BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Voices pochette

PISTES :

1. Voices (6:03)
2. August in Me (4:49)
3. Party Piece (5:34)
4. Still (7:02)
5. Septic (6:24)
6. Faith (6:08)
7. Second Thoughts (6:20)
8. After (4:52)
9. Curtain Call (8:12)
10. Forget Me Now (9:02)
11. Ghosts (8:28)

FORMATION :

Thomas Thielen

(chant, synthétiseurs, piano, guitares électrique et acoustique, synthé-basse, samples, batterie électronique)

T

"Voices"

Allemagne - 2006

Galileo - 72:54

 

 

Resté sans successeur, Divorced Land, l’unique album de Scythe - souvenez-vous de ce trio allemand salué en 2001 comme l’une des formations les plus prometteuses d’outre Rhin - ne fut tout de même pas une expérience stérile. De l’aveu même du guitariste du groupe, Thomas Thielen, aujourd’hui lancé dans une carrière solitaire sous le patronyme de T, cet épisode fut en effet formateur, une étape en tout cas profitable pour atteindre sa véritable maturité artistique. Patrick Becker, patron avisé du label Galileo, l’avait d’ailleurs sans doute pressenti en lui proposant de produire ses albums solos, d’une écriture évidemment plus personnelle, mais surtout, à mon sens, plus aboutie - car aussi plus dépouillée - que les compositions parfois un brin confuses de Divorced Land. Si Naive, paru en 2002 et salué dans nos colonnes (cf. Big Bang n°43) comme une notable réussite, révélait déjà un indéniable savoir-faire, notamment dans l’élaboration d’atmosphères aériennes et envoûtantes, ce superbe Voices enfonce brillamment le clou, avec un panache qui ne devrait laisser personne indifférent.

A défaut d’être un instrumentiste hors pair, Thomas Thielen est en effet un compositeur et un arrangeur des plus habile, capable de créer un effet maximum avec une confondante économie de moyens. Deux ou trois coups de cymbales, quelques arpèges tournant en boucle, un motif de basse hypnotique, et nous voici soudainement entraîné, comme dans une lente et irrésistible chute, vers un abîme introspectif toujours plus profond, moite et ténébreux. A croire que notre homme a été autant influencé par Ford ou Taylor que par les ténors du genre progressif ! Et encore, sa musique, pour aussi tourmentée qu’elle soit, recèle-t-elle une élégance quasiment aérienne, sorte de grâce incorporelle émanant de compositions pourtant furieusement terriennes, écrasées de noirceur et d’inquiétude poisseuse. Comme du plomb liquide qui se déverserait à travers vos oreilles, comme une sorte de cauchemar lent, à mi-chemin entre plaisir et souffrance, que l’on souhaiterais quitter sans jamais se résoudre à ouvrir les yeux… Mais suis-je là très engageant ?

J’aurais tort de vous effrayer en insistant davantage sur le climat oppressant qui se dégage de Voices, alors même que la musique proposée, d’une simplicité et d’une accessibilité mélodique presque basiques, souvent même parfaitement lumineuse, semble promise à un public des plus large. Quelque part entre le Marillion de Brave, les fresques conceptuelles planantes de Timothy Pure et la classe mordante d’un Sylvan, les compositions de Voices s’apparentent à un néo-progressif atmosphérique mâtiné de guitare électrique saturée, lorgnant vers le metal pour n’en retenir qu’une sorte de tension âpre, à vrai dire actuellement assez tendance. Sans faire des miracles de virtuosité, Thomas Thielen tire d’ailleurs fort bien son épingle du jeu, le temps de solos de guitare émotifs et inspirés. Par ailleurs, les samples de violoncelle qui émaillent quelques titres sont étonnamment convaincants (on jurerait entendre une véritable section de cordes !), notamment sur l’excellent «August In Me», petite perle symphonique dégageant une mélancolie tenace, portée par un arpège de guitare acoustique d’un minimalisme pourtant presque indécent.

On le constate, notre sympathique Mister T contourne habilement la plupart des travers intrinsèques aux productions solitaires, d’une part grâce à la cohérence du concept musical développé (les titres s’emboîtent parfaitement les uns dans les autres, pour former au final un ensemble d’une solide unité), et à un son équilibré qui ne privilégie aucun instrument par rapport à un autre, ressemblant en ce sens à ce que pourrait produire un véritable groupe. Seule l’absence d’une authentique batterie, remplacée ici par des programmations rythmiques, nous rappelle que nous avons affaire à l’œuvre d’un multi-instrumentiste, et encore celles-ci s’intègrent-elles parfaitement au son et à l’esprit des compositions, jouant sur leur effet hypnotique sans jamais tenter de contrefaire un authentique percussionniste.

Autant dire que cet album ferait figure de prouesse majeure, si le chant de Thomas Thielen – pourtant au cœur même du projet, le titre Voices faisant référence aux multiples timbres adoptés par sa voix selon l’atmosphère des titres visités – ne m’inspirait pas tout de même quelques petites réserves. Celui-ci se révèle en effet d’une justesse fragile lorsqu’il se fait murmure ou susurrement inquiet, alors même que, paradoxalement, son amplitude et son expressivité, alliées à une diction anglaise irréprochable, font merveille dans les passages les plus enfiévrés. C’est dire si notre homme, qui semble pourtant doté d’excellentes prédispositions pour le chant, gagnerait à éviter certains maniérismes d’une pertinence discutable, à moins d’acquérir une plus grande maîtrise vocale dans les registres les plus ténus.

Mais accordons lui notre indulgence, au moins pour ce petit travers finalement assez discret, car c’est précisément en transcendant ses propres limites, en habillant, avec un discernement et une créativité dignes d’un designer, des espaces qu’il serait sans doute bien en peine de combler à l’aide de ses seules aptitudes d’instrumentiste, que Thomas Thielen a su produire une oeuvre aussi personnelle et attachante. Voices demeure en effet un album habité, envoûtant, pétri de langueur rêveuse et de détresse émotive. Quant à savoir ce que celui-ci aurait pu devenir avec le renfort d’une véritable formation, voilà une question pour le moins intéressante. A tel point que l’on souhaiterait le voir réitérer une expérience de groupe, fort de l’acquis de son parcours solitaire, et histoire de franchir une nouvelle étape ascendante. Car il faut bien le reconnaître, la formule «solo», même réussie, peine bien souvent à capter l’attention du public…

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°63 - Automne 2006)