BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Eternity Ends (2:03)
2. (I) Bequest Of Tears (3:19)
3. In Chains (8:38)
4. (II) Bitter Symphony (1:20)
5. Pane Of Truth (9:06)
6. (III) No Earthly Reason (1:57)
7. Forgotten Virtue (6:43)
8. The Colors Changed (5:58)
9. (IV) A Sad Sympathy (1:42)
10. Questions (6:59)
11. Answer To Life (5:56)
12. (V) Message From The Past (3:00)
13. The Last Embrace (3:27)
14. A Kind Of Eden (4:55)
15. Posthumous Silence (4:59)

FORMATION :

Marco Glühmann

(chant)

Matthias Harder

(batterie, programmations)

Sebastian Harnack

(basse)

Kay Söhl

(guitare)

Volker Söhl

(claviers)

INVITÉS

Stefanie Richter
(violoncelle)

Guido Bungenstock
(guitare)

Ensemble Vokalkolorit
(chœurs)

SYLVAN

"Posthumous Silence"

Allemagne - 2006

Progrock Records - 70:09

 

 

Pour un magazine comme Big Bang, choisir la formation qui ornera sa couverture s'avère somme toute sans conséquence... N'étant pas vendue en kiosques, notre revue ne risque pas de voir ses ventes augmenter pour une accroche réussie ou baisser pour un choix trop peu pertinent... Souvent longuement pesée, la décision finale de convoquer tel ou tel groupe en première page a trouvé ici une sorte d'évidente légitimité. Le talent de Sylvan est à ce point flagrant que son nom s'est très vite imposé à nous, sans que nous ayons même vraiment cherché à savoir s'il s'agissait du meilleur choix pour ce numéro. Le groupe allemand, bien qu'auteur d'un progressif volubile et sophistiqué à même de plaire au plus grand nombre, n'a finalement pas vocation à rassembler les mélomanes de notre courant. Le charisme dont fait preuve Sylvan sur ce Posthumous Silence flatte l'oreille pour mieux séduire l'esprit, et se contente de déverser de franches vagues de plaisir chez tous ses auditeurs... Et comme il s'avère très vite évident que nous sommes ici confrontés au meilleur opus du groupe à ce jour, voyez-vous réellement une bonne raison de se triturer les méninges pour chercher un meilleur candidat !? Non. Sylvan est un groupe qui s'impose avec tout autant d'humilité que d'assurance, deux qualités suffisantes pour retenir définitivement notre attention...

Le quatrième et nouvel album des Allemands de Sylvan, Posthumous Silence, est un disque de néo-prog symphonique normal, si c'est possible, mais plus idéalement normal que bien d'autres disques de la même catégorie. Car rarement la musique n'avait été autant en adéquation et en harmonie avec les textes. A tel point que l'un et l'autre pourraient se suffire à eux mêmes. Mais les deux juxtaposés ne s'annulent pas, même s'ils peuvent parfois sembler redondants. Souvent, la musique de Posthumous Silence, autant marquée par le Brave de Marillon que par le Pink Floyd le plus symphonique, mais qui emprunte aussi pas mal aux récents Pain of Salvation (pour résumer gentiment), donne l'impression de pouvoir renverser tout obstacle devant elle. Mais les mots qu'elle accompagne ont une telle puissance évocatrice qu'ils arrivent à se déplacer de leur propre élan et continuent à exister une fois les partitions musicales terminées.

Ces mots nous parlent d'une chute. Celle d'une personne qui tombe si vite et si loin que rien ni personne n'a le temps de s'en apercevoir et encore moins de la rattraper. Et après la chute, juste avant la mort, l'apaisement, un puissant éblouissement intérieur. On pourrait se contenter de cette métaphore, par pudeur et respect pour ceux qui ont vécu un tel drame. Le site du groupe, très explicite, serait là pour ceux qui veulent en savoir plus. On peut aussi essayer pudiquement d'en dire davantage. Au moins pour ceux qui ont le sentiment de passer à côté de la psychologie de leur enfant. Comme ce père qui regrette de n'avoir rien vu ni su, et pas pu réagir à temps. «I'd give all my fortune to stop you tonight / To keep you from falling» («Message from the past»). Bien que chaque vie ne puisse en fin de compte se réduire à rien d'autre qu'à elle même, c'est donc une histoire connue, celle d'une enfant au cœur fragile, car blessé d'une incurable blessure telle que nul jamais n'en voulu guérir : l'aversion pour notre monde désincarné, le sentiment terriblement partagé de ne pas se sentir à sa place. A travers son journal intime, la malheureuse héroïne adresse un message déchirant à son père. «I'll show you all the things that worry me» (le brutal «In Chains»).

Dès que l'on commence à écouter ce disque, on se sent prisonnier de ce récit terrible qui peut nous parler au plus profond de nous. Une histoire banale en apparence, mais terriblement humaine. Pâle d'un premier abord, mais derrière cette pâleur morbide, il règne une grandes noirceur brûlante, la brûlure de notre douleur éternelle. Derrière ce calme froid de surface, il y a beaucoup de violence. Derrière le silence de la mort, il y a les cahiers intimes d'une jeune fille qui s'est donnée la mort. Il y a les cris de désespoir, il y a l'incompréhension douloureuse du père. Posthumous Silence débute de façon exemplaire : après «Eternity Ends», deux minutes de requiem glaçant («Heat grows cold / Light becomes dark / And the dust returns / To earth as it was»), quelques notes de piano (thème de «Bequest of Tears» que l'on retrouve par la suite) signifiant que le père ouvre le journal de sa fille partie pour la voie lactée et découvre, malheureusement trop tard, les tourments qui la rongeaient, la consumaient. «Now I learn the fight you fought» (l'apaisant «Bitter Symphony»). Il ne lui reste que la possibilité de se souvenir de sa fille et de regarder cette étrange fêlure ouverte au sommet du ciel à travers la voûte crânienne des constellations. Comme s'il attendait que quelque vision céleste de sa fille l'arrache enfin du sol. Sur «Pane of Truth», violoncelle, piano, guitare lyrique et claviers symphoniques nous entraînent dans l'univers schizo de la jeune fille : «Now that all those years gone by / Fading light replaced by darkness». Sur «Forgotten Virtue», l'exploration de son esprit malade continue sur fond de guitares rauques et de rythmique lourde et syncopée («I try to see the sky but I just see walls / I try to see the sun, but I just see clouds / Then I lost the faith I had in me»). Les vies n'ont pas de sens car elles partent dans tous les sens, et même la pire des descentes aux enfers peut s'accompagner de rebond, de période de répit appelés Espoir, le temps d'une valse fleurie aux couleurs pâles mais réelles, éclairées par un étourdissant solo de guitare conclusif. «Show me how you decorate the streets / That brought me misery» («The Colors Changed»). Le temps d'un morceau, c'est aussi l'histoire d'une fille qui réussissait parfois à écouter les conversations des pierres et des arbres, qui parvenait de temps en temps à mettre en paroles la musique des nuages et des fleurs.

Avant que ne reprenne, avec plus de force encore, le délire paranoïaque : «They rush through the alleys of my life and repaint them with lies» («Questions»). Puis l'autisme destructeur. Et enfin, la détermination mortelle comme seule réponse à toutes les questions qu'on se pose. Sur «The Last Embrace», adieux de la fille au père par journal intime interposé, jamais Sylvan n'a fait sonner sa musique avec une telle violence. Violence des notes pour accompagner la violence des mots d'une beauté insoluble malgré la violence de l'acte irrémédiable, «I am your child and you are my god / I'll cry the tears for you, oh dad / Please let me reach my Eden / Finally, it leads me soon to origins where I belong». Il ne reste plus au père qu'à pleurer sur le destin déchiré de sa chère défunte et à l'orchestre de reprendre le thème du début, arrangements complétés par un ultime solo de guitare renversant, digne du meilleur Steve Rothery, recouvrant les derniers mots de l'histoire : «We failed to notice / To show her we tried  / To keep her from falling / To save this sole child».

Pourquoi ces artistes, qui n'ont peut être pas l'âge d'avoir des enfants dans un tel état psychique, ont-ils décidé de faire un tel disque, de raconter, jouer, ressentir, nous faire partager un tel drame insoutenable ? L'ont-ils vécu personnellement, ou dans leur entourage ? Ou est-ce par besoin de s'éprouver, de «hanter la bordure des choses», comme une sorte d'expérience obscure, les expériences ne se présentant qu'à ceux qui pensent pouvoir les vivre ? A condition de s'investir dans les propos du disque, soutenus par une musique vraiment bouleversante et majestueuse, un tel disque est aussi une expérience pour l'auditeur. Expérience obscure peut être, mais qui peut vous rendre meilleur car seule l'obscurité ou la lumière ont le pouvoir d'ouvrir le cœur des hommes. Sylvan vient en tous les cas d'accoucher dans la douleur de son meilleur album à ce jour, le joyau noir de sa discographie, qui transcende toutes ses qualités mélodiques, et dont le livret est à la hauteur du concept. Tout simplement magistral.

Alain SUCCA

Entretien avec Matthias HARDER & Marco GLÜHMANN :

L'histoire racontée par Posthumous Silence n'est pas particulièrement gaie, c'est le moins que l'on puisse dire ! Certes, la vie n'est pas drôle tous les jours, mais pourquoi avoir choisi un tel thème d'inspiration ?

Matthias : Sylvan est un groupe qui s'est toujours intéressé à des sujets plutôt sombres. Je pense que ça vient de notre musique, qui véhicule beaucoup d'émotions de toutes sortes, ainsi qu'un certain romantisme.

Marco : C'est vrai, l'aspect émotionnel a toujours compté énormément à nos yeux. Mais ça ne veut pas dire pour autant que nous soyons des gens déprimés ou tristes - ceux qui nous ont accompagnés en tournée peuvent témoigner du contraire ! Ca a plutôt à voir avec notre façon d'envisager la musique.

L'histoire est expliquée en détail dans le livret et sur votre site Internet. Voyez-vous quelque-chose à ajouter ? Par exemple, sur la façon dont un père peut fermer les yeux devant la déchéance de sa fille, jusqu'à laisser le désastre survenir... ?

Marco : comme vous le dites, nous donnons énormément de détails sur notre site et dans le livret : je ne vois pas vraiment quoi ajouter à tout cela. Chaque auditeur doit se forger sa propre interprétation à partir de ce qu'il croit comprendre. Evidemment, j'ai mon propre point de vue sur tout cela. Au-delà de l'histoire du père découvrant le journal intime de sa fille disparue, il existe d'autres niveaux d'interprétation possibles. C'est ce qu'il y a d'intéressant dans l'écriture des textes : la façon dont les gens réagissent à ceux-ci, les interprètent... Il y aurait matière à alimenter tout un forum de discussion !

Avec le recul, êtes-vous totalement satisfaits de l'album, ou pensez-vous que certains détails auraient pu être encore améliorés ?

Matthias : Bien sûr, on trouve toujours avec le recul qu'on aurait pu faire telle ou telle chose différemment, et que le résultat s'en serait trouvé encore amélioré... Qui sait ? Ca n'a plus vraiment d'importance. Pendant la réalisation de l'album, nous avons tout fait pour qu'il soit aussi bon que possible. Une fois que c'est terminé, j'arrête de me poser ces questions, et je préfère commencer à penser à la suite...

Marco : Nous avons tellement travaillé sur cet album qu'il a fini par devenir une partie de nous-mêmes. Il y a une telle quantité de détails qu'il est impossible que tout soit absolument parfait aux yeux de chacun des membres du groupe. Mais je crois pouvoir dire que, globalement, nous en sommes tous très satisfaits.

Avez-vous une préférence particulière pour certains morceaux, et si oui, pourquoi ?

Marco : Il faut envisager cet album comme un tout. C'est particulièrement vrai pour moi, en tant qu'auteur des textes : j'en ai une vision plus conceptuelle. Mais chacun a évidemment ses passages préférés. Je citerai personnellement «Pane Of Truth», pour les mélodies et le mélange d'émotions, «The Colors Changed» pour son enthousiasme ou «The Last Embrace» pour son côté plus sauvage.

Matthias : J'apprécie particulièrement les trois derniers morceaux, car ils reflètent bien ce qui fait à mon sens la réussite de Posthumous Silence, tant d'un point de vue musical que thématique. Toutes les émotions, qu'elles soient positives ou négatives, s'y mêlent d'une façon vraiment très expressive.

Quels groupes et albums écoutiez-vous pendant l'écriture et la réalisation de l'album ?

Matthias : Rien de particulier... Beaucoup de gens ont l'air de penser que le travail de composition se nourrit forcément d'influences extérieures. En fait, c'est l'inverse : on se focalise plutôt sur sa propre inspiration.

Marco : Evidemment, chacun de nous a ses propres influences, et celles-ci se retrouvent forcément dans notre musique. Mais c'est un phénomène inconscient, et différent pour chacun. De la même manière, certains d'entre nous préfèrent ne pas écouter de musique pendant la phase d'écriture, car celle-ci est souvent très stressante.

Votre évolution depuis votre premier album est assez époustouflante. Pensez-vous pouvoir continuer à progresser à ce rythme ? Et avez-vous une idée de la direction dans laquelle vous souhaiteriez évoluer ?

Matthias : C'est difficile a dire. Je pense qu'il est important que nos idées continuent à se renouveler, et que chaque album révèle de nouveaux aspects de notre musique. Si nous commençons à nous autoplagier, nous finirons par perdre le plaisir que nous prenons à composer. Heureusement, nous en sommes assez loin, comme vous pourrez le constater dès la fin de cette année avec la parution de notre sixième CD, déjà en boîte, qui s'intitulera Presets, et vous montrera que nous n'arrêtons pas d'évoluer !

Marco : Je trouve que nous avons évolué dans deux directions principales : tout d'abord, celle qui avait été ébauchée avec X-Rayed, c'est-à-dire une approche plus moderne, au niveau du son, notamment; et puis un retour aux sources, avec des éléments plus classiques et symphoniques. Il est difficile de dire vers quelle direction nous allons évoluer maintenant : la seule certitude, c'est que nous n'avons pas l'intention de rester immobiles !

L'Allemagne a donné naissance à de nombreux groupes progressifs, en particulier dans les années 70, et c'est à nouveau vrai en ce moment, avec Sylvan ou encore RPWL. Percevez-vous votre pays comme un lieu propice à cette musique ?

Matthias : C'est vrai, il s'est passé beaucoup de choses en Allemagne ces dernières années. Mais malgré celà nous continuons à faire face à certains préjugés sur la «musique allemande». Notre scène musicale a du mal à faire accepter l'idée qu'elle puisse produire des groupes d'envergure internationale. C'est dommage...

Connaissez-vous    des groupes progressifs français, passés ou actuels ?

Marco : Nous avons eu le plaisir de partager parfois la scène avec des groupes français, notamment Eclat et Priam. Nous connaissons évidemment la musique d'Ange, entre autres. Comme mon épouse est française, je connais un peu mieux que d'autres la scène française, et je dois avouer que je suis un peu jaloux du soutien dont bénéficient les groupes français de la part de leur public national, en comparaison de ce qui se passe en Allemagne !

Vous rappelez-vous le genre de rêves que vous faisiez il y a dix ans, et de quoi rêvez-vous aujourd'hui ?

Marco : Tous nos rêves se sont réalisés au cours des dernières années : continuer à faire la musique que nous aimons, être soutenus par un public fidèle aux quatre coins du monde, aller jouer un peu partout et rencontrer des groupes qui nous ont inspirés, comme Porcupine Tree, Marillon ou les Flower Kings. Nous espérons que ça va continuer ainsi et se développer encore...

Matthias : Nous aimerions surtout rester indépendants. Ça a été le cas jusqu'ici, et je pense que c'est grâce à cela que nous avons pu continuer à progresser. Ceci dit, nous ne serions pas contre un petit peu plus de notoriété, car rester 'un secret bien gardé' peut s'avérer un peu lassant à la longue !

Pour finir, la question «best of» : pouvez-vous nous donner vos préférences en matière de (a) vin; (b) endroit préféré dans le monde; (e) ville préférée; (d) album progressif; (e) morceau; (f) concert de Sylvan,.. Et (g) la pire question qu'on vous ait jamais posée... ?!

Matthias : (a) En ce moment, le Grès Saint-Paul - cuvée 2003, un cru français du Languedoc

(b) Ma seconde patrie - la Suisse

(c) La ville où je suis né, Hambourg

(d) Brave de Marillîon

(e) «The Great Escape» de Marillion

(f) Sans hésitation, notre concert au Baja Prog

Marco : (a) Désolé, je ne bois pas de vin !

(b) Chaque pays possède son charme, mais s'il faut choisir, je dirais l'Egypte

(c) Barcelone ou Hambourg

(d) Lightbulb Sun de Porcupine Tree

(e) Ça dépend de mon humour !

(f) Cologne en première partie de Marillion, Baja Prog et ROSFest

(g) «Pensez-vous que Deliverance reste votre meilleur album ?»

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°62 - Été 2006)