BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Sea Maiden - The Vision
2. Nostalgia - Memories / The Search / Nostalgia
3. Cantata (Of Love And Death)
4. Commitment To Love
5. Toccami
6. The Pain
7. Heaven
8. Commitment to Love II
9. Lord Of Doom
10. Delirium
11. Salutation - The Other Side / Welcoming Gathering

FORMATION :

Manuel Cardoso

(chant, guitare, claviers)

Guilherme da Luz

(synthétiseurs)

Bébé

(batterie)

Bruno Silva

(guitare rythmique)

INVITÉS

Pedro Sales
(claviers)

Lucio Vieira
(basse)

Luis André
(claviers)

Fredy Souza
(batterie)

Jean Luc "Snuff"
(basse)

Zé Fernando
(chant)

Lu
(chant)

Jenny
(poème)

TANTRA

"Delirium"

Portugal - 2005

Autoprod. - 64:58

 

 

Comme chacun a pu le constater, la renaissance de la scène progressive au cours des années 90 a suscité de nombreuses reformations parmi des groupes issus de l’âge d’or du genre. Certaines de ces formations reviennent de loin. Voire de très, très loin… Honnêtement, sans les rééditions de ses deux premiers albums (Misteros E Marhavilas – 1977, et Holocausto - 1979) réalisées par Muséa il y a quelques années, qui se souviendrait encore de Tantra ? A l’image de sa mascotte alien à tête en forme de cône (dont la signification m’échappe quelque peu, je dois l’avouer, en tout cas moins que son aspect légèrement ridicule…), Tantra fait un peu figure d’extra-terrestre du prog, d’autant que son message lui-même peut paraître assez ésotérique. Car la musique de ce groupe Portugais, ressuscité en 2003 par son leader historique, le guitariste/chanteur Manuel Cardoso (seul véritable rescapé du line-up originel), possède un caractère indéniablement unique, fruit d’une personnalité authentique et fortement anticonformiste. Je ne m’avance guère en gageant que le poids de son passé y est pour quelque chose, comme s’il n’avait jamais rompu avec l’esprit défricheur de la première moitié des années 70, ce laboratoire du prog où tout semblait permis.

Pour tout dire, Terra, l’album de la reformation paru en 2003, fait de bric et de broc à partir de nouvelles compositions et d’emprunts au répertoire passé, avait laissé assez perplexe mon camarade Olivier Pelletant, aficionado progressif pourtant chevronné (cf Big Bang n° 51). A sa décharge, il faut bien reconnaître que la musique proposée par Tantra, tout en affichant d’évidentes qualités instrumentales et une richesse d’inspiration luxuriante, bouscule les habitudes les plus établies, au point de provoquer une cruelle perte de repères. La première impression est en effet de se trouver en terrain connu, celui d’un prog symphonique balisé et mainte fois revisité - d’où le réflexe de recourir à des instruments d’analyse classiques, quand bien même ceux-ci se révèlent vite inadaptés - alors que, manifestement, l’exercice auquel se livre le groupe consiste à transgresser toutes les conventions, en partant d’éléments familiers pour créer quelque-chose de radicalement étranger. Peut-être ce commentaire de Manuel Cardoso, tiré d’une récente interview pour le site portugais Prog-PT, contient-il le clé l’énigme : «Nous avons créé un album progressif limpide sans recourir aux solutions habituelles du prog». On ne saurait mieux dire…

Pour ce qui est du résultat, il ne me paraît pas impossible d’être tout à la fois rebuté et séduit. Rebuté, parce qu’au premier abord la musique de Tantra semble confuse, hyper foisonnante, perdue dans un dédale d’explorations tous azimuts, quelque peu pompeuse, et finalement dénuée de direction précise. Cette volonté de concilier l’inconciliable génère d’ailleurs un fort sentiment d’étrangeté, comme si l’auditeur était suspendu entre deux mondes antagonistes, mélodie et atonalité, ordre et déstructuration. Mais aussi séduit, car un symphonisme altier, majestueux et pour le coup parfaitement accessible, reste constamment sous-jacent, se parant de couleurs aussi chatoyantes qu’insolites. En d’autres termes, nous avons là affaire à un rock symphonique d’une nature assez inédite, dans la mesure où il ne place pas la mélodie au centre de son propos, mais mise sur les oppositions de toutes sortes, le contraste des extrêmes, l’emphase délibérée et la densité des arrangements.

Au fil des écoutes, l’impression de dispersion s’estompe, et l’on découvre alors un ensemble de compositions cohérent, relativement homogène et sans temps morts, mais qui ne se donne pas facilement. De ce point de vue, en dépit de quelques fade-out un peu abrupts, Delirium est sans conteste plus abouti que Terra, qui donnait tout de même l’impression de s’essouffler dans sa seconde moitié. Si l’on est capable d’en supporter les aspects les plus pompiers (notamment le chant en portugais très déclamatoire de Manuel Cardoso, mais aussi un lyrisme instrumental parfois un peu forcé) et ésotériques (mais à quoi bon se prendre la tête…), nul doute que cet album puisse être considéré comme une réussite notable. Tout juste regretterais-je l’absence du batteur d’origine, To Zé Almeida, qui officiait sur les premiers albums avec un jeu tentaculaire et hypnotique, signe à mon sens d’un talent inouï n’ayant jamais eu la chance d’être reconnu. Cela n’enlève en tout cas rien à l’intégrité de Tantra sous sa forme actuelle, un groupe que l’on aurait tort de mésestimer, et qui prouve que l’on peut encore faire du neuf avec des recettes éprouvées.

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°59 - Octobre 2005)