BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

In Darkest Dreams
1. Prelude – Time For You (2:26)
2. Night Terrors (3:26)
3. The Midnight Watershed (3:03)
4. In Dark Dreams (4:01)
5. The Half-light Watershed (1:16)
6. On Returning (0:47)
7. A Sax In The Dark (1:13)
8. Night Terrors Reprise (3:37)

The Canterbury Sequence
9. Cantermemorabilia (3:19)
10. Chaos At The Greasy Spoon (3:01)
11. Captain Manning’s Mandolin (1:39)
12. Up Hill From Here (7:08)
The Music That Died Alone
13. A Serenade (1:36)
14. Playing On (1:50)
15. Pre-history (2:36)
16. Reprise (3:43)

FORMATION :

Andy Tillison

(claviers)

Roine Stolt

(guitare)

David Jackson

(saxophone, flûte)

Sam Baine

(piano, synthétiseurs)

Jonas Reingold

(basse)

Zoltan Czorsz

(batterie)

Guy Manning

(guitare, chant, claviers)

THE TANGENT

"The Music That Died Alone"

R-U/Suède - 2003

Inside Out - 48:08

 

 

Le jour où Andy Tillison, leader de Parallel Or 90 Degrees, a eu l'idée de composer une œuvre typiquement progressive, c'est à dire dans la grande tradition du genre, il ne se doutait sûrement pas que son projet prendrait une telle dimension. Au départ imaginé comme un simple album solo, The Music That Died Alone s'est rapidement métamorphosé en une entreprise beaucoup plus ambitieuse après que l'oreille aiguisée de Roine Stolt se soit posée sur les bandes démo. Sur les conseils de ce dernier, et malgré quelques réticences, Andy Tillison a d'abord ajouté des instruments à vents, saxophone et flûte (pour la petite histoire, Roine Stolt avait préconisé la trompette). Totalement incapable de sortir des sons corrects de ces engins-là, il a fait appel à l'une de ses idoles, David Jackson, ex Van Der Graaf Generator. Un retour pour le moins inespéré. Les choses se sont ensuite accélérées avec l'arrivée de la pianiste Sam Baine (membre de Po90) et la participation de trois Flower Kings : Roine Stolt en personne à la guitare (qui l'eût cru ?), ainsi que Jonas Reingold à la basse et Zoltan Csorsz à la batterie pour remplacer les programmations rythmiques (ouf, sauvés !). Enfin, Guy Manning a été convié, sans doute parce que le casting n'était pas assez prestigieux ! Ainsi est né The Tangent.

Conçu comme un hommage au rock progressif britannique de la grande époque, The Music That Died Alone risque donc de désorienter les fans de Po90, mais également de surprendre ceux des Flower Kings. On est en effet bien loin de la pop-électro-prog dans l'air du temps de la formation anglaise et c'est avec le groupe suédois qu'il convient d'effectuer quelques parallèles. Son influence (qualifiée 'd'énergie positive') est ici palpable sur deux des quatre compositions de l'album, celles-ci étant toutefois moins colorées et chargées d'une certaine noirceur. L'ombre de Peter Hammill n'est jamais très loin.

Ces deux suites de 20 et 13 minutes (indexées en plusieurs plages), qui ouvrent et referment l'album, enchaînent irrésistiblement séquences instrumentales endiablées, ornements de sax et de flûte, interludes jazzy (les soli de piano de Sam Baine) et acoustiques (la guitare de Guy Manning), parties chantées mélancoliques et refrains accrocheurs. Ces derniers sont toutefois à mon sens superflus, les thèmes mélodiques étant suffisamment nombreux et mémorables pour marquer les esprits. Heureusement, les bons moments sont légion et, malgré ces égarements ponctuels (ce racolage inutile, serais-je tenter de dire), la satisfaction l'emporte largement. Les claviers aux sonorités multiples fusent de toutes parts (quel orgue hammond mes amis !) et les interventions de Roine Stolt (à la guitare électrique et au chant), bien que souvent familières, sont de vrais instants de plaisir. Ces deux instrumentistes sont donc fidèles à leur réputation et c'est finalement du côté de David Jackson que se situe la plus grosse surprise. Sa présence apporte incontestablement une dimension artistique et émotionnelle supplémentaire et son jeu si particulier, à cent lieues des improvisations jazz (n'ayez crainte) ou de la variété sirupeuse (dieu merci !), est un véritable régal. Grâce au 'papy' de service, cet album empreint d'un classicisme certain se pare d'une petite touche d'originalité fort appréciable.

Les deux autres morceaux de The Music That Died Alone empruntent des directions diverses. Il est assez facile, je présume, de deviner en quoi consiste «The Canterbury Sequence». La voix d'Andy Tillison singe celle de Richard Sinclair, David Jackson se prend pour Jimmy Hastings et l'orgue saturé rugit de plaisir (nous aussi). Alors ? Hé oui, nous voici embarqués pour une petite virée en «Caravan». Sur notre chemin, ô joie, on croise même Hatfield And The North au détour d'une 'variation' sur «The Yes-No Interlude». Il faut bien avouer que ce voyage temporel n'est pas déplaisant du tout mais ne possède (évidemment) ni le charme ni l'élégance des In The Land Of Grey And Pink, The Rotters' Club ou encore Of Queues And Cures. Il peut néanmoins servir de 'porte d'entrée' pour découvrir un genre passionnant qui a enfanté quelques œuvres inoubliables.

Enfin, «Up-hill From Here», mené sur un tempo rapide, est plus moderne et davantage orienté 'rock' (on décèle ici un certain potentiel commercial). Sa mélodie enjouée trotte dans la tête mais cette pièce à l'impact immédiat manque un peu de corps et d'épaisseur, si bien que son intérêt ne va pas croissant au fil des écoutes.

L'album ne dure que 48 minutes. Compte tenu du bonheur ressenti, on se dit que c'est trop court. A bien y réfléchir, cette relative brièveté contribue en grande partie à la qualité globale puisque les moments faibles (baisses de régimes et autres longueurs) sont rares. On ne peut pas en dire autant, il me semble, des double galettes copieusement garnies des Flower Kings. Fermons la parenthèse.

En signant The Tangent, le label InsideOut n'a donc pas réalisé une mauvaise affaire. Loin s'en faut. Ni un groupe à part entière ni un supergroupe (prière de ne pas utiliser ce qualificatif rejeté par Andy Tillison), cette entité rassemble trois générations de musiciens qui donnent ici le meilleur d'eux-mêmes. The Music That Died Alone, en plus de s'afficher comme l'une des plus belles réussites en matière de progressif à tendance 'seventies' de ces derniers mois, s'avère être une relecture intelligente et séduisante d'un genre musical que certaines personnes, mal informées, croient mort et enterré.

Yann CARREAU

(chronique parue dans Big Bang n°51 - Novembre 2003)