs)

Ron Van Eck

(basse, guitare)

Marco Vrolijk

(batterie)

SUPERSISTER

"Sweet Okay Supersister - Live At The
Paradiso 2000" (DVD)

Pays-Bas - 2006

SOSS Music - 115+88mn

 

 

Quinze ans après la début de la vogue des reformations de groupes des années 70, progressifs notamment, il faut se rendre à l'évidence : cette ère est actuellement en train de s'achever, pour des raisons tenant prosaïquement à l'âge du capitaine : les musiciens en question atteignant ou dépassant la soixantaine, la probabilité de pouvoir réunir tous les membres historiques d'un groupe donné diminue rapidement. Dans le cas qui nous occupe ici, celui des Néerlandais de Supersister, c'est le décès du flûtiste Sacha van Geest qui, en juillet 2001, est venu prématurément mettre un terme à des retrouvailles orchestrées moins d'un an auparavant suite à une invitation lancée par les organisateurs du ProgFest.

L'enthousiasme suscité, tant auprès du public que des musiciens eux-mêmes, par ce concert américain, qui eut lieu au début du mois de septembre 2000, incita le quatuor à renouveler l'expérience à plusieurs reprises au cours des mois suivants. On disposait d'un témoignage sonore de la prestation de Supersister dans l'enceinte mythique du Paradiso d'Amsterdam le 3 décembre de la même année, un double-CD excellent tant sur le fond que la forme. Ce que l'on ignorait, c'est que le même concert avait été filmé professionnellement, d'où la divine surprise, pour ceux qui comme votre serviteur se mordaient les doigts de ne pas avoir tout fait pour assister à l'un de ces concerts, de découvrir cinq ans plus tard le pendant visuel de Supersisterious.

Au menu des presque deux heures de musique proposées, un passage en revue quasi exhaustif des trois premiers albums de Supersister - Present From Nancy (1970), To The Highest Bidder (1971) et Pudding En Gisteren (1972) - c'est-à-dire ceux enregistrés par le line-up d'origine du quatuor avant que Robert Jan Stips (claviers et chant) et Ron van Eck (basse) ne poursuivent l'aventure dans une direction plus jazzy, avec les saxophonistes Charlie Mariano - l'album Iskander (1973) - et Elton Dean - dont, hélas, aucun enregistrement ne témoigne du séjour de six mois dans ses rangs. Une seconde période passée totalement sous silence ici; et l'on ne trouvera pas davantage de compositions inédites au menu : le caractère nostalgique de ces retrouvailles est assumé, sans toutefois que leur pendant musical apparaisse anachronique ou complaisant.

Ce miracle tient avant tout aux qualités intrinsèques de la musique de Supersister, qui peuvent se décliner sur le mode de la dualité et de la complémentarité : au niveau de la personnalité sonore, entre la délicatesse de la flûte et l'agressivité décapante de l'orgue saturé; dans l'écriture, entre des séquences énergiques et déjantées et d'autres épurées et contemplatives; et plus généralement, un mélange inédit d'ingénuité et de sophistication, de sérieux et d'humour volontiers potache et parodique.

Si ce dernier prend parfois le pas sur le propos musical dans les chansons les moins ambitieuses du groupe, il s'avère en revanche bénéfique aux compositions épiques très majoritairement retenues ici (de 8 à 13 minutes pour sept d'entre elles, et 22 minutes pour une autre), la bonhomie sympathique développée dans ces séquences restant suffisamment épisodique pour ne pas entraver l'impact émotionnel plus profond de l'ensemble.

La verve mélodique inépuisable et le talent d'architecte sonore de Robert Jan Stips auront permis au quatuor de transcender des influences de départ parfois écrasantes, comme celle de Soft Machine, époque Volume Two : la présence de la flûte ne suffisait pas toujours à atténuer des similitudes virant parfois au plagiat, en particulier l'utilisation systématique, et naïve dans son ostentation, des rythmes impairs, et la prédominance de l'orgue saturé. D'abord promis à un destin de talentueux suiveur, comme Triumvirat et Starcastle le seront plus tard pour ELP et Yes, Supersister réussira à s'en émanciper par la consistance de son propos et le brio de son interprétation. Certes, sa musique ne sera jamais aussi novatrice et originale que celle des grands ténors du genre, mais elle finira par trouver une forme suffisamment aboutie - en particulier dans la suite-titre de Pudding En Gisteren - pour transcender son caractère générique.

Les versions proposées ici sont à la fois très fidèles aux originales et nourries d'un enthousiasme sans faille qui leur assure une seconde jeunesse. Et en nous montrant le groupe en action, uni par une ferveur et une camaradie touchantes, ce DVD constitue une introduction idéale à l'univers de Supersister, avant même la découverte de ses vieux albums. Un second disque permet d'approfondir cette initiation avec un documentaire très bien fait d'une demi-heure sur son séjour californien (occasion d'un portrait haut en couleurs de la faune particulière, souvent sympathique, parfois effrayante, qui fréquente les festivals progressifs), et un reportage filmé en mai 1971 par la télévision néerlandaise, montrant les quatre (mêmes) musiciens en répétition ou dans leur camionnette, en route vers leur prochain concert... Une galerie de photos complète cet objet décidément exhaustif et fortement conseillé à tous ceux qui auraient jusqu'ici fait l'impasse sur un groupe trop souvent réduit à un disciple batave de l'école de Canterbury : si une telle affiliation comporte sa part de vérité, elle tend à sous-estimer l'attrait que sa musique peut exercer auprès d'un auditoire beaucoup plus large. Qu'on se le dise...

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°63 - Automne 2006)